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Usine de charbon en Indonésie
© Dominik Vanyi via Unsplash

La guerre des métaux rares : le vrai coût écologique et géopolitique du numérique

Le 11 juill. 2018

Les nouvelles technologies sont-elles vertes ? Non ! Panneaux solaires, batteries, voitures autonomes, smartphones : tous ces outils sont composés de métaux rares, dont l’extraction est extrêmement polluante. Guillaume Pitron lève le voile sur le bilan noir de ces technologies vertes. Son enquête est remarquable, bien que flippante.

On nous promet que, demain, la production d’énergie se fera à l’échelle locale grâce à des micro-réseaux d’approvisionnements : les voisins d’un immeuble pourront ainsi se partager l’énergie produite par les panneaux solaires situés sur le toit de leur immeuble (comme ici à Brooklyn). Mieux encore, les véhicules autonomes qui sillonneront les smart cities circuleront sans essence, nous permettant ainsi de nous émanciper de la contrainte pétrolière. Quant au smartphone, il deviendra toujours plus indispensable, du lever au coucher, et jouera le rôle de super-ordinateur du quotidien.
 
Envisagé ainsi, le futur s’annonce réjouissant !
C’est sans compter sur un point : ces outils aux propriétés miraculeuses sont fabriqués à partir de minerais. On parle de métaux et de terres rares. Ils sont la pierre angulaire de notre futur énergétique et numérique. Et leur bilan écologique s’avère extrêmement noir.

Métaux rares : le saint graal 3.0

Bismuth, Cobalt, Germanium, Silicium, Tantale, Prométhéum…les noms sont exotiques, et les propriétés de ces métaux enthousiasmantes. C’est par exemple l’Indium qui rend les écrans de nos téléphones tactiles. Pourtant, le même écran nécessite que l’on associe 13 autres métaux rares pour être performant. Au global, plus d’une quarantaine d’entre eux sont nécessaire à la composition d’un seul téléphone. C’est en enquêtant sur ces métaux rares, si indispensables à notre futur vert, que Guillaume Pitron a mis le doigt sur un problème de taille : un seul de nos smartphones nécessite l’extraction de 60 kg de matière, qui sera ensuite raffinée puis acheminée à l’endroit où elle sera transformée. Idem pour les panneaux solaires, les puces électroniques, ou les aimants présents dans de nombreuses applications industrielles. En fait, le simple fait d’extraire ces métaux en grande quantité a un coût environnemental colossal, qui surpasse de loin les bénéfices futurs.

Délocalisation de la pollution

Des mines clandestines de Chine, aux déserts de sel d’Amérique du Sud, en passant par la Rust Belt américaine, Guillaume Pitron a suivi leur trace. Et ce qu’il a constaté fait froid dans le dos. En Chine comme en Mongolie intérieure, les turbines et autres instruments de forage tournent à plein régime, parfois même dans la clandestinité. Des milliers de tonnes de ces précieux métaux sont extraites chaque jour. Et les conséquences sur l’écosystème local sont désastreuses. Rivières contaminées par les rejets toxiques, pluies acides, villages de mineurs décimés par des cancers précoces…Pourtant, les mines de métaux rares en activité font recette. Et tant pis si cette réalité contraste avec le discours angélique sur la transition énergétique et numérique que l’on nous vend en Occident.

Spéculations et négociations géopolitiques

À l’autre bout de la planète, aux États-Unis et en Europe, la désindustrialisation a frappé des régions entières : les bassins miniers ont progressivement été fermés. La faute aux risques sanitaires et à la trop grande pollution générée par l’extraction des métaux. Peu à peu, l’appropriation et l’exploitation des ressources stratégiques que sont les métaux rares est devenu le monopole d’un pays moins regardant sur la qualité de son air et de ses sols : la Chine. Et celle-ci entend bien profiter du monopole qu’on lui a généreusement attribué. Aujourd’hui les métaux rares sont au cœur d’enjeux géostratégiques majeurs.

La Chine est parfaitement consciente de la dépendance des pays occidentaux qui ne cessent de vanter les mérites d’un capitalisme vert, ultra-gourmand en technologies de pointe. Mais maintenant que ce pays tient les cordons de notre approvisionnement, les métaux rares sont devenus un objet de spéculation et de négociation géopolitique. Celles et ceux qui pensaient sortir par le haut de la dépendance au pétrole se retrouvent coincé-e-s : la dépendance est ailleurs, et ses conséquences pourraient s’avérer encore plus dramatiques sur le plan géopolitique. Dès lors, la question se pose : Doit-on rouvrir des mines pour garantir notre souveraineté énergétique ? Quel est le coût, géopolitique et stratégique du capitalisme vert ?

Vers l'âge de low techs

Sans trancher la question, Guillaume Pitron fournit des clés de lecture nouvelles et indispensables pour comprendre ce qui se cache derrière les déclarations d’intention et les promesses de la transition énergétique. En creux, son ouvrage porte également une estocade aux défenseurs d’un modèle « techno-solutionniste » pour qui le futur passe par toujours plus de techs. La tech oui, mais à quel prix ? Pour le comprendre il faut considérer le cycle de vie entier de ces nouveaux outils, en prenant en considération la production, l'utilisation et le coût environnemental du processus de recyclage. Pour ensuite commencer à envisager des alternatives, en se tournant par exemple vers des low techs, moins gourmande en métaux rares et tout aussi efficaces. C'est la piste que creuse Philippe Bihouix, dans son ouvrage L'âge des low tech, vers une civilisation techniquement soutenable (Seuil, 2014). Une lecture tout autant indispensable, pour compléter l'approche de Guillaume Pitron.

 

Guillaume Pitron La guerre des métaux rares

À LIRE

Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Les Liens qui Libèrent, 2017

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