Une homme seul assis sur son lit défait la nuit

Retrait social : ils ne sortent plus de leur chambre depuis des années

© ©Annapurna Pictures, Joaquin Phoenix dans Her de Spike Jonze

Comme les hikikomori japonais avant eux, ces jeunes hommes vivent reclus chez eux. À Strasbourg, une association tente de les aider à renouer avec le monde.

« J'ai l'impression de devoir constamment m'échapper en fait. De ne pas vouloir me confronter à ce qu'il y a dehors. Je veux être ailleurs, quoi. Mes journées, cela se résume à ça. » Dans une vidéo intitulée NO LIFE tournée en 2015, la youtubeuse SolangeTeParle donne la parole à Jérémie, un jeune homme habitant un petit appartement près de Rouen, « où il vit avec son chat sans presque jamais sortir. » Comme Jérémie, d'autres vivent enfermés chez eux, parfois sans croiser personne, pas même leurs parents, avec qui ces jeunes se contentent d'échanger quelques mots à travers la porte close de leur chambre. Face à ce phénomène qui prend de l'ampleur, l'association Ithaque spécialisée dans le traitement des addictions a mis en place un dispositif de soin et d’accompagnement des familles et des proches, Détours, pour répondre à l’émergence de ces modes de conduite.

Retrait social : évolution d'un diagnostic

Ils ont entre 18 et 35 ans, ne sortent plus de leur chambre, et ce, parfois depuis plus de 10 ans. « Quelque chose à un moment donné s'est défait chez eux, ce qui a mis à mal leur capacité à être en lien avec les autres. Ils – car il s'agit majoritairement d'hommes – ne sortent plus du tout, perdent au fur et à mesure toutes leurs relations. Certains conservent des contacts avec leurs parents : les repas sont parfois déposés sur un plateau devant leur porte à travers laquelle ils échangent quelques mots avec leur famille. D'autres refusent tout échange, même verbal. D'autres encore ne sortent que la nuit quand tout le monde dort », résume Claire Rolland, médecin généraliste intervenant à Détours.

Depuis 2014, Détours propose une consultation psychologique et accueille des parents inquiets, désemparés face à ce qu'ils identifient à tort chez leur enfant comme une addiction aux écrans. Un service de consultation psychologique est alors mis en place pour accueillir ces personnes soucieuses d'aider un enfant claquemuré. « Nous avons écarté les éléments d'addictions et de pathologies caractérisées, car ces personnes peuvent très bien se passer d'écrans pendant plusieurs mois, elles s'y reportent uniquement pour occuper ce vide, ces jours et ces nuits passés enfermés, car la solitude leur pèse », rapporte Flavie Oster médecin addictologue chez Ithaque. Les troubles ne sont pas non plus d'ordre psychiatrique : « On ne parle donc pas de tableau clinique, précise Thierry Royer, psychiatre intervenant à Détours. De fait, rien n'est prévu pour les aider. Ce qui pose problème et fait arriver en service psychiatrique, c'est l'agitation, l'agressivité, les troubles visibles, et non ce qui est déficitaire. Or, dans ce cas de retrait social, la situation pèse sur l'entourage mais il n'y a pas de notion d’urgence qui justifie le recours à des soins psychiatriques. Il s'agit d'autre chose. »

Cette consultation a permis de mieux identifier ce phénomène de retrait social des jeunes, et de créer en 2018 un espace d’accompagnement et de soin spécifiques pour les jeunes d’une part, et pour leur entourage d’autre part. Parallèlement aux entretiens réguliers individuels sont proposés des groupes de réflexion mensuels pour les uns et pour les autres. « Leur drame, c'est de se dire qu'on attend quelque chose d'eux. Une fois que cela est débloqué, que le pas est franchi, la reprise en main de leur vie va très vite. Ce qui leur pèse, c'est ce qu'ils perçoivent comme une exigence, une pression, une attente, un désir de la part de l'autre. Leur terreur, c'est que l'on attende quelque chose d’eux, quelque chose auquel ils ne pourraient pas répondre faute d'avoir les codes », souligne Danièle Bader qui a dirigé l'association Ithaque pendant 20 ans.

Regarder le monde par la fenêtre

À ce jour, impossible de brosser un profil type des concernés ou d'identifier des éléments ayant pu générer leur étrange rapport au monde. La seule caractéristique récurrente observée par l’association est une extrême difficulté éprouvée dans le contact à l’autre, contact qui apparaît comme éminemment angoissant. « Face à ça, les parents sont complètement démunis. Ils sont pleins de bonne volonté, sollicitent leur entourage pour dégoter un stage à leur enfant, mais ce n'est malheureusement pas une solution appropriée : ce qui pose problème à ces jeunes, ce n'est pas de chercher un travail, c'est de dire bonjour à la boulangère du coin », précise Mitra Krause, psychologue et psychanalyste en charge de cette consultation.

Ce n'est pas pour autant qu'ils se désintéressent de la société, au contraire. « Malgré leur souffrance, ils sont très curieux et avides d'informations, qu'ils collectent en vue de leur sortie depuis leur espace de vie extrêmement restreint. S'ils ressentent ardemment le besoin de ne pas être dans le monde à un moment donné, ce n’est pas réfléchi, comme une stratégie ou une décision. Il s'agit plutôt d'un glissement progressif, ils optent pour l'évitement comme mécanisme de défense. La majorité d'entre eux ont passé leur bac et ont envie de faire des études, certains ont déjà entrepris un cursus : mais au moment de nouer une forme d'engagement plus profond avec la société, la difficulté s'installe. Alors ils regardent le monde par la fenêtre », poursuit la psychologue.

Un rejet du monde qui n'est pas une critique du monde

Ce retrait social, même long de plusieurs années, n'est jamais vu autrement que comme passager. « Ils ne considèrent pas leur enfermement comme un choix de vie arrêté, désirable, mais comme une étape, une parenthèse, avec toujours en arrière-plan l'idée qu'ils sortiront un jour. Même un enfermement de 10 ans est perçu comme un passage », explique Danièle Bader. Le phénomène ne s'apparente pas non plus à de l’ascétisme ou de l'ermitage. Il n'est pas question d'émettre des critiques violentes envers les parents, ou de remettre en cause de manière radicale le fonctionnement de la société moderne. « Il s'agit au contraire d'éviter tout conflit : le conflit induit des tensions, tensions qui impliquent de ressentir des émotions, et cela, ils veulent à tout prix s'y soustraire, car l'émotion produit de l'attente, du manque », précise Mitra Krause. Quant aux années qui passent, elles ne les angoissent pas comme elles tourmentent leur famille. « Ils évoluent en fait dans une temporalité différente de celle de leurs parents, qui se projettent parfois à après leur mort et s'inquiètent de ce qu'il adviendra de leur enfant. Ces jeunes pensent autrement », précise encore la psychologue.

Dans Adolescence sorti en 2015, Natacha Vellut, psychologue, chercheuse et psychanalyste, écrit : « L’espace-temps dans lequel évoluent ces jeunes hommes leur apparaît comme douillet et confortable et ils le qualifient de "nid" ou de "bulle". Il s’agit en effet d’un espace-temps qui semble délesté de tout risque, de tout acte, de toute décision, de toute confrontation à l’altérité. Ces deux jeunes hommes illustrent à quel point la force de suspension entre acte et non-acte, ce mirage de puissance, se transforme progressivement en un enfermement mortifère dans une bulle dépourvue de désir singulier. »

Un phénomène difficile à quantifier

À ce jour, aucune enquête nationale n'a été menée pour évaluer l'ampleur du phénomène. Intégralement pris en charge par leur famille au niveau financier, les personnes en situation de retrait social ne coûtent rien au système, ce qui n'invite guère les instances publiques à s'intéresser au sujet. « Il faut être prudent dans l’estimation du phénomène, qui est plus qu’une tendance. Pour notre part, à Détours, nous avons reçu des demandes concernant des jeunes au-delà de 18 ans. », souligne Mitra Krause.

Financée par des fonds publics, cette consultation accueille aujourd’hui au maximum de ses capacités. « On suit actuellement 25 jeunes et quelque 60 parents. Mais il y a trop de demandes, on plafonne au niveau des possibilités d’accueil », déplore Danièle Bader.

Détours est aujourd'hui le seul lieu spécifique de consultation permettant la prise en charge de ces jeunes. « Ce qui fonctionne, c'est la simultanéité de la démarche du jeune et de l’entourage : cela génère quelque chose dans l’économie familiale qui va apaiser les relations, devenues très compliquées, entre enfants et parents. Sans le vouloir, ces derniers portent un discours très social, articulé autour du travail et des responsabilités. Le travail proposé va permettre de débloquer la situation, et parfois rapidement, après des années de stagnation », analyse encore Mitra Krause.

Retrait social : des hikikomori français ?

Peut-on pour autant parler de « hikikomoris français » ? Au Japon, les premiers hikikomoris, qui auraient émergé avec la crise économique à la fin des années 80, sont aujourd'hui septuagénaires. Tous âges confondus, ils seraient environ 1,2 million selon les estimations les plus récentes. Si la dénomination est actuellement utilisée pour décrire les personnes, elle désigne originellement un état : hiku (hiki) signifie « reculer », et komoru (komori) « se cloîtrer ». D'après le ministère de la Santé nippon, le terme s’applique à tout individu qui vit sans voir personne et surtout sans travailler depuis au moins 6 mois. Au Japon, le phénomène prend racine dans la pression sociale culpabilisante et épuisante que connaissent les hommes pour travailler sans relâche et gagner de l'argent dans un pays qui ne laisse aucune place à l'échec professionnelle ou à l'oisiveté. Une autre piste est aussi avancée : le délitement des structures collectives, très prégnantes auparavant dans le pays, et l'avancée du capitalisme, qui stimule l’essor d'un individualisme dur.

En France, les jeunes suivis par l'association Ithaque n'emploient pas le terme nippon, jugé trop enfermant et stigmatisant. Néanmoins, les facteurs expliquant le phénomène au Japon sont aussi fortement palpables en France. Dans La fabrique des solitaires (avril 2022, éditions L'Aube), Matthieu Chaigne, expert en sciences comportementales et enseignant à la Sorbonne-CELSA, observe : « Nous avons collectivement créé une société "d’individus poussière" qui ne sont plus reliés aux autres. » En cause : la rupture territoriale avec des espaces périurbains dépourvus de lieux de sociabilité. Dans sa vidéo, SolangeTeParle observe : « J'en veux au monde de produire ce genre de souffrance. (…) Comme il [Jérémie] est, cela dit quelque chose de notre époque. Comme il est, c'est le reflet de symptômes d'un mode de vie qui ne tourne pas rond. »

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