Montage avec plusieurs looks de Sex education

« Je hais les réseaux sociaux !  » Interview de Rosa Dias, la costumière de la série « Sex Education »

Les fans de mode retournent Internet pour trouver les tenues qu'elle a créées. Pourtant, elle ne supporte pas Instagram. Ni Pinterest. Comment fait la costumière pour inspirer Zara, H&M et la génération Z ? Rencontre.

La veste d'Otis, les jeans d'Aimee, le perfecto de Maeve… Plus que les podiums, les magazines, les bloggers ou même les influenceurs, ce sont dorénavant les costumières des séries télé comme Emily in Paris, Euphoria ou Sex Education qui font nos envies de mode. Derrière les tenues délicieusement rétro de cette dernière, il y a Rosa Dias.

Après des études en design graphique ( « à l'époque, on ne faisait pas tout sur ordinateur » ) et en chapellerie menées en Afrique du Sud, Rosa Dias s'envole vers Londres pour travailler dans la mode. Après « tout un tas de drôles de petits boulots », Rosa s'impose comme l'une des costumières les plus recherchées du moment. Aujourd'hui, Rosa vit près de la mer, vers Brighton au sud de l'Angleterre, dans une maison très colorée pleine de meubles de seconde main et de poules dans le jardin.

Interview de Rosa Dias, costumière de la série Netflix Sex Education.

Quel était le brief pour la création des costumes de Sex Education ?

Rosa Dias : Tout le processus a été passionnant ! Je connaissais déjà bien Laurie Nunn, la réalisatrice de la série, avec qui j'avais déjà travaillé. Elle m'a approché avec une intention claire : créer une série dont l’esthétique serait à la fois intemporelle et peu identifiable. Elle ne devait donc pas être ancrée dans un lieu ou une époque spécifique. L'idée était de créer un monde nouveau qui provoque toutefois un sentiment de familiarité et de nostalgie. L'enjeu était de taille, car ce qui va causer un sentiment de nostalgie chez vous ne générera pas de nostalgie chez moi, car vos parcours, âge et environnement diffèrent du mien. Il fallait donc avoir un pied dans le contemporain, un autre dans le passé, tout en étant au plus près des personnages. Être costumière, c'est raconter l’histoire, la situation financière et la personnalité au travers de vêtements. Quelles sont leurs influences, la situation de leurs parents, leurs hobbies ? Je suis partie de là et j'ai ajouté un twist créatif... On voulait que chaque personnage ait une signature stylistique très forte, que l'on associe à chacun d'eux des pièces précises. Amy par exemple ? Un look total demin... Maeve ? Son blouson en cuir élimé. Il fallait toutefois faire attention à ne pas transformer la série en défilé de mode, même si nous souhaitions que la série soit inspirante et réjouissante : les vêtements sont là pour servir l'histoire, et non l'inverse.

Jean, Otis, Eric... Comment vous y êtes-vous prise pour concevoir la garde-robe devenue iconique de tous ces personnages ?

R. D. : Pour le personnage de Jean (ndlr : la mère de Otis, personnage principal de la série), je me suis demandée quel serait le type de tissus qu'elle affectionne ? Je pensais à du velours, de la soie, du crêpe, des tissus qui flottent... À partir de là, j'ai relié ces tissus à une époque : cela m'a amenée à son look qui évoque les années 20 ou 30, mais développé à partir de pièces plus contemporaines. À l'écran, il est difficile de détecter des marqueurs temporels. En outre, son personnage est censé incarner une certaine image de la décontraction, de la confiance en soi et de l'intelligence... Jean est une femme complexe, élégante, pleine d'empathie. Pour refléter cela, il lui fallait des vêtements amples mais sophistiquées. Pour Eric, ce n'est pas du tout la même histoire ! Il est courageux, sa famille vient du Ghana, il découvre et assume sa sexualité, il n'a pas peur de la couleur, il est flamboyant, il aime la vie... Pour lui, j'ai donc misé sur la superposition des motifs. (Je sais qu'à Paris, vous n'aimez pas ça ! ) Avec ses tenues, il fallait être audacieux, sans que cela devienne pour autant discordant ! Après son coming out, sa confiance en lui est décuplée, on l'a traduit par l'ajout d'un peu de maquillage et de pantalons légèrement plus moulants... Pour Ruby, qui veut faire de sa vie un défilé de mode, il était normal de l'habiller comme quelqu'un qui dépense tout son argent de poche en fringues, à l'inverse d'Adam, qui se fiche de son apparence et porte toujours les mêmes vêtements...

Toute la série flatte nos penchants nostalgiques... C'est la clé du succès du style de la série ?

R. D. : Absolument ! La mode a toujours exploité la nostalgie des années précédentes. La mode des années 80 avait puisé dans les années 40, les années 70 dans les années 30... Les années 80 ont le chic pour provoquer de la nostalgie chez les plus jeunes et les plus âgés, ce qui explique que j'ai emprunté beaucoup de pièces et de tendances à la décennie.

Après la diffusion de la dernière saison, les recherches Google pour trouver la veste d’Otis ont explosé. Des marques d’ultra fast-fashion ont reproduit des tenues portées par vos personnages… Cela vous inspire quoi ?

R. D. : Je déteste ça ! On se dirige vers le fait de pouvoir cliquer sur quelques boutons pour acheter en direct des tenues portées dans les séries. C'est selon moi problématique à plusieurs niveaux. Tout d'abord, les costume designers sont exclus des profits générés car il n'y a aucun moyen de protéger nos créations. Et cela n'est même pas qu'une question d'argent ! Ce qui me dérange, c'est que cela uniformise nos envies. Tout le monde recherchait la veste d'Otis, mais je l'avais trouvée en friperie. Alors qu'elle était de très bonne facture... Les répliques étaient toujours issues d'enseignes très cheap que je ne supporte pas ! Dans la même veine, les cardigans de Mrs Sand proviennent tous des années 30 et 40, et ils ont causé beaucoup d'émois. Récemment, Zara a sorti une collection de cardigans, et je me demande dans quelle mesure l'enseigne a été influencée par la série... Forcément, les séries TV sont disponibles dans une telle quantité aujourd'hui qu'elles laissent une empreinte forte sur la manière dont nous consommons. Je pense évidemment à Emily in Paris et Stranger Things, dont les tenues ont été vraiment minutieusement travaillées, avec beaucoup de réalisme, ou encore au Jeu de la dame...

Utilisez-vous les réseaux sociaux pour trouver de l'inspiration ?

R. D. : Non ! Je suis sur les réseaux, mais j’ai une relation très amour-haine avec eux ! Je déteste la manière dont les jeunes répliquent les contenus, je hais Pinterest et Instagram. Quand j’étais en école de design, notre inspiration venait de la rue, du monde du spectacle, de la musique aux pièces de théâtre… Cela travaillait vraiment notre créativité ! Aujourd’hui, les gens font refaire leur cuisine et copient des images trouvées sur Pinterest ; ils veulent se réinventer et vont se trouver un nouveau look sur Instagram ; ils désirent changer de tête et reproduisent la coiffure d’un influenceur. Je ne pense pas être complètement exempte de ce travers, mais je pense qu’il faut quand même essayer de s’affranchir de cette dépendance paresseuse. Dès que je vois que je suis sur le point d’écumer le net à l’affut de tendances, je m'arrête direct et je me (re)tourne vers mes livres, je m’assois et je brainstorme, crayon en main... Je ne veux pas dépendre de la créativité de quelqu'un d’autre, cela crée un monde trop uniforme... Pour Jean, j'ai dessiné beaucoup de ses tenues. Pour le reste des personnages, 80 % des costumes ont été trouvés en friperie ; le reste provient de petits créateurs indépendants, comme l'Espagnol Celia B, d'où provient la robe que porte Ruby pour aller au bowling dans la saison 3. Dans la saison une, j'ai tout particulièrement aimé dénicher la tenue que porte Eric au bal de fin d'année, une sublime tenue traditionnelle ghanéenne… Cela montre bien toute la puissance que les vêtements peuvent avoir dans la narration !

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