Jeune femme rousse avec queue de sirène au bord d'un plan d'eau et enourée de verdure

Elles se transforment en sirène et redécouvrent leur amour de la nature

© Victoria Borodinova

Au départ, elles voulaient juste se couvrir de paillettes. Mais peu à peu, se déguiser en sirène leur a fait retrouver le goût de la nature, et celui de la vie aussi. Témoignages.

Créatures multifacettes et protéiformes, les sirènes sont omniprésentes dans la culture pop et traditionnelle. Dans l'Odysée d'Homère, les sirènes qui veulent séduire Ulysse et son équipage ont un corps d'oiseau ; dans la mythologie nordique, celui d'un poisson et le visage d'une vieille femme... Au fil des années, la sirène ne cesse de se renouveler : figure monstrueuse et ensorcelante descendante des Dieux, icône queer remettant en cause le genre et les normes sociales (à laquelle les xénogenrés s'identifient souvent), symbole d'une féminité hypertrophiée, ou encore personnage policé et assagi qui fait rêver les petites filles. Mais pour Kirsty, Nadia* et Cathy*, se transformer en sirène est avant tout une façon de « sentir la beauté de la nature et de ne faire qu'un avec les éléments. » Elles racontent comment enfiler une scintillante queue de poisson et piquer des étoiles de mer dans leurs cheveux les fait se sentir libres et alignées avec la planète. Bienvenue dans un monde couleur aigue-marine où règnent coquillages et crustacés.

« Elle avait l'air libre, heureuse, ultra présente... au contact de choses belles et rayonnantes... »

« Il y a deux ans, j'étais enfermée seule chez moi dans mon minuscule appartement. Je mangeais des pâtes froides et je dormais mal... » À 25 ans, Kirsty travaille comme comptable dans une entreprise de Bakersfield, petite ville au sud de la Californie. Elle qui a grandi proche de la nature dans le Montana peine à se faire des amis dans cette nouvelle ville. Alors, elle se replie sur elle-même. Et puis arrive le Covid. « À force de rester immobile à scroller sur mon téléphone, j'avais les muscles endoloris, la tête qui bourdonnait. J'avais l'impression d'avoir 100 ans, j'étais ultra flippée à cause du réchauffement climatique... Et puis je suis tombée sur Instagram sur de vieilles photos... »

Sur les clichés, une jeune femme à la longue chevelure déguisée en sirène aux écailles roses s'étire dans une eau cristalline. « Je ne sais pas pourquoi mais cela m'a frappé en plein cœur. Elle avait l'air libre, heureuse, ultra présente. Et surtout, comment dire... loin de la pollution de la ville, au contact de choses belles et rayonnantes... » Timidement, Kirsty commence à échanger avec les autres abonné·e·s de Mermaid Jules, « sirène professionnelle » aux 60 000 abonnés Instagram. Pendant plusieurs mois, Kirsty fait défiler tous les soirs avant de s’endormir les images de cette sirène qui s'ébat dans l'océan et des rivières ondoyantes. L'été dernier, la jeune américaine décide de rencontrer Sondra et Bessie, deux autres abonnées de la sirène avec qui Kirsty a pris l'habitude d'échanger des photos.

« Au début, on aimait juste se déguiser, enfiler une tenue brillante »

Un matin ensoleillé, elle rejoint ses deux nouvelles amies sur la côte au nord de Santa Barbara. Sondra et Bessie font partie d'un club rassemblant une dizaine d’aspirantes sirènes qui se rencontrent régulièrement pour nager ensemble après avoir enfilé leur queue de poisson. « Au début, on aimait juste se déguiser, enfiler une tenue brillante, se maquiller... On se dessinait des étoiles de mer sur le visage, on se faisait des coiffures de sirènes avec des petits coquillages trouvés sur la plage. Cela nous rappelait les pyjama-party qu'on faisait qu'on était au collège... » , sourit Sondra. Peu à peu, Sondra se prend de passion pour la nage et se retrouve à attendre avec impatience le moment où elle s'enfonce dans les flots avec ses amies. « Petite, je faisais beaucoup de rando et de camping. J'avais un peu perdu ça avec les années. En devenant sirène, j'ai complètement retrouvé le truc, des sensations oubliées, enfouies, j'ai réappris à apprécier : l'étirement des muscles, le soleil qui réchauffe, l'eau qui sèche sur la peau... Cela m'a donné l'impression de renouer avec la nature, cela me fait un bien fou. »

Pour accompagner une vidéo où elle bat des nageoires dans une eau turquoise recouvrant un sol rocheux, Mermaid Jules déclarait récemment : « It’s the ultimate feeling 🧜🏼‍♀️ » (il n'y a rien de mieux). Pour Kirsty aussi, l'exercice est salutaire. Cela fait maintenant plus d'un an qu'elle se change en sirène et troque son mom jean contre une queue de poisson presque tous les week-ends, même en hiver. « C'est assez bizarre, mais expérimenter la nature en tant que sirène me permet de maximiser mes sensations. C'est comme si j'allais chercher un truc profond chez moi, et je deviens alors extra sensible à ce qui m'entoure. »

« Ne faire qu'un avec les éléments »

Ce besoin de se reconnecter à la nature, Nadia*, 38 ans, le ressent aussi. Chez elle, on est sirène de mère en fille. Audrey, sa mère, l'a élevée en lui faisant regarder le classique des années 80 Splash, où un homme tombe amoureux d'une sirène jouée par Daryl Hannah. Ado, Nadia devient fan de la série australienne H2O, où trois amies se retrouvent transformées en sirènes un soir de pleine lune. « C'était ultra kitsch, pas très bien joué, les effets spéciaux franchement nuls, l'intrigue se passait principalement en ville mais il y avait des scènes où les filles se rendaient sur une île sauvage, luxuriante, avec des plages abandonnées, des cascades, des piscines de rivières... Cela me faisait rêver. » Elle qui a grandi à l'ouest du Texas déménage à 35 ans sur la côte près du Golfe du Mexique, dans la ville de Galveston. Sur les réseaux, elle retrouve d'autres fans de la série avec qui aller nager.

Depuis, elle se plonge dans l'eau dès qu'elle en a l'occasion. « Quand je deviens sirène, je sens mieux la beauté de la nature et je ne fais qu'un avec les éléments. Et ce qui est étrange, c'est que quand je vais nager sans ma queue, je ne ressens pas les choses aussi fortement... » Au fil des années, Sonia s'est sentie de plus en plus concernée par le sort de la planète, et notamment celui des océans. Il y a deux ans, elle a rejoint une ONG locale pour nettoyer les plages. Et a arrêté de manger du poisson au passage. « Cela me semblait évident de faire quelque chose pour protéger ce qui m'apportait le plus de joie et plaisir. Je ne vois rien de plus beau que la mer. »

« Je m'autorise à être une autre version de moi-même »

Un ressenti que partage Cathy, 18 ans. Elle vit depuis toujours dans le nord de l'Utah, bien loin de la mer. Cela n'empêche pas la jeune fille, amoureuse des montagnes et des canyons, de se transformer en sirène pour arpenter les lacs, les rivières et les gorges tapissées d'eau. Contrairement à Kirsty, Sondra et Nadia, Cathy préfère nager seule. « C'est un moment juste à moi, un moment de liberté intense qui ne se passe qu'entre moi et la nature. » Des mois plus tard, elle se souvient encore, très émue, de l'une de ses premières nages en tant que sirène. Partie camper avec des amis d'enfance dans le parc national Flaming Gorge près du Wyoming, la jeune fille s'éclipse discrètement avec son sac à dos. « J'ai trouvé un accès à l'eau et je me suis déshabillée. L'air était chaud et sec juste comme il faut. Les environs bourdonnaient d'insectes, des oiseaux sautillaient calmement à côté de moi sur les roches. Et quand j'ai commencé à nager, c'était incroyable. Le ciel était plus bleu, les arbres plus verts. Je ne sais pas pourquoi c'est comme ça... Peut-être que quand je deviens sirène je m'autorise à lâcher prise, à être une autre version de moi-même. Une version plus attentive, au contact de l'eau, de l'air, de la terre... »

Quand elle rejoint ses compagnons de voyage, elle a les cheveux encore mouillés et le cœur battant. Et qu'une hâte, vite retourner à l'eau.

*Les prénoms ont été changés

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