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Une fille tenant dans chaque main des liasses de billets
© Pavel Danilyuk.via Pexels

Comment nos vies psychiques se retrouvent configurées par nos rapports biaisés à l'argent

Le 6 juill. 2021

Le philosophe Alain Deneault décortique notre rapport complexe à l'argent, pris entre les feux de nos aspirations, fantasmes, idées fausses et affects exacerbés.

Entre crise économique, appétence généralisée pour les cryptomonnaies, effondrement puis rebond de la Bourse et éclatement de certains tabous, notre rapport à l'argent a été profondément secoué ces derniers mois.

Pour nous aider à faire le point, le philosophe québécois Alain Deneault, auteur entre autres du célèbre ouvrage La médiocratie (Broché, 2015) revient avec nous sur la nature de l'argent et la manière dont elle sous-tend non seulement une part grandissante de nos rapports sociaux, mais aussi de notre vie psychique...

Avez-vous le sentiment que la parole autour de l'argent se libère, et si oui sous quelle impulsion ?

Alain Deneault : Sous l’influence de la culture américaine, là comme en bien des domaines, le discours sur l’argent en France s’est « décomplexé », pour utiliser un terme en vogue par les idéologues qui ont contribué au processus, avec un Nicolas Sarkozy comme figure de proue. Néanmoins, il ne s’est en rien libéré des mythes et de la forte charge envoûtante qui en fait sa force. On reconnaît surtout là une attitude d’emprunt de la culture nord-américaine qui participe de l’abâtardissement de la France, au sens où on est amené dans l’Hexagone à liquider à la hâte un très grand nombre de pratiques culturelles pour leur substituer une imitation pauvre et caricaturale de ce qu’on pense être un mode de vie établi aux États-Unis. Pour les Québécois dont je suis, pour qui l’Amérique n’est pas mystérieuse ou exotique, ce comportement des Français a quelque chose d’affligeant : on se croit dans le coup en adoptant un rapport vulgaire à l’argent, ostensible et décadent, alors qu’on ne ressemble à rien. Mais seuls les témoins de la scène s’en aperçoivent.

Quels sont d'après vous les tabous qui subsistent encore de nos jours autour de l'argent ?

A.D : Que l’argent n’est pas une fin, mais un moyen pour exercer un pouvoir résolument inégal et dominant. Peu d’instances financières l’assument résolument, préférant se draper de principes, en récupérant par exemple les thèses de Max Weber sur le fondement protestant de l’approche capitaliste, à savoir que le détenteur de fortune serait méritant en tant que celle-ci témoigne seulement de son engagement, de son éthique de travail, de sa force morale… Mais le jupon dépasse si souvent  ! Ce n’est plus que lui qu’on voit en considérant la devise du magazine financier Forbes, soit « Money, Influence, Power. » Elle affirme sans équivoque que le pouvoir est la fin, tandis que l’influence que permet l’argent sont ces marchepieds. Maintenant, la question reste entière : pourquoi l’argent est-il ce premier vecteur d’influence qui permet à ceux qui le détiennent massivement de dominer autrui, de régner ? C’est tout le sens de la démarche de Georg Simmel, au tournant des 19ème et 20ème siècles. Il présente l’argent comme l’analogue d’un pouvoir divin. Dans l’ordre capitaliste, qu’il lit de manière vaguement marxienne, l’argent n’est plus seulement un signe permettant la comparabilité, compatibilité et comptabilité d’objets de valeurs hétérogènes, mais il est un moyen de consignation opaque de la valeur, puis d’obtention des biens qui vaut pour tous les autres moyens. L’argent confère ainsi à son détenteur une capacité particulière, celle de pouvoir transmuer ces unités de valeur qu’il détient en presque absolument tout. Qu’est-ce qui peut lui résister ? Il a alors manifestement en tête les premières pages du Capital de Marx, dans lequel le critique de l’économie politique insiste sur la polysémie radicale de l’argent, celui-ci, à l’état concentré, pouvant se traduire en acte autant par d’abondantes matières premières que par l’acquisition de structures de production, d’objets ostensiblement luxueux marquant une distinction sociale ou de la force de travail – l’ouvrage de salariés – favorisant la croissance exponentielle de ces avoirs. Plus près de nous, Jean-Joseph Goux a réfléchi le même phénomène dans Économie et symbolique (Seuil, 1973).

On le sait, dans rapport à l'argent n'est pas rationnel, mais pétri d'émotions et de forces contraires. Quels sont les affects liés à l'argent ?

A.D : Parce que l’argent devient un méta moyen valant pour tous les moyens, que c’est par lui que désormais presque tout passe (constitution des firmes de production, salariat, consommation au détail, budget étatique…), la vie psychique se trouve configurée par ses rapports à l’argent. La question que le philosophe se pose, dans les années où se crée la psychanalyse, porte sur les incidences psychiques d’une société où la domination de l’argent s’impose tel un phénomène culturel. Il en ressort une série de nouvelles psychopathologies de la vie quotidienne. L’avare apparaît de manière épidémique, il est celui qui n’ose pas investir son capital, préférant contempler, comme une montagne d’or, toutes ses infinies puissances encore non transmuées. Le blasé est celui pour qui la vie devient insignifiante, car elle se résume, indistinctement, à acquérir des biens en jetant de la menue monnaie sur des comptoirs interchangeables, laquelle monnaie a été obtenue sous la forme d’un salaire en échange d’un travail lui-même routinier et monotone. Le cynique est celui pour qui la morale suit le mouvement de l’argent : tout étant égal, tout se laissant traduire par de l’argent, il n’y a rien qui ne s’achète pas et qui ne passe pas par sa froideur comptable. Et ainsi de suite, pourrions-nous épiloguer sur les phénomènes distincts de l’ascétisme, la cupidité, la dilapidation…

Entre mythe et fantasme, quelles sont les idées fausses qu'on aurait intérêt à éradiquer au sujet de l'argent ?

A. D : Le problème des idées fausses, c’est qu’on peut les réitérer de manière autorisée et industrielle de telle sorte qu’elles deviennent presque vraies. Tel est le cas de l’argent en régime capitaliste. L’idéologie à l’œuvre confère effectivement à l’argent un caractère déiste. Il devient effectivement l’élément privilégié par lequel en passer pour médiatiser socialement toute activité et tout rapport. Or, on en oublie que l’argent reste une convention et un média dont la principale caractéristique, et le seul mérite en définitive, est de favoriser la mise en relation d’éléments dissemblables qui ne se laissent pas d’eux-mêmes facilement comparer. 

En savoir plus sur Alain Deneault : Professeur de philosophie à l’Université de Moncton (Canada) et membre du Collège international de philosophie (France), il a traduit et édité un recueil de textes de Georg Simmel, L’Argent dans la culture moderne (Presses de l’Université Laval et Hermann, réédité en partie chez Allia, sous le titre La Psychologie de l’argent). Il est aussi l’auteur de L’Économie psychique (Lux), dernier opuscule de sa série Les Économies.

Laure Coromines - Le 6 juill. 2021
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