Un enfant blond qui court dans un couloir vert

Santé mentale des enfants : un enjeu de société

© Cottonbro

Si depuis la pandémie l'on parle plus de santé mentale, celle des enfants reste encore tabou. Pourtant, les indicateurs sont inquiétants et les besoins grandissants. Un enjeu dont les politiques publiques peinent à s'emparer.

Aux urgences françaises, les passages pour idées suicidaires chez les 15-17 ans et pour troubles anxieux chez les 11-14 ans sont en hausse, indique un récent rapport. Selon l'une des dernières publications de l'UNICEF, plus d’un adolescent sur sept âgé de 10 à 19 ans vivrait avec un trouble mental diagnostiqué dans le monde, et la France se place au 7e rang en ce qui concerne le bien-être et la santé mentale des enfants. Des données d'autant plus alarmantes que les troubles apparus au cours de l’enfance ont une répercussion sur la santé mentale des adultes. Pourtant, la France tarde à s'emparer du sujet. C'est le constat d'Aude Caria, Directrice de Psycom, organisme national d'information sur la santé mentale et de lutte contre la stigmatisation. D'après Aude Caria, il est non seulement primordial de renforcer les dispositifs soignants en pédopsychiatrie, mais aussi, de parler de santé mentale avec les enfants, car tous les enfants ont une santé mentale dont il faudrait s'occuper comme d'un jardin. Interview.

Enfants et santé mentale : de quoi parle-t-on exactement et qui est concerné ?

Aude Caria : L’Organisation mondiale de la Santé nous explique bien que la santé mentale est un concept global, qui ne se résume pas la présence ou l’absence de trouble psychique. Ainsi, tous les enfants ont une santé mentale, de la même manière qu'ils et elles ont une santé physique. C’est un point de pédagogie important car il y a souvent confusion entre santé mentale et « maladies mentales ». Comme les adultes, les enfants ont une santé mentale dont l’état évolue au long de la vie et peut parfois être bousculé par divers évènements ou des conditions de vie difficiles. Cela peut se traduire par différents signaux de mal-être (agitations, repli, tristesse, etc.) pouvant parfois aller jusqu’aux troubles psychiques diagnostiqués nécessitant des soins. Entre la pandémie, la crise climatique et la guerre en Ukraine, les enfants sont exposés au quotidien à un climat difficile ce qui joue sur leur équilibre psychique. Ce climat affecte aussi les adultes qui les entourent, ce qui peut aussi contribuer au mal-être des enfants. Il faut aussi compter avec diverses formes de violence perpétuées à leur encontre : mal logement, cyberharcèlement, harcèlement scolaire, violences éducatives ordinaires, précarité, violences sexuelles, exposition aux images pornographiques ou fil d’actualité en continu... Finalement, la santé mentale est un enjeu au croisement des différentes politiques menées : santé, solidarités, éducation, logement, justice, de réglementations des réseaux sociaux, sport, environnement, etc...

Peu de données à ce jour sur la santé mentale des enfants en France. Pourquoi ?

A. C : Il est encore difficile en France d’avoir une idée précise de la prévalence des problèmes de mal-être ou des troubles psychiques chez les enfants. Jusqu'à récemment, la culture de l'évaluation de la santé mentale des enfants était quasi inexistante. On note néanmoins la présence historique en école des psychologues scolaires, et l’émergence récente du Parcours éducatif de santé. Ce programme porté par l’Éducation Nationale qui « prépare les élèves à prendre soin d’eux-mêmes et des autres, et met en avant les compétences psychosociales », à savoir la capacité à reconnaître ses émotions, à communiquer, à interagir avec les autres, à exprimer ses inquiétudes... Observons toutefois que la santé mentale n'y est pas citée en tant que telle... Ce qui est dommage, car au-delà du dépistage des problèmes de santé mentale des enfants, ce qu’il me semble important c’est de parler de santé mentale avec les enfants. Leur expliquer qu’ils ont toutes et tous une santé mentale, les aider à repérer les signaux qui leur indique le mal-être et à savoir quoi faire, à qui en parler quand ça va mal.

Pourquoi, en France, cette difficulté à parler de santé mentale aux enfants ?

A. C : Cela reste stigmatisant, tabou, honteux, effrayant... Cela renvoie dans l'imaginaire collectif à la folie, aux hôpitaux psychiatriques. Or ce dont nous avons besoin, c’est de partager une vision globale de la santé mentale, et de développer une culture commune de la santé mentale. En fait, on peine encore à voir la santé mentale comme un continuum qui évolue en permanence du bien-être au mal-être, voire aux troubles psychiques, troubles dont on peut se rétablir. Cette confusion entre santé mentale et « maladie mentale » et cette peur que ces mots engendrent traversent toutes les couches de la société et produit des effets de stigmatisation systémiques. Ces effets expliquent en partie les difficultés des politiques publiques à s'emparer du sujet. Toutefois, on note que le nouveau Secrétariat d’État à l’enfance a inscrit la santé mentale dans ses priorités. Son positionnement interministériel donne l’espoir que l’ensemble des ministères renforcent leur implication sur ce sujet. Autre signe d’espoir, l’Unicef  qui se mobilise en faveur du droit des enfants au bien-être et à la santé mentale.

Qu'est ce qui a changé la donne ?

A. C : L’épidémie de Covid a produit un effet de révélation collective, et des données ont commencé à apparaître. Avec différentes vagues d'enquête, Santé publique France a mis en place depuis mars 2021 une évaluation de la santé mentale des adultes, centrée notamment sur les troubles anxieux, dépressifs et le risque suicidaire. Au fil de l'épidémie, on s'est rendu compte que les enfants étaient aussi concernés, et des pédopsychiatres ont alerté quant à l'augmentation des passages aux urgences pour pensées ou gestes suicidaires. Deux enquêtes sont actuellement en cours. Tout d'abord la cohorte ELFE, Étude Longitudinale Française depuis l'Enfance : elle observe sur plusieurs années plus de 18 000 enfants nés en 2011 et entend étudier les liens entre environnement social, alimentation et santé. Les équipes de recherche ont étudié les effets du confinement sur la santé mentale des enfants de la cohorte. Ensuite l'étude Enabee, pour Enquête national sur le bien-être des enfants, lancée cette année à la demande de l’ancien Secrétaire d'État chargé de la protection de l'enfance. Nous sommes dans l'attente des résultats.

Angleterre, Québec, Australie... La santé des enfants y est mise avant depuis longtemps. De quelle manière ?

A. C : Depuis plus de 30 ans, de massives politiques de promotion de la santé mentale y sont menées, non seulement sur les lieux de travail mais aussi dans les écoles. Cela a donné lieu à une culture commune de la santé mentale, culture encore balbutiante en France. En Australie ont été développés des HeadSpaces, des lieux d'accueils où enfants et parents peuvent venir chercher conseils, informations et consultations concernant la santé physique et mentale. En Angleterre, le centre Anna Freud, par exemple a développé différentes formes de soutiens et de pédagogies (ligne d'écoute, vidéos...) pour les enfants mais surtout des formations à destination des enseignants. Conséquence : l'éducation à la santé mentale est présente dès le plus jeune âge, et incluse dans tous les programmes.

Pour parler aux enfants de santé mentale, vous utilisez une métaphore : celle du jardin... Pourquoi ?

A.C : Il nous semblait important de briser le tabou et de faire comprendre aux enfants qu'ils ont une santé mentale dont ils peuvent prendre soin, comme ils le font avec leur santé physique. Pour promouvoir cette notion, nous avons développé avec une illustratrice et autrice jeunesse un kit pédagogique sous forme de kamishibai, un théâtre d'images : « Le Jardin du Dedans ». L’histoire racontée assimile la santé mentale à un jardin intérieur, qui évolue au gré des saisons, qui peut être perturbé par des plantes menaçantes ou une invasion d’insectes (symbolisant le mal-être et les troubles psychiques). Il s'agit d'expliquer que la santé mentale est fluctuante, d’un enfant à l’autre, et d’un moment de vie à l’autre. Dire aussi que l’on peut y prêter attention. Lorsqu'on présente le concept en classe — à la demande d'écoles, d'associations ou de mairies — on constate que les enfants sont très réceptifs et avides d'information et d’échanges. C'est un sujet dont ils ont grandement envie et besoin de parler.

Pour aller plus loin : la série Sur le fil du photographe-reporter Arnaud Roiné développée récemment en Mayenne.

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