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Image d'une femme de dos dans une ville futuriste
© gremlin via GettyImages

Prospective : le monde en 2040 vu par Alain Damasio

Arnaud Pagès
Le 7 janv. 2020

Les Furtifs, le dernier roman du grand maître de la SF française Alain Damasio, prend place dans une France des années 2040. Il s'intéresse à notre consentement du monde numérique d'aujourd'hui – et semble présager des lendemains qui déchanteront...

Une société dans laquelle les villes intelligentes ont été rachetées par des firmes privées pour maximiser les profits. Un monde dans lequel chaque citoyen porte une bague numérique qui satisfait toutes ses demandes et qui interface sa relation au monde, grâce à une intelligence artificielle personnalisée. Un univers dans lequel chaque individu est déclaré libre mais tracé en permanence. Où chaque geste, chaque parole et chaque action produisent en permanence de la donnée commercialisable. Et ont une valeur sur le marché. Avec le développement de l'intelligence artificielle et le déploiement, grâce à la 5G, de l'Internet des objets, le scénario des Furtifs, le dernier roman d'Alain Damasio, fait écho à notre époque de façon glaçante. Entretien inquiet avec un écrivain de combat.

Quel message voulez-vous faire passer avec ce nouveau roman ?

Alain Damasio : L'idée, c'était de penser une nouvelle forme de résistance face à la « société de trace » dans laquelle nous vivons. La « société de contrôle », théorisée par Gilles Deleuze, s'est fondue dans notre monde numérique de réseaux. Celui-ci permet de quantifier finement les traces que chaque individu laisse derrière lui sur Internet pour en extraire de la plus-value. C'est parfois très subtil... car il suffit qu'un individu soit géolocalisé pour que ses déplacements produisent de la valeur. Dans ce monde de la data souveraine, quels peuvent être les modes de résistance ? J'ai créé une nouvelle espèce biologique, mi-animale, mi-végétale, qui utilise la furtivité pour échapper aux données. Les « furtifs » vivent dans l'angle mort de la perception humaine. Ils représentent la plus haute forme du vivant.

Les évolutions que vous décrivez dans le livre, à savoir le traçage systémique des individus grâce aux données et la privatisation de l'espace public, sont des tendances actuelles... Votre roman se veut-il prospectif ?

A.D. : Tout à fait. C'est un livre d'anticipation dont l'action se déroule dans un futur très proche, très collé à nous... J'ai utilisé des technologies qui sont actuellement en développement dans les laboratoires de recherche. Et j'ai imaginé la suite, la façon dont elles pourraient évoluer et se répandre... Je parle ici des nouveaux prototypes de capteurs, des derniers développements en neuromarketing, des nouveaux outils pour suivre, explorer, miniaturiser la technologie dans des piercings servant de micros, des bagues qui pourraient être la base de données des smartphones, des bracelets qui seront des disques durs... Tout ce nouvel appareillage numérique est déjà potentiellement en place. J'ai hypertrophié ce que nous vivons aujourd'hui pour décrypter ce qui nous attend. J'ai poussé les vecteurs du présent pour rendre sensibles des tendances qui ne sont pas encore visibles mais qui sont en train d'arriver subtilement.

Si on regarde les progrès réalisés sur les intelligences artificielles personnalisées, il n'y a pas un GAFAM qui ne travaille pas dessus ! Google a sorti Google Home, Amazon a sorti Alexa. Ces interfaces permettent déjà de centraliser toutes les demandes d'un utilisateur, mais elles donnent aussi la possibilité de prélever l'intégralité de ses traces sur un seul support.

Ce sont les GAFAM qui ont fait entrer le loup dans la bergerie en étant les premières à exploiter les données... Un monde contrôlé par les données sera donc un monde contrôlé par les GAFAM ?

A.D. : Les GAFAM sont au sommet du capitalisme de l'attention et de la donnée. Demain, le modèle de Google, qui reste une régie publicitaire vendant des profils à des entreprises, pourrait évoluer vers une forme de démocratisation, en mettant en vente l'ensemble des traces d'un individu. Ce serait une démocratisation vers le pire, poussée par le mythe de la transparence, mais qui permettrait d'ouvrir le marché des données. Je ne suis pas certain que les modèles comportementaux qu'ils établissent avec les traces soient très efficaces. Pour l'instant, ça marche. Ils les vendent. Mais si jamais un jour il y a une perte d'efficacité, parce que les individus se laisseront moins facilement tracer en utilisant des brouilleurs, des marchés très lucratifs de vente de données personnelles pourraient apparaître. Il y aurait quelque chose de très pervers qui se mettrait en place avec l'ouverture à tous de ces données.

Avec le réchauffement climatique, nos sociétés vont aller vers un déséquilibre croissant, aussi bien économique et social que politique... Le traçage des individus grâce aux données pourrait-il alors intéresser d'autres acteurs que les GAFAM et être utilisé à d'autres fins que le profit ?

A.D. : Cette énorme machine de guerre numérique est en train de constituer une base de données aux dimensions absolument terrifiantes et avec une précision jamais atteinte. Il est possible de ficher très facilement une population spécifique en utilisant trois codeurs et quelques filtres, et il est très facile d'identifier sur le réseau telle ou telle personne qui en fait partie. C'est un pouvoir psychopolitique dans le sens où il manipule le comportement des gens en ligne en jouant sur leur dépendance. Ce qui rend difficile notre perception de ces phénomènes, c'est que nous sommes passés du régime disciplinaire que Michel Foucault a fort justement théorisé et qui s'est étendu de l'époque féodale jusqu'à la première moitié du XXème siècle, à une société de contrôle, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a éclaté avec la consommation de masse dans les années 70...

Ce que nous avons donc aujourd'hui, c'est une société de contrôle plus souple, plus ouverte, moins autoritaire, mais beaucoup plus insidieuse. Nous nous sommes habitués à cette souplesse. Or, ce qui a été mis en place avec le modèle techno-capitaliste et grâce au numérique donne la possibilité aux régimes disciplinaires, s’ils revenaient, d'être dix fois plus puissants qu'ils ne l'ont jamais été ! Et dix fois plus précis dans la répression des ennemis. Il risque d'y avoir, à cause de la pression climatique et de l'épuisement des ressources carbonées, une vague de ressac qui va nous ramener vers un régime disciplinaire. Et ce sera ultraviolent. Même 1984 d'Orwell n'est pas aussi oppressif. Ce sera un Big Brother puissance 10, en beaucoup plus fort, beaucoup plus fin, beaucoup plus intime et beaucoup plus intrusif.

D'autant que la 5G va autoriser le déploiement massif des objets connectés, donc autant de capteurs qui pourront collecter toujours plus nos données pour nous tracer !

A.D. : Il y a souvent des tendances de fond et de grands concepts majeurs à l'œuvre dans les choix économiques et industriels. Les GAFAM se sont rendu compte que le réseau est un espace informatique qui peut être exhaustivement contrôlé. Chaque clic, chaque like, chaque lettre tapée sur un clavier produit une information. Ce n'est pas le cas dans le monde réel. Tout l'enjeu pour les GAFAM aujourd'hui est de trouver un moyen pour doublonner dans le monde réel la même densité de contrôle et de prélèvement d'information qu'ils ont ontologiquement sur le réseau.

Aujourd'hui, l'espace urbain n'est pas informatisé, même s’il y a déjà quelques capteurs... Le but, c'est de faire une ville intelligente qui puisse capturer de l'information en continu sur l'ensemble de son territoire. Tout ceci est vendu aux citoyens avec l'idée d'une fluidification, d'une plus grande qualité de vie et d'une meilleure éco-responsabilité. Et le tout est saupoudré d'une petite dose de marketing de la peur, car les capteurs pourront alerter les forces de l'ordre dès qu'une agression sera commise.

Il s'agit donc d’une stratégie de déploiement du réseau hors de son périmètre natif dans le but de tracer les données à plus grande échelle ?

A.D. : Il s'agit de décalquer le réseau dans le monde réel. C'est vraiment l'objectif. Outre les GAFAM, les grandes entreprises ont intérêt à ce que cette évolution se produise, car leur modèle économique est de plus en plus centré sur la donnée... Donc elles souhaitent pouvoir en collecter le plus possible. Chez Tesla, les données prélevées par la voiture valent plus cher que la voiture elle-même. C'est une aberration. Les politiques y trouvent aussi leur compte, car ils peuvent ainsi « marketer » la peur, sachant que c'est le meilleur vecteur de vote, en disant aux citoyens qu’ils seront mieux protégés grâce à un continuum connecté...

Ce n'est pas le système qui engendre ça. Ce sont des acteurs qui ont chacun leur stratégie et leurs intérêts propres. Et là, les intérêts convergent, car c'est intéressant à la fois pour le pouvoir politique et pour les multinationales, mais également pour le citoyen qui souhaite vivre en ville dans une fluidité totale. L'Internet des objets, c'est l'introduction du virtuel dans le réel. C'est le ver dans la pomme.

Peut-on supposer que plus le contrôle exercé par les données grandira, plus il y aura de gens qui voudront y échapper ?

A.D. : Il est possible qu'on assiste à une fragmentation d'Internet. Il pourrait y avoir des data centers en circuits fermés, des systèmes fonctionnant avec des VPN privés, des nœuds numériques qui permettront de créer des réseaux hermétiques et communautaires. Ce sera une reconquête du Net. Le réseau global ne pourra pas accéder à ces réseaux fermés. 

Donc l'avenir est à une contestation de plus en plus forte du traçage ?

A.D. : C'est assez simple de casser un capteur ou de le mettre tout simplement hors service. Il y a de vieilles logiques de sabotage qui fonctionneront toujours demain. Après, il y a aussi des stratégies de brouillage... Des vêtements Faraday capables de générer une barrière magnétique, avec le smartphone dans une poche sécurisée pour l'empêcher d'émettre... Ce n'est pas encore très développé mais c'est appelé à prendre plus d’importance.

Toutefois, je pense aussi que, actuellement, nous sommes au sommet de la courbe, avec un taux de pénétration de 90 % sur les smartphones. Mais il y aura inévitablement un épuisement des terres rares, ainsi que des ressources carbonées. Actuellement, sur 15 litres d’essence, 1 litre sert à financer l'extraction du pétrole. Ça devient de plus en plus cher. Dans l'avenir, à la fin du siècle, peut-être que seulement une personne sur cinquante aura un ordinateur. Des inégalités vont se créer sur l'accès à ces technologies. Nous vivons un moment d'acmé dans l'histoire humaine.


Cet article est extrait du Livre des tendances 2020 de L'ADN. Pour vous le procurer, cliquez ici.


L'édito de notre partenaire, Apocope :

« L’usine augmentée »

L’intelligence artificielle est déjà installée dans notre quotidien, avec nos Smartphones ou objets connectés, lorsque nous effectuons des recherches en ligne ou utilisons l’aide à la conduite, par exemple. 

Mais dans l’industrie et ses secteurs, elle ouvre de nombreuses opportunités et est perçue comme un enjeu stratégique : il s’agit de maîtriser la technologie, mais également son usage. Elle permet d’analyser, prédire, organiser, optimiser, contrôler, et même communiquer ! La transformation de l’industrie par l’IA commence par la définition de nouveaux objectifs.

Quelle est sa valeur ajoutée pour l’industrie ? Est-ce que l’IA va contribuer à doper la compétitivité des industries, tout en leur permettant d’assurer une transition écologique pérenne ?

Arnaud Pagès - Le 7 janv. 2020
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  • J'ai dévoré ce livre cet été... Absolument futuriste et carrément réaliste... Il faut s'accrocher aux inventions verbales de Damasio qui vont avec l'époque. Je me suis donc demandée il y a quelques mois si j'étais la seule à avoir découvert ce petit OVNI... Je suis soulagée que je suis toujours dans le mood et un peu en avance, et pas peu fière de mon flair !!! Bonne année et lisez-le, l'aventure enflamme les consciences de tous côtés, ça questionne sur nos belles inventions et leur finalité... Une prise de risque, hors des sentiers battus et du politiquement correct, comme on aimerait en lire plus souvent qui n'épargne pas le lecteur. Vous cherchez toujours un collaborateur? J'ai vu passer quelque chose dans ce genre il y a quelques semaines. Je vous dévore à chaque fois et j'ai une grosse expérience presse de ma vie d'avant. voir mes compétences mobilisables sur https://www.iodde.co Merci d'exister et continuer à briller