Elon Musk en version cartoon entouré de points d'interrogation

Comment l'idéologie de la tech a conquis le monde (et pourquoi ce n'est pas une bonne idée)

L’obsession pour la disruption, la fétichisation de l’échec… La Silicon Valley a semé ses concepts partout. Pourquoi, comment et pour quels résultats ? Réponses avec Adrian Daub, auteur de La pensée selon la tech.  

La disruption de tout (y compris ce qui fonctionne déjà bien), l’éloge de l’échec, le mythe du génie solitaire ou du décrochage scolaire... La Silicon Valley regorge de mythes et de mantras qui inondent ses pitchs et les déclarations de ses leaders. Cette idéologie puise ses concepts chez divers penseurs, de l’hyper libertarienne Ayn Rand à Karl Marx, en passant par l'économiste Joseph Schumpeter, la contre-culture hippie et le théoricien de la communication Marshall McLuhan. Toutes ces idées ont été passées à la moulinette des intérêts du secteur. 

Dans La pensée selon la tech, publié chez C&F Éditions en mars 2022, Adrian Daub, professeur en littérature comparée à Stanford, recense les origines de cette philosophie propre à la Silicon Valley, mais surtout ses conséquences pour la tech et tous les autres secteurs de l’économie qui s’en sont inspirés. Cet ouvrage très renseigné (tout en restant accessible et drôle) décrit surtout la manière dont cette idéologie est passée sous les radars car elle n’a longtemps pas été comprise comme telle. À la fin des années 2000, en pleine crise économique, les leaders de la tech nous ont fait croire que le capitalisme pouvait faire encore rêver grâce à ses idéaux. Aujourd’hui, si on les croit nettement moins, les conséquences de cette adhésion seraient encore parfaitement visibles. 

Pourquoi s’intéresser à l’idéologie tech quand on est professeur de littérature ?  

Adrian Daub : Je suis professeur à Stanford depuis le début des années 2010. À mes débuts, tous mes étudiants ambitieux s'intéressaient à la Silicon Valley. J’ai donc dû m’y confronter, essayer de comprendre ce que ces étudiants très intelligents et passionnés trouvaient à cette industrie. Je les comprenais – il y a de nombreuses raisons qui expliquent pourquoi ces entreprises sont attrayantes – mais cet intérêt me paraissait aussi étrange. Je leur enseignais la pensée critique et j’avais le sentiment qu’ils ne parvenaient pas à avoir un esprit critique vis-à-vis de ces entreprises, de leur business model, des déclarations de leurs dirigeants. C’est à ce moment-là que mon projet de livre est né.

Quelques années plus tard, les choses ont évolué. Certains de mes étudiants revenaient à Stanford après avoir travaillé un temps pour ces entreprises, et ils commençaient à développer un regard très critique sur le secteur. Ils ont ainsi fait partie du processus d’écriture. Puis, la perception générale sur la tech avait elle aussi évolué. En 2012, personne ne pensait que les sociétés tech étaient capables de faire du mal. En 2016, après l’élection de Donald Trump, de nombreuses personnes ont compris que leurs outils pouvaient causer de nombreux effets négatifs.

La Silicon Valley s’appuie sur une multitude de mantras que vous décrivez longuement dans votre livre comme la disruption, le concept du génie solitaire, ou celui de l’échec salvateur… Cette façon de penser a-t-elle déteint sur d’autres secteurs ?  

A. D. : C’est justement l’un des points de départ de mon livre. Si cette manière de penser était restée dans la Baie de San Francisco, si nous avions compris qu’elle ne peut s’appliquer qu’aux hautes sphères de certaines entreprises très particulières, il n’y aurait pas de problème. Le problème c’est que les médias, les politiciens, le grand public poussent ces théories en dehors de la Silicon Valley, les importent dans d’autres secteurs de l’économie et dans d’autres pays. Les Européens se demandent souvent comment reproduire le modèle de la Silicon Valley chez eux.

Un bon exemple de cela est le concept de l’éloge de l’échec. Le fait d’apprendre de ses échecs et d’ « échouer mieux » est une belle idée, et il y a certainement une part de vérité lorsqu’on applique cette idée à certains pans de la tech. Mais c’est aussi parce qu’échouer quand vous êtes un homme de la classe moyenne américaine, très éduqué, très jeune, n’est pas si grave puisque la société vous donne de multiples chances de réussir. Lorsque vous êtes pauvre, et qu’au moindre faux pas vous êtes mis dehors, considéré comme un loser, échouer n’a pas les mêmes conséquences. Cela devient une idée bien plus effrayante, cruelle et violente. La Silicon Valley est perçue comme un guide à suivre, sans comprendre que ce qu’il s’y passe est extrêmement spécifique et inhabituel. Et qu’en arrière-plan, il y a un côté sombre : il y a de l’extrême pauvreté dans la Silicon Valley, pas seulement une extrême richesse. Je suis finalement plus inquiet de voir des personnes extérieures à ce milieu embrasser ces idées, que de voir des salariés de l’industrie tech les penser. 

Parfois, les origines idéologiques de la tech sont étonnantes. La « disruption », idée chérie des fondateurs de startups, a été introduite en premier par Marx et Engels, rappelez-vous. Pas franchement des penseurs qu’on associerait naturellement aux leaders de la tech… 

A. D. :  Non, et pourtant ce n’est pas si étonnant que cela. Les leaders de la tech se perçoivent comme des révolutionnaires. Pas des révolutionnaires qui vont changer l’ordre établi entre les riches et les pauvres, mais des révolutionnaires venus d’en haut. La rhétorique de la révolution est omniprésente dans leurs pitch.

Vous soulignez aussi le paradoxe politique des « tech bros » qui ont soutenu Bernie Sanders pendant la campagne de 2016 puis de 2020, mais qui se revendiquent aussi de la pensée libertarienne et très capitaliste de la philosophe Ayn Rand… 

A. D. :  Oui, il y a cette idée chez les dirigeants de la tech que tout doit être bousculé, défait… Il y a cette aversion pour ce qui est déjà établi. Mais à la différence des socialistes et communistes, ils ne sont pas fans des solutions collectives, celles qui émanent de l’État. Ils préfèrent que des individus brillants apportent seuls des solutions, à la manière d’Elon Musk. Je vous donne un exemple parlant à ce sujet. En 2018, 12 jeunes enfants se sont retrouvés coincés dans une grotte en Thaïlande, et Elon Musk a proposé l’aide d’un robot conçu par ses soins pour les aider. Il n’acceptait pas l'idée que des plongeurs et des sauveteurs, dont c’est le métier, savaient peut-être mieux comment les sortir de cette grotte.

Concernant Ayn Rand, c’est une penseuse qui était à la fois appréciée de la droite et de la gauche. Les libéraux radicaux l’aimaient bien, tout comme les hippies. C’est ce qui rend sa pensée si puissante et ancrée en Californie. 

On a souvent présenté la Silicon Valley comme issue de la contre-culture hippie des années 60. Ce storytelling est-il véridique ?

A. D. :  Ce n’est pas faux, mais c’est plus compliqué que cela. Le style de la Silicon Valley s’inspire de la contre-culture, surtout dans la manière dont elle se présente au monde. Avant la tech, le phénomène culturel de la Baie de San Francisco qui s'était le mieux exporté, c'était la contre-culture hippie. « If you’re going to San Francisco, be sure to wear some flowers in your hair »  : c’était l’idée que l’on se faisait de cette région des États-Unis avant l’arrivée des algorithmes et des open spaces. Mais les réelles origines de la Silicon Valley sont Stanford et le complexe militaro-industriel américain mis en place pendant la guerre froide pour fournir des armes à l’armée américaine.

La contre-culture n’est pas vraiment l’origine de la Silicon Valley, c’est juste une idée, un mouvement de plus qu’elle a absorbée. La Silicon Valley est très forte pour cela. Elle n’a pas inventé Ayn Rand, mais elle a englouti ces idées. Elle n’a pas inventé la disruption, mais s’en est servi.   

Autre concept fréquemment mis en avant par les leaders de la tech : l’échec. Pourquoi est-il devenu si important ?  

A. D. :  Tout d’abord, je pense que c’est assez lié au fait que de mettre au point une technologie nécessite de l’essayer. C’est aussi une manière d’affirmer que votre façon de travailler n’est pas traditionnelle. Très souvent, vous entendrez dire qu’il ne s’agit pas d’une entreprise, mais d’une famille. Donc si vous échouez au sein d’une famille, ce n’est pas si grave, contrairement à l’entreprise où une faute peut être passible de renvoi. Mais cette idée est aussi le reflet du très haut niveau de privilèges dans la Silicon Valley. C’est un précepte qui est surtout vrai pour certains métiers particuliers de la tech. Ceux qui codent, qui conçoivent les produits ont le droit à l’échec. Pas ceux qui les maintiennent, ni ceux qui sont dans les call centers par exemple.

C’est donc aussi une manière de faire une distinction au sein de vos équipes, sans vraiment le dire clairement. « Tous les animaux sont égaux, mais certains animaux sont plus égaux que d’autres » , pour reprendre cette célèbre citation de George Orwell dans La Ferme des animaux

Vous expliquez que la petite phrase « fail better » (échouez mieux), souvent reprise par les dirigeants de la tech, est tirée de Samuel Beckett. Mais elle a été complètement vidée de son sens et de son contexte initial. Cette manière de penser assez superficielle est-elle caractéristique du secteur de la tech ?  

A. D. :  Oui tout à fait. La tech assimile des idées de manière extrêmement superficielle. Elle a aussi une façon fonctionnaliste d’aborder la philosophie : elle s’accapare certains concepts si cela sert ses intérêts, si cela lui permet d’avancer certains arguments, d’éviter une régulation… En même temps, ce n’est pas vraiment spécifique à ce secteur. D’autres grandes entreprises reprennent les arguments et les idéaux qui jouent en leur faveur. Ce qui est plus étonnant concernant la tech, c’est que nous prêtons une oreille attentive à ses leaders. Si un fabricant automobile prétend œuvrer pour l’environnement, on sait pertinemment que c’est un discours de vente. Mais lorsqu’il s’agit d’un leader de la tech, la presse, les politiciens et le grand public tendent parfois à oublier qu’il s’agit de discours marketing et prennent ses déclarations au sérieux. 

Pourquoi cela ?  

A. D. :  Ce n’est sans doute pas un hasard si nous avons commencé à écouter attentivement la Silicon Valley et ses idées sur le futur aux alentours de 2008. Cela correspond à une période où le capitalisme ne promettait plus rien. Le marché de l’immobilier s’écroulait, et soudainement la tech était le seul endroit où le capitalisme pouvait encore nous faire rêver, nous promettre un futur meilleur. Nous sommes certainement revenus de cette croyance depuis 2016, mais nous en subissons encore les conséquences. 

Mais croit-on encore à leurs discours ? Depuis quelques années, les médias, le grand public et les politiciens sont bien plus critiques envers les géants de la tech. Les scandales Cambridge Analytica, les Facebook Files et Theranos sont notamment passés par là. Est-ce que ces événements ont changé notre perception et fait évoluer l’idéologie de la tech elle-même ?  

A. D. :  C’est une bonne question mais il faudra me la poser à nouveau dans deux ans, car il y a plusieurs évolutions possibles. Je pense qu’effectivement, aujourd’hui, notre relation à la tech a changé. Et plus important : la vision des professionnels de la tech sur leur secteur a évolué aussi. Suite aux critiques, venues notamment de l’Union européenne, des salariés demandent à leurs entreprises de réfléchir à leur responsabilité sociale. On observe aussi des mouvements de syndicalisation. Cet aspect est très positif. 

L’autre évolution en cours, qui est sans doute plus inquiétante, c’est la manière dont les leaders de la tech ont arrêté de faire semblant. Un exemple l’illustre bien. En 2020, la Californie a demandé à Uber et Lyft de considérer ses chauffeurs comme des salariés, suite à une décision de la Cour de justice. En réponse, les entreprises concernées ont réclamé un référendum sur le sujet. Et elles l’ont remporté. Les citoyens ont voté en majorité pour la conservation du statut d’indépendant.

Ce qui est intéressant c’est que la campagne publicitaire qu’ils ont mise en place ne reprenait pas vraiment les termes idéologiques habituels, ceux dont je parle dans le livre. Elle parlait assez peu d’innovation et d’échec, pas du tout de disruption. Leur argumentaire était assez simple : « On ne veut pas payer pour ce statut, et si c’est le cas vous paierez plus cher. Donc vous n’allez quand même pas voter pour ça, si ?  » C’est certainement la défense qu’aurait adoptée une entreprise de l’industrie du tabac ou du pétrole. Ils ne se fatiguent plus à nous expliquer qu’ils améliorent notre vie. C’est effrayant, mais c’est aussi un tournant. Cela montre que l’idéologie qui consiste à dire « nous ne sommes pas des entreprises comme les autres » commence à être abandonnée par la tech. 

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