Un chat gris et blanc qui dort

La sieste, le dernier bastion de la rébellion

© Megan Lee

Aux injonctions productivistes et aux mantras de développement personnel, ils opposent une réponse toute simple : faire la sieste.

Journées de boulot interminables, diminution du temps de congés et multiplication simultanée des emplois occupés : le credo de l'époque prône le rallongement du temps de travail. Or, plutôt que de s'échiner à l'accomplissement de morning routines de 2h30 ou de céder à la hustle culture (le fait de s'agiter ou de courir après l'argent) chère à la Girl Boss, eux préfèrent opter pour une forme de contestation aussi subversive que délicieuse : dormir.

The Nap Ministry : Tricia Hersey, l'Évêque de la sieste

Depuis 2016, l'artiste féministe afro-américaine Tricia Hersey s'est autoproclamée « Évêque de la sieste ». Elle a fait de la doctrine « Rest is Resistance » (Le repos est un acte de résistance) son cri de ralliement. Fer de lance du mouvement afrofuturisme, un mouvement artistique, musical, vestimentaire doublée d'une pensée décoloniale ( « Imaginez Mohamed Ali, en habit de pharaon, qui arriverait du futur en soucoupe volante », résume France Culture), Tricia défend le repos. Selon elle, il s'agit d'une arme permettant de se soustraire à un système oppressif et déshumanisant. En introduction de son ouvrage Rest is Resistance (octobre 2022), l'artiste explique : « En tant que femme noire en Amérique souffrant d'épuisement générationnel et de traumatisme racial, j'ai toujours vécu mon repos comme un refus politique et un mouvement de rébellion sociale qui se jouaient au sein même de mon corps. J'ai commencé à ralentir, à me mettre à la sieste et au repos pour me sauver la vie, résister au système qui me disait d'en faire plus ; et surtout en souvenir de mes ancêtres qui se sont fait voler leur DreamSpace [ndlr : leur Espace de Rêve]. Il ne s'agit pas d'oreillers moelleux, de draps coûteux, de masques de sommeil en soie ou de tout autre gadget externe, frivole et consumériste. Il s'agit d'un démantèlement profond de la suprématie blanche et du capitalisme. » Pour l'artiste, la question du sommeil est un enjeu de santé publique, qui permet de reconnecter le corps à l'esprit.

Où suivre Tricia Hersey : sur son compte Instagram The Nap Ministry.

Bertrand Russel : l'oisiveté au secours de l'avenir

Pour le mathématicien et philosophe gallois Bertrand Russell, l'oisiveté serait la solution à nos maux contemporains. En 1932, trois ans après le krach boursier américain, il publie dans la revue Review of Reviews, un essai acide intitulé In Praise of Idleness (Éloge de l'Oisiveté). Dès les premières pages, le fils d'une prestigieuse famille Whig explique : « Comme la plupart des gens de ma génération, j'ai été élevé selon le principe que l'oisiveté est mère de tous les vices. Comme j'étais un enfant pétri de vertus, je croyais tout ce qu'on me disait, et je me suis ainsi doté d'une conscience qui m'a contraint à peiner au travail toute ma vie. (...) j'en suis venu à penser que l'on travaille beaucoup trop de par le monde, que de voir dans le travail une vertu cause un tort immense, et qu'il importe à présent de faire valoir dans les pays industrialisés un point de vue qui diffère radicalement des préceptes traditionnels. »

Au-delà de la recherche du bonheur, l'oisiveté permettrait de préserver l'économie. Baisser le temps de travail serait donc une mesure salutaire : « (...) croire que le TRAVAIL est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne, et que la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail. » Déjà à l'époque, l'idée aurait terrifié les vieilles duchesses ( « Qu'est-ce que les pauvres vont faire avec des congés ? C'est travailler qu'il leur faut. » ). Or, le philosophe n'entend pas encourager la paresse. Il préconise plutôt la pratique de l'otium remontant au 2ème siècle avant JC et qui s'apparente à la méditation et aux loisirs studieux.

Mieux connaître la pensée du philosophe : lire l'essai Éloge de l’Oisiveté (éditions Allia).

Club de Bridge : la première manifestation mondiale pour le Droit à la paresse

Le Club de Bridge se présente comme « une communauté fluide, un projet artistique ouvert qui tend à développer une culture de résistance et de poésie. » À ce titre, le Club a organisé « La première manifestation mondiale pour le Droit à la paresse » le 3 juillet dernier. En ligne de mire : « Visibiliser notre refus des rythmes du système productif actuel, et défaire un rythme aliénant qui détruit notre santé mentale et physique comme notre environnement. Le Club a choisi comme théâtre de sa manifestation la ville de Noisiel, « une ville façonnée par l'organisation géographique du capitalisme ». À mi-chemin entre Disney et la ville de Paris, Noisiel pourrait enfin revendiquer le titre repensé de « cité-dortoir »...

Où suivre le Club de Bridge : sur son compte Instagram.

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