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Hérétique : « Pendant que les GAFA se tirent dessus, commençons à bâtir des alternatives »

Le 7 sept. 2020

Pendant 20 ans, on nous l'a répété : le numérique est là pour tout rendre plus efficace, plus rapide, plus optimisé... Le collectif Hérétique, lancé en juillet 2020, cherche à combattre cette idéologie, devenue un dogme à ses yeux. Ses fondateurs pensent que d'autres visions du numérique sont possibles. Leur première création, Dérive, est un anti-Google Maps, fait pour la flânerie.

Comment est né le collectif Hérétique ?

Kevin Echraghi : Antoine (Mestrallet) travaillait pour des fonds d’investissement, Simon (Humeau) était développeur chez une entreprise de joaillerie, et moi je travaillais pour une société de conseil. On avait tous les trois le sentiment que notre expérience du numérique n’était pas alignée avec nos valeurs, notre art de vivre. Pendant cinq ans, mon rôle a été d’expliquer aux entreprises pourquoi le modèle des GAFA fonctionnait bien et comment faire pareil. C’était un bon point de départ pour comprendre en profondeur ces acteurs mais l’heure était désormais venue d’explorer des alternatives, de trouver notre place dans ce monde numérique, loin de la copie de leurs modèles.

Ce qu’on nous présente comme étant le numérique aujourd’hui n’est qu’un type de numérique, influencé par différentes idéologies : l’objectivisme, le spencerisme, la cybernétique, le mythe des frontières... Toutes ces idéologies ont été structurées comme un dogme, avec ses commandements comme “Go fast and break things”, ses évangiles de start-up démarrées dans des garages, ses pèlerinages avec les learning expeditions, des voyages d’entreprises organisés dans la Silicon Valley. La manière dont cette doctrine a été imposée comme une vérité générale a empêché la population et les entreprises de voir les alternatives. Hérétique a pour objectif de révéler ce dogme et de pratiquer l’hérésie, c’est-à-dire d’être capable de critiquer le dogme et de diffuser des hétérodoxies, de donner leurs places à d’autres valeurs en utilisant le même matériau : le numérique.

Concrètement, que dit ce dogme ?

K.E. : Il présente le numérique comme quelque chose qui doit forcément modéliser, optimiser, faire gagner du temps, rendre plus efficace, automatiser l’action, la décision et la réflexion… Mais il peut faire tellement plus ! Dans le domaine des transports et des déplacements par exemple, il se traduit par l’injonction à l’efficacité et la rapidité portée par Google Maps. Ce modèle a un certain sens aux États-Unis car les villes sont construites de façon orthogonale, elles sont faites pour les voitures, les déplacements sont longs… Mais Paris est une ville faite pour flâner avec des ambiances très différentes d’une rue à une autre. Quand on est à Châtelet et qu’on veut aller à République, il n’y a aucun sens à suivre Google qui nous indique de passer par le boulevard Sebastopol, il vaut mieux passer par le centre Pompidou et le Marais, un trajet plus agréable qui ne nous éloigne pas de notre destination. C’est pour cela que nous avons eu l’idée de Dérive, une application qui invite l’utilisateur à flâner plutôt qu’à se rendre d’un point A à un point B le plus vite possible.

Comment expliquez-vous qu’une seule vision du numérique se soit imposée ?

K.E. : C’est un effort quasi constant des grandes entreprises de la tech. Dans les années 80, Guy Kawasaki, ex directeur marketing d’Apple, a écrit The Macintosh Way. L’un des chapitres de ce livre est intitulé “Pratiquer un bon programme d’évangélisme”. Sa volonté était de construire un storytelling quasi-religieux autour d’Apple. Cet ouvrage a démocratisé le terme d’évangélisme, aujourd’hui massivement dans le monde de la tech. Plus récemment, Douglas Atkin, l’un des responsables d’Airbnb a écrit The Culting of Brands. Il y explique comment utiliser les méthodes des cultes religieux pour créer des marques et faire de ses clients des fidèles. On peut aussi citer The little red book de Facebook, distribué aux salariés en 2012. Il s'agit d'une vingtaine de commandements – comme « changer la façon dont les gens communiquent changera toujours le monde » , « le plus rapide d’entre nous héritera du monde » , « si on ne crée pas ce qui nous tuera quelqu’un d’autre le fera » – joliment illustré. C’est quasiment mythologique.

Par ailleurs, ce dogme créé par les entreprises américaines a été accepté car nous sommes victimes de ce qu’Evgeny Morozov appelle l’epoqualisme, le fait de penser que les anciens ne comprennent rien et qu’il faut avoir une confiance absolue en cette nouvelle ère du numérique. Lorsque j’étais consultant, je me suis rendu compte que les dirigeants ont fini par se laisser convaincre par ce dogme. Ils pensaient être dépassés, stupides, et étaient persuadés que toute leur culture et leurs connaissances n’avaient rien à faire dans cette nouvelle ère. Le numérique est perçu comme un package, qu’il faut appliquer sans réfléchir.

Antoine Mestrallet : Il y a aussi l’idée que le numérique est uniquement fait pour les spécialistes, que les algorithmes sont compliqués, qu’ils ne peuvent pas faire l’objet de débats citoyens. Pourtant on utilise ces outils dans nos vies quotidiennes, il y a des impacts sur nos vies professionnelles, personnelles, mais aussi sur la justice, la politique etc. sans que les citoyens soient consultés.

Comment comptez-vous déconstruire ces idées ?

K.E. : D’abord en faisant de la pédagogie sur les notions du numérique pour que le sujet devienne politique, pour que les citoyens et les entreprises s’en emparent à leur manière. Nous avons créé par exemple un projet de dessin animé baptisé Algoville, dans lequel nous avons personnifié les algorithmes régulièrement utilisés. Certains membres du collectif enseignent par ailleurs à Sciences Po l’idéologie derrière le secteur du numérique. Nous voulons également accompagner les entreprises, via de la formation, pour leur montrer ce qu’elles pourraient faire du numérique en s’appuyant sur leur propre culture. C’est le sujet de notre programme de (dé)formation numérique : prisme. Enfin, nous créons des solutions alternatives comme Dérive, qui prouvent que d’autres voies sont possibles.

A.M. : À terme, on aimerait aider les citoyens et les entreprises à développer des outils comme Dérive pour que plusieurs imaginaires se développent.

Développer des alternatives aux GAFAM plus conformes à des valeurs européennes, c’est un discours déjà porté par d’autres personnalités et d’autres organisations, mais qui a du mal à pénétrer le monde de l’entreprise…

A.M. : On n’est ni les premiers ni les seuls à s’emparer de ces sujets là, et c’est tant mieux. Il y a aujourd’hui un momentum. De nombreux collectifs d’artistes, de développeurs, de designers... défendent comme nous l’idée d’un numérique différent… Le défi est de fédérer ces voix.

K.E. : Il y a 10 000 start-up, sociétés de conseil, fonds… qui appliquent le dogme. Il faudrait maintenant 10 000 entités qui appliquent des alternatives. Les grandes entreprises commencent à s’intéresser aux alternatives. Nous avons déjà fait des formations chez Accor, L’Oréal… Ils sont très sensibles à notre discours. Maintenant il faut créer des outils pour les aider à déconstruire la doctrine qu’ils ont entendue pendant 15 ans.

Par ailleurs, trouver sa place dans le secteur numérique est devenu un enjeu d’État pour la France. C’est le fameux sujet de la souveraineté numérique dont on parle beaucoup en ce moment. Nous avons décidé d’aborder ce sujet d’une nouvelle manière : pas seulement au prisme de l’économie, mais aussi sous l’angle de la culture et de l’art de vivre. C’est un angle d’attaque assez peu exploré, mais qui selon nous devrait fonctionner.

La crise du Covid a renforcé les GAFAM. N’est-ce pas encore plus compliqué qu’avant de proposer des alternatives ?

A.M. : C’est justement le bon moment. La crise a permis de se rendre compte que nous étions très dépendants des outils numériques des grandes sociétés américaines, et a donc renforcé le besoin de construire des alternatives.

K.E. : Certes les GAFAM se consolident, se renforcent, mais en même temps ils commencent aussi à se tirer dans les pattes. Epic Games (l'éditeur de Fortnite) et Spotify tirent sur Apple, iOS attaque Facebook indirectement… Pendant qu’ils sont occupés à se tirer dessus, commençons à bâtir des alternatives. Par ailleurs, je pense que nous sommes arrivés à la fin d’un cycle. Nous quittons une phase de standardisation des outils numériques pour aller vers une nouvelle phase de différenciation. Nous avons vu le même mouvement se passer dans le secteur automobile il y a quelques décennies.

À quoi ressemblerait un numérique sensible à l’art de vivre à la française ?

A.M. : Je reprendrais l’idée évoquée par Alain Damasio d’épicurisme numérique. C’est-à-dire de ne pas tout rendre plus optimisé, plus efficace, plus quantifié… Mais de réfléchir à d’autres objectifs : un numérique pour les romantiques, un numérique pour les flâneurs, un numérique pour les vivants… un numérique pour autre chose que l’homme-machine.

K.E. : On ne veut pas imposer une seule vision des choses. On veut permettre à des hétérodoxies d’émerger, sans faire le choix d’une seule alternative. La fonctionnalité "Dérive secrète" de notre application permet par exemple d’envoyer une destination à quelqu’un sans que celui-ci ne connaisse l’adresse. Le numérique est le seul outil à permettre cela et pourtant aucune application n’avait jusqu’ici exploré cette option. Il pourrait y avoir autant d’alternatives numériques qu’il y a de cultures, d’individus et d’entreprises. Pourtant aujourd’hui on retrouve tout le temps les mêmes archétypes. Quand vous utilisez Spotify, Google, Facebook, les recommandations sont toujours établies sur les mêmes critères : c’est récent, ça va te plaire, beaucoup de gens l’apprécient…

Le problème reste que les alternatives aux GAFAM qui existent en Europe, sont peu utilisées…

K.E. : Pour notre fonctionnement interne, on essaie de minimiser au maximum les GAFAM. Nous utilisons Gandi pour nos mails, Axonaut comme CRM, Nextcloud comme outil de stockage… Nous essayons d’opter pour des sociétés européennes. C’est sûr que ce n’est pas toujours évident ; ces outils sont moins fluides que ceux des GAFAM. Et c’est logique : ils n’ont pas 20 ans de développement et des milliards d’euros de budget.

Pour aider ces entreprises à se développer, il faut aussi une volonté politique. Quand l’État choisit Microsoft pour héberger les données de santé du Health Data Hub, il rate une occasion de soutenir des acteurs comme OVH. C’est comme si Chirac roulait en Cadillac, plutôt qu’en Citroën sous prétexte que le moteur de la Cadillac est meilleur. Aujourd’hui les entreprises européennes sont moins bonnes que Microsoft, donc on va préférer Microsoft pour aller plus vite. Mais avec cette logique, nous ne construirons jamais d’alternative viable !

Marine Protais - Le 7 sept. 2020
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