Un vieil homme et une femme devant un jet privé

Bien commun : faut-il brider le pouvoir des ultra-riches ?

© Hunter Graeme/HBO, série Succession

Alors que la civilisation fait face à une menace sans précédent, est-il judicieux d'accorder tant d'influence à une catégorie de la population qui se soucie si peu du bien public ?

La sociologie démontre que les riches n'ont pas forcément envie de servir les intérêts de la communauté. Pourtant, le pouvoir quasi débridé qu'octroie l'argent peut avoir des incidences néfastes : Jeff Bezos et Amazon ont par exemple transformé en profondeur des régions entières aux États-Unis, où les inégalités se sont fortement creusées dans le sillon du géant. Pendant ce temps là, SpaceX sature le ciel de satellites Starlink et Elon Musk propose un duel « d'homme à homme » à Vladimir Poutine en pleine guerre ukrainienne. A-t-on vraiment besoin de ça ? Faut-il vraiment laisser les ultra-riches, ces individus qui brassent des milliards, n'en faire qu'à leur tête ?

Entretien avec Denis Colombi, auteur du récent ouvrage Pourquoi sommes-nous tous capitalistes (malgré nous) ? (janvier 2022 aux Éditions Payot), de l'essai Où va l'argent des pauvres : Fantasmes politiques, réalités sociologiques (janvier 2020), et du blog Une heure de peine.

Sur quel mythe repose notre conception de la richesse ?

Denis Colombi : Il ne me semble pas inutile de rappeler que les vertus de la richesse ont été construites au cours de l'histoire, notamment aux États-Unis, par les grands milliardaires des révolutions industrielles : Andrew Carnegie dans The Gospel of Wealth (1889) ou Rockefeller ont par exemple théorisé la charité et la philanthropie comme mission des riches. Cela a contribué à ancrer cette idée que l'enrichissement de quelques-uns était vertueux pour tous, et ce alors que Carnegie luttait violemment contre les syndicats et que l'enrichissement de Rockfeller posait des questions éthiques. Dans le même temps, c'est en réaction à leur influence croissante que les États-Unis se sont dotés des premières lois antitrust du monde : l'objectif était explicitement d'éviter que les riches concentrent un trop grand pouvoir. John Sherman, à l'origine de la loi de 1890, avait argumenté : « Si nous refusons qu'un roi gouverne notre pays, nous ne pouvons accepter qu'un roi gouverne notre production, nos transports ou la vente de nos produits. » Peut-être est-ce là une question toujours d'actualité...

Doit-on alors encore vraiment demander leur avis aux riches ?

D. C : Je dirais qu'il faut déjà s'interroger sur pourquoi on se pose cette question. Il y a en effet une tendance, dans certains courants politiques, à croire que « les riches », définis très vaguement, seraient plus à même de faire les bons choix pour la communauté que les autres : cela va des justifications de la charité et de la philanthropie à la « théorie du ruissellement » (ou des « premiers de cordée » pour la version récente, française et macronienne). On peut aussi penser à la façon dont certains regardent avec espoir les orientations d'un Jeff Bezos ou d'un Elon Musk comme des moyens de sauver l'humanité (critiquer Musk sur les réseaux sociaux, c'est toujours prendre le risque de voir certains de ses fans réagir avec véhémence pour le défendre...). Il y a derrière l'idée — profondément ancrée — que ceux qui triomphent économiquement sont « sélectionnés », « élus », « choisis » (par le marché, par une sorte de processus darwinien...), et donc à même de prendre des décisions plus éclairées pour l'ensemble de la communauté puisqu'ils ont fait leurs preuves. Pourtant, il y a quelque chose de profondément contraire à nos valeurs politiques là-dedans : imagine-t-on confier le pouvoir politique à un individu unique au prétexte qu'il aurait des qualités exceptionnelles ? Évidemment, cela a eu lieu dans l'histoire mais on ne peut pas dire que cela se soit bien terminé, ni que ce soit vraiment en accord avec nos conceptions démocratiques ou républicaines... Même si le système politique français produit des « monarques républicains », ceux-ci sont censés voir leur pouvoir contrebalancé par la séparation des pouvoirs, le parlement, la justice, etc. Or rien de tel n'existe pour les riches.

Les riches ont-ils selon vous besoin de garde-fou, d'un modèle de gouvernance avec des contre-pouvoirs, au même titre que les politiques ?

D. C : Souhaiter le contrôle politique des dépenses des plus pauvres est communément accepté : on exige par exemple que les prestations sociales soient versées sous forme de bons d'achat ou socialisées sous forme de prestations en nature (le débat est récurrent sur l'allocation de rentrée scolaire depuis quelques années...). Or, on ne propose jamais l'inverse, alors que les dépenses des plus riches ne sont pas sans impacts. Lorsqu'un Musk ou un Bezos — ou un Arnault ou un Bolloré pour prendre des exemples français — prennent des décisions d'investissements qui engagent profondément l'ensemble de nos sociétés, en matière de lutte climatique par exemple, ils le font sans véritable contre-pouvoir, ni sans contrôle de la part de qui que ce soit... Et ce, même si les sommes engagées sont considérables ! Pourrait-on imaginer de verser, par exemple, les dividendes sous forme de bons d'investissement qui ne pourraient être utilisés que dans des activités à faible émission de CO2 ? La proposition est bien sûr provocante et sans doute irréalisable, mais il s'agit surtout d'interroger le pouvoir des riches. Car c'est bien de pouvoir dont on parle, puisque l'on considère que la propriété de richesses autorise à prendre des décisions qui ont un impact sur de nombreux d'individus, là où les dépenses des plus pauvres ont des effets bien plus limités et sont surtout bien plus contraintes.

Que nous dit tout cela de notre rapport à la richesse ?

D. C : La nature même de la richesse interroge : il est courant de noter que la richesse que l'on mesure chez les ultra-riches est en fait théorique, puisque détenue en actions ou titres financiers dont la valeur fluctue. Pourtant, ces titres peuvent servir de garantie auprès d'institutions financières et d'investisseurs pour obtenir plus de pouvoir. C'était par exemple le cas de la stratégie de Musk pour racheter Twitter : ne pas dépenser ses deniers personnels mais emprunter en se servant de ses titres comme garantie, ce qui signifie que même non-réalisé ou « virtuel », cet argent existe avant tout comme pouvoir et comme rapport social.

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Un riche c'est lui qui provoque cette ruine des pauvre pour mieux influencer nos politiques a encore plus appauvrir
    Qu'ils ce méfies car la colère gronde chez les pauvres,car la mort ne leur font pas peur, mais les riches oui de peur de tout perdre.

  2. Philippe dit :

    Je pense que cet article est complètement biaisé et franchement borderline.
    Les sources sont des "études sociologiques" à qui l'autrice fait dire ce qu'elle veut.
    Pas très pro tout cela.

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