Des hommes et des femmes riches à table

« Sauver la planète »  : les ultra-riches sont-ils vraiment une plaie ?

© Colin Hutton/HBO série Succession

Les études sociologiques disent que oui. Plus le revenu des individus augmente, moins ils sont enclins à prendre des décisions qui favorisent la communauté. Décryptage.

« Crève et fais pas chier. » Voilà ce qu'ont répondu les actionnaires de Total à une militante écolo alors qu'elle leur demandait lors du blocage d'une AG si l'avenir qui se dessine ne les inquiétait pas. Interrogé par un journaliste qui souhaite timidement savoir s'il envisagerait de prendre le train plutôt qu'un jet privé, le joueur de foot Kylian Mbappé, adulé par des millions de jeunes, a préféré glousser et hausser les épaules. Des ricanements qui rappellent ceux du Medef lors de son université d'été en 2019 suite aux propos de l'activiste Greta Thunberg (notons que les grands patrons faisaient moins les malins en 2022 devant Aurélien Barrau après avoir passé l'été à suffoquer.) Dans ces conditions, est-il vraiment pertinent de persister à demander leur avis aux riches concernant certaines décisions vitales ? Des études sociologiques proposent un élément de réponse.

C'est qui « les riches »  ?

On est toujours le riche de quelqu'un comme on est invariablement le pauvre d'un autre. Alors c'est quoi « être riche »  ? La seconde édition du Rapport sur les riches en France proposé par l'Observatoire des inégalités a fixé cette année le seuil de richesse à 3 673 euros pour une personne seule, ou 5 500 euros pour un couple après impôts. Selon cette définition, 4,5 millions de Français seraient riches, soit 7 % de la population. Quant à être « très riche », qu'est-ce donc ? Alors que la colère anti dominants gronde de plus en plus fort (#EatTheRich), les médias et réseaux s'en prennent avec vigueur à ces fameux ultra-riches, ceux que l'on appelait auparavant les multimillionnaires. Si leurs rangs grossissent d'année en année (d'après Oxfam, le monde produit depuis la pandémie un nouveau milliardaire toutes les 26 heures), les ultra-riches sont toutefois difficilement définissables. En effet, aucune limite objective universelle n'a été fixée pour évoquer le passage du statut de riche à celui d'ultra-riche. Une définition arbitraire propose toutefois de considérer que les ultra-riches, aussi appelés les UHNWI, pour Ultra High Net Worth Individuals, seraient les individus possédant plus de 30 millions de dollars (environs 19 millions d’euros) hors propriétés. C'est sans compter bien sûr Elon Musk, Jeff Bezos, et toutes ces personnes en capacité de payer des appartements parisiens à 60 000 euros du mètre carré sans battre des cils.

Pourquoi est-il important de savoir qui sont les ultra-riches ? Parce que de nombreuses études montrent que plus les revenus des individus augmentent, plus le niveau d'empathie et d'intérêt portés aux autres décroît, et ce de manière quasi mécanique. L'incidence de la classe sociale (évaluée par la richesse, le prestige professionnel et l'éducation) sur le comportement serait donc loin d'être anodine... Comme l'amour, le temps passé devant des écrans ou le taux d’alcoolémie, l'argent influencerait grandement notre comportement. Et pas forcément vers le bien commun.

L'incidence de la classe sur le comportement

C'est ce qu'observe l'étude Social Class and Income Inequality is Associated with Morality par l'université d'Agder en Norvège. Menée en 2021 sur plus de 45 000 individus issus de 67 pays, l'étude montre que les personnes ayant grandi dans les classes sociales inférieures ont un sens de la morale plus développé : les sondés issus des classes inférieures sont par exemple plus susceptibles de donner de l'argent à des œuvres de charité ou d'accorder de l'importance à la coopération. Une étude publiée la même année dans la revue Emotion par le chercheur Paul Piff de l'université de Californie abonde dans le même sens. Elle indique que contrairement aux pauvres, « les individus les plus riches ont tendance à éprouver des émotions plus positives centrées sur eux-mêmes ». Après avoir interrogé 1 500 Américains pour mettre en évidence les émotions (joie, compassion...) source de leur bonheur, le chercheur a conclu que le bonheur des riches repose sur des émotions tournées vers eux-mêmes (la fierté, le contentement...).

Plus étonnant encore, il existerait une corrélation entre le niveau de richesse et la façon dont les individus voient leur entourage. Parfois même littéralement. C'est ce que met en évidence une expérience sociale conduite en 2016 par des chercheurs de NYU. Ces derniers ont demandé à un groupe de 61 participants — sous prétexte de leur faire tester une technologie — de déambuler dans Manhattan munis de Google Glass. Résultat : les individus auto-identifiés riches ne posaient pas les yeux sur leurs semblables aussi longtemps que le faisaient les plus pauvres. Une observation soutenue par une seconde étude qui montre cette fois que la capacité des riches à mémoriser le visage d'inconnus et à décrypter leurs émotions est bien inférieure à celle des pauvres.

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Et les études ne s'arrêtent pas là. En 2012, des psychologues de l’Université de Californie ont soumis les étudiants au visionnage d'une vidéo décrivant la vie d'enfants atteints de cancer. Les participants les plus riches étaient moins susceptibles de ressentir de la compassion pour les enfants et leurs familles ; une conclusion qui ne s'appuyait pas uniquement sur les déclarations des sondés, mais également sur l'enregistrement du rythme cardiaque qui ralentit lorsque nous sommes à l'écoute des sentiments d'une autre personne.

En 2009, l'université avait déjà démontré que les étudiants issus de familles CSP+ avaient tendance à accorder moins d'attention aux étrangers. Dans le cadre d'échanges orchestrés par l'université, Dacher Keltner, professeur de psychologie à l'Université de Californie, observe que les riches « ont affiché plus d'indices de désengagement (ex : griffonner, regarder ailleurs) et moins d'indices d'engagement (ex : hochements de tête, rires) que les participants de CSP-. » À UCLA, l'étude conduite par Keely Muscatell a aussi démontré que le réseau neuronal impliqué dans l’empathie était moins activé chez les étudiants CSP+ lorsque ces derniers étaient soumis au récit d'un camarade racontant son semestre. Et les illustrations allant dans ce sens ne manquent pas : d'après Dacher Keltner et Paul Piff, les conducteurs de voitures de luxe sont plus susceptibles de couper la route à d'autres automobilistes et à des piétons engagés, même après avoir établi un contact visuel avec eux... Cela vous rappelle la série Succession ? C'est normal.

« Pourquoi les riches sont-ils si méchants ?  »

Être riche rendrait donc moins généreux et attentifs aux autres ? Une affirmation nuancée par Christopher Ryan dans « Civilized To Death: The Price of Progress ». S'appuyant sur une étude de 2015, il argumente que la distance sociale — entre nantis et démunis — créée par la richesse engendre un comportement égoïste. D'après lui, les riches seraient plus prompts à se montrer généreux s'ils vivaient dans une zone où la richesse est répartie de manière homogène. Dans un article pour Wired intitulé Why Are Rich People So Mean? (Pourquoi les riches sont-ils méchants ? ), il observe encore : « Si la personne qui a besoin d'aide n'apparaît pas si différente de nous, nous l'aiderons probablement. Mais si elle semble trop éloignée (culturellement, économiquement), nous serons moins susceptibles de lui donner un coup de main ».

On aurait pu s'attendre à ce que les riches soient plus disposés à partager, a fortiori avec ceux qui ont moins qu'eux. Or, il n'en est rien. Pour déterminer si l'égoïsme mène à la richesse (ou l'inverse), Keltner et Piff ont mené une nouvelle étude, basée cette fois sur le sentiment d'appartenance à une classe sociale. Pour cela, ils ont demandé aux participants de se comparer à des personnes mieux ou moins bien loties qu'eux financièrement avant de leur présenter un pot rempli de bonbons, avec une consigne précise : ils pouvaient en emporter autant qu'ils le voulaient et les restes seraient donnés aux enfants d'un laboratoire voisin. Plot twist : les participants se considérant financièrement supérieurs ont prélevé beaucoup plus de bonbons que les autres. Charmant.

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Les autres ? Non merci, pas besoin !

Pourquoi cette envie de rafler plus de bonbons que de raison ? Pour les deux chercheurs, richesse et abondance conféreraient un sentiment de liberté vis-à-vis du reste de la communauté. Les riches seraient moins enclins à accorder de l'importance aux autres car ils peuvent s'offrir tous les services possibles pour éviter de dépendre de la sympathie de leur entourage. Qui a besoin de faire appel à un ami pour le conduire à l'aéroport lorsqu'un Uber peut accomplir cette tâche ? Pourquoi s'embêter à tailler les plants de tomates du jardin communautaire d'à côté quand on a les moyens de se faire livrer des mangues fraîches tous les jours ? Quelles raisons de s'inquiéter de la fin du monde alors que l'on espère filer sur Mars ou s'enfermer dans un luxueux bunker en cas d'apocalypse nucléaire ? Etc..

Dans le New York Times, le psychologue Daniel Goleman souligne : « Le statut financier finit par créer une différence de comportement. Les pauvres sont plus à l'écoute des relations interpersonnelles que les riches, parce qu'ils doivent l'être. » Un avis partagé par la youtubeuse américaine spécialiste des questions d'argent, Chelsea Fagan. Dans sa vidéo Why Rich People Become Assholes (Pourquoi les riches deviennent des connards), elle observe que le surplus d'argent aliène ses bénéficiaires en leur permettant de s'affranchir du groupe. Ce qu'ils peuvent visiblement se permettre de faire. « On a tous vu Scott [ex-mari de la star de téléréalité Kourtney Kardashian] enfoncer un billet de 1 dollar dans la bouche de ce serveur. Et tout va bien pour lui », rappelle la youtubeuse.

Ou comme dirait, de manière plus académique, Mickael Kraus, professeur en psychologie sociale à Yale : « Avoir peu d’argent implique de vivre dans un environnement plus menaçant, plus incertain. Pour y faire face, nous présumons que les personnes vivant dans ces environnements sociaux moins riches doivent coopérer, travailler ensemble, se protéger les uns les autres. Or, cela nécessite une plus grande préoccupation empathique à propos des émotions, des ressentis, de la souffrance et des besoins des autres. »

« Je reste dans ma voie, les gars. Ma voie financière. »

Autre raison pour expliquer le phénomène : les riches ne feraient pas que s'enrichir, ils s'isoleraient aussi de plus en plus. Une enquête menée en 2016 par le Pew Research Center auprès de 100 000 Américains indique que les riches passent moins de temps (6,4 soirées de moins par an) que les autres à socialiser avec leurs familles et voisins. Leur quotidien est aussi un peu différent : ils passent environ 10 minutes de plus seules par jour, et 26 minutes de moins en famille que les personnes à faibles revenus. Les riches passent en revanche 22 minutes de plus quotidiennement avec des amis, des personnes choisies le plus souvent sur la base de diverses similarités - notamment financières. Comme ironise l'humoriste américain Kevin Hart alors qu'il joue un riche : « Je reste dans ma voie, les gars. Ma voie financière. » Un raccourci que confirme Mickeal Kraus lorsqu'il revient sur les résultats d'une expérience destinée à décortiquer les interactions informelles interclasses : les CSP+ étaient « beaucoup moins intéressés à l'idée d'échanger avec une personne de la classe inférieure qu'avec un homologue de la classe supérieure. (...) Nous avons constaté qu'ils [les riches] rapportaient que leurs valeurs et intérêts différaient trop de ceux des participants d'autres classes pour que les interactions soient fructueuses. »

« Si tu t'élèves, je tombe »

Mais ce n'est pas tout. En mai dernier, le chercheur Derek Brown de l'université de Californie publie dans Science Advances les résultats d'une étude conduite sur 4 197 volontaires, intitulée « If you rise, I fall: Equality is prevented by the misperception that it harms advantaged groups » (Si tu t'élèves, je tombe ; l'égalité est endiguée par l'idée fausse selon laquelle elle nuit aux groupes favorisés). À ce sujet, le New Scientist rapporte : « Les gens issus de milieux favorisés ont tendance à avoir une perception négative des mesures destinées à garantir l’égalité des chances. Ils pensent que ces actions vont leur porter préjudice, même quand c’est le contraire. » Dan Meegan, chercheur canadien, observe que les auteurs de l'étude ont donné aux participants « toutes les chances de se rendre compte que l'aide apportée aux groupes défavorisés ne se fait pas au détriment des groupes favorisés, en vain. »

Au-delà de la peur de déchoir, un autre élément doit être relevé : les riches ne se sentent pas vraiment riches. Comme le montre une étude de 2013 conduite par la banque d'investissement américaine UBS, 72% des millionnaires ne se considèrent pas privilégiés. Forcément, quand le CLEWI (Cost of Living Extremely Well Index) proposé par Forbes et décrit par Slate comme « un panier de la ménagère version luxe » inclut des dépenses faramineuses pour le commun des mortels. Exemple : un manteau de zibeline russe à 240 000 dollars. Forcément, il y a de quoi se sentir pénalisé lorsqu'on est le seul de son entourage à ne pas pouvoir débourser 75 000 dollars pour une « composition florale pour six chambres. » Certes, ces exemples sont extrêmes, néanmoins le mécanisme fonctionne aussi avec l'achat d'une troisième voiture, d'une maison de vacances ou l'inscription dans une école privée.

Gordon Gekko & « Greed is Good »

Il faut enfin composer avec un dernier paramètre : la perception que les ultra-riches se font de la recherche du profit. Comme Gordon Gekko dans Wall Street, les classes supérieures embrassent plus volontiers que les autres l'idée selon laquelle la cupidité est désirable (greed is good). Une notion qui faciliterait l'émergence d'addiction à l'argent. « Avouons-le, l'argent vous fait vous sentir spécial. Le traitement "tapis rouge" peut provoquer un véritable ascenseur émotionnel et devenir assez addictif », explique la psychologue américaine Tian Dayton. Un point de vue que partage Clay Cockrell, thérapeute pour milliardaires, qui explique dans The Guardian : « Mes clients s'ennuient dans la vie, ce qui les amène trop souvent à rechercher le prochain high — chimiquement ou autrement — pour combler ce vide (...). Je vois tout le temps des situations familiales comme celles de Succession. (...) Il y a peu de personnes dans le monde avec lesquelles ils peuvent réellement s'identifier, ce qui conduit bien sûr à un manque d'empathie. (...) C'est fascinant et effrayant. »

Effrayant surtout, comme le souligne la journaliste Lila MacLellan dans Quartz : « Cette dynamique entre pouvoir, argent et empathie est particulièrement troublante dans nos économies contemporaines marquées par des inégalités croissantes. Goleman et d'autres soutiennent que si ceux qui gagnent plus et détiennent donc plus de pouvoir ne voient pas (au sens figuré et au sens littéral) ceux qui ont moins, inverser la disparité financière devient peu probable. »

À l'heure où faire commun est plus important que jamais, comment tisser des liens avec ceux qui semblent condamnés à devenir d'affreux égoïstes ?

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Il faut sauver les riches !

En commençant déjà par revoir la manière dont nous considérons collectivement les riches. « Il est important de comprendre que notre tendance sociétale à percevoir les gens très riches de manière aspirationnelle est en partie ce qui les autorise à adopter des comportements qui ne sont objectivement pas à la hauteur (...). À force de constamment sacraliser les riches, on contribue à dire d'une certaine manière que ce n'est pas grave, et il faudrait probablement arrêter de faire ça », rappelle Chelsea Fagan en vidéo.

« Oui, les preuves expérimentales sont accablantes, commente Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale, pour L'ADN. Dacher Keltner a mis le doigt sur un phénomène qu’il appelle "le paradoxe du pouvoir" : les capacités de décentration et d’attention à autrui nécessaires pour progresser dans la hiérarchie sociale se dissolvent une fois que l’on est en haut de l’échelle. » Mais un second paradoxe, plus intéressant encore, est souligné par l'Américain. Keltner demeure convaincu que les riches peuvent résister à la dés-empathie. S'adressant directement à eux, il affirme : « Vous pouvez déjouer le paradoxe du pouvoir en pratiquant l’éthique de l’empathie, de la gratitude et de la générosité. » Une lueur au bout du tunnel, donc. « C'est un peu le paradoxe du paradoxe, précise Laurent Bègue-Shankland. Keltner propose des pistes très concrètes pour renforcer l’empathie et favoriser la reconnaissance d’autrui en situation professionnelle. Bien sûr, cela peut s’avérer futile, voire manipulateur si la culture de l’entreprise et son fonctionnement contredisent ces préconisations individuelles, mais on sait au moins qu'il existe des contrepoisons. »

Pour aller plus loin :

Écouter le podcast La résistance des ultra-riches sur France Culture : « Évasion fiscale, mécaniques de l'entre-soi, modes de vie climaticides, cette semaine "Entendez-vous l'éco" revient sur la sécession des ultra-riches. »

Lire la bande dessinée Eat the Rich de Sarah Gailey et Pius Bak éditée par BOOM!.

Découvrir les nouvelles Girl Boss, les Union Girl, et savoir si vous êtes un.e en faisant ce quiz infaillible.

Lire l'interview « Nous devons retourner la rhétorique anti-assistanat en parlant des assistés d'en haut » de François Ruffin sur Marianne.

Regarder le documentaire Netflix The Real Bling Ring sur la bande d'ados qui a inspiré le film de Sofia Coppola.

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