Médecin femme souriante, dans son cabinet

Après le choc Covid, la santé est-elle sortie d'affaire ?

© Tima Miroshnichenko via Pexels

Effets collatéraux de la crise, explosion des maladies de civilisation, intégration du vivant dans nos approches, pérennité du système, souverainetés scientifique et technologique… La fièvre ne risque pas de retomber de sitôt.

Cet article est extrait du Livre des Tendances de L'ADN 2022, 20 secteurs clés de l'économie décryptés.

Tandis que les cas de contaminations dus au nouveau variant BA-2 continuent de croître, il faut désormais faire avec les effets collatéraux de deux ans de pandémie : l’épuisement physique et mental des professionnels de santé guette. Une enquête de la Fédération hospitalière de France menée fin 2020 auprès de 300 établissements comptabilise plus de 10 000 départs chez les infirmier·e·s et aides-soignant·e·s.

Autre bombe à retardement : l’arriéré de diagnostics et de soins. L’institut Gustave Roussy estime que la surmortalité par cancer devrait atteindre 6 à 7 % au cours des cinq prochaines années. En 2020, l’Institut national du cancer a enregistré une baisse de 10 % des mammographies et de 8 % des biopsies de la prostate. Sans parler des effets de la crise et de la récession sur la santé mentale (troubles anxieux, dépression, addictions) et physique (sédentarité, désordres alimentaires, etc.).

Un « quatrième âge sanitaire » ?

Dans un article paru sur The Conversation, le maître de conférences Yannick Lucas développe l’idée d’un « quatrième âge sanitaire » – selon la notion de transition épidémiologique théorisée dans les années 1970 par Abdel Omran. Après la pestilence et la famine, puis le recul des pandémies et la croissance démographique soutenue, est venu, avec le développement socio-économique, l’âge des maladies dégénératives et de celles causées par l’humain.

Entrons-nous dans une période caractérisée par « les pandémies et une forte prévalence des pathologies chroniques » ? Les deux pouvant d’ailleurs se combiner en un cocktail explosif : selon Santé publique France, 65 % des personnes décédées du Covid-19 étaient porteuses d’au moins une comorbidité.

Deux ans après le début de la pandémie, quelques lignes claires apparaissent toutefois. L’une consiste à ne plus omettre le lien étroit entre santé et environnement. Même si les conditions d’apparition du SARS-CoV-2 demeurent à éclaircir, tendre vers un modèle systémique et intégré, alignant santé humaine, animale et environnementale, apparaît désormais comme une évidence.

C’est le cœur de l’approche « One Health » : popularisée par les agences internationales, elle rencontre un écho croissant, même si l’idée peine encore à atteindre les sphères de décision. 75 % des pathologies infectieuses émergentes sont issues de zoonoses – sans parler des effets du réchauffement climatique, de la pollution et de la dégradation de la biodiversité sur les écosystèmes et le vivant en général. 

Relancer la recherche

Autre enseignement de la crise, la nécessité de redonner des moyens, notamment financiers, pour assurer la modernisation de notre système de santé. Dans la pratique quotidienne bien sûr, ce à quoi les accords du Ségur de 2020 tentent d’apporter une réponse, avec 19 milliards d’euros consacrés à la relance de l’investissement dans le système.

Mais les moyens manquent aussi dans le secteur recherche et développement. Selon le ministère de la Santé, les investissements annuels du public en R&D sont estimés à 4,5 milliards d’euros, et à 4 milliards pour le privé. L’échec de la France ( « Le pays de Pasteur !  » ) dans la course au vaccin semble démontrer qu’il faut faire davantage – et autrement. C'est cette question qu'adresse le plan Innovation santé 2030 annoncé l'été dernier, avec 7 milliards d’euros sur la table, pour avancer sur les biotechnologies, l'utilisation des données de santé numérique et la lutte contre les maladies infectieuses.

Lors d’une audition du Sénat en juin 2021, le directeur général de la biotech Valneva rappelait que 7 vaccins anti-Covid sur 10 étaient justement issus des biotechnologies. Or les biotechs françaises peinent à trouver des investisseurs nationaux assez enclins au risque de ces technologies de rupture, et se tournent vers l’étranger. Stéphane Bancel, le patron de l’Américain Moderna, milite pour la création d’un fonds de croissance pour les biotechs nationales. Sans parler des laboratoires français qui manquent notoirement de ressources. Dans cette interview donnée à L'ADN, Anne Perrot, co-auteure d'une note sur l'innovation en santé pour le Conseil d'analyse économique, explique que ce manque de moyens nuit à l'attractivité de nos grands centres de recherche – sans parler des salaires des chercheurs particulièrement faibles en France (63 % de la moyenne OCDE) et des liens à renforcer entre universités et entreprises.

Suivre le modèle américain ?

Le modèle de la Barda (Biomedical Advanced Research and Development Authority) a souvent été évoqué pendant la crise. Cette agence publique américaine, créée en 2006 pour lutter contre les épidémies et le bioterrorisme, a joué un rôle clé en finançant massivement la recherche avec plus de 6,5 milliards de dollars alloués par le Congrès, dans le cadre de l’opération Warp Speed. Un tel échelon nous serait-il également utile de l'autre côté de l'Atlantique ? Anne Perrot nous dit que la grande vertu de la Barda consiste justement à « réaliser l’intégration entre recherche fondamentale, recherche clinique (tests, essais cliniques de phase 2, 3, etc.) et soutien à la mise sur le marché. » En novembre 2020, Bruxelles avait déclaré, par la voix de la présidente de la Commission, son intention de créer une autorité de ce type – ce qui fut chose faite en septembre 2021 avec l'instauration de HERA (Health Emergency Response Authority), autorité européenne de préparation et de réaction en cas d'urgence sanitaire. À l'échelon national, le plan Innovation santé 2030 prévoit aussi la création d'une nouvelle agence dédiée – au risque de redonder avec certaines instances existantes, comme l'Agence du numérique en santé.

Enfin, la souveraineté se joue aussi dans le domaine du numérique. Comme dans tous les pans de notre vie, la santé est entrée de plain-pied dans la numérisation de son modèle. Modernisation des systèmes, transformation des pratiques, partage des informations médicales… Outre la priorité donnée au numérique par le Ségur, 2022 est aussi marquée par le déploiement de Mon espace santé, dans le cadre du plan Ma santé 2022. Ce service « universel et sécurisé » prendra la suite d’un dossier médical partagé très peu utilisé, avec une messagerie, un agenda santé et des applications tierces validées par l’État.

Polémique autour du Health Data Hub

Cette digitalisation à grande vitesse pose forcément son lot de questions quant au respect de la vie privée, et à la sécurité des données. Des données exposées au risque de la cybercriminalité, mais qui posent la question de l'usage souverain d'informations au caractère très sensible. Rappelons que 70 % du marché du cloud est détenu par Microsoft, Amazon et Google – des services américains régis par leurs lois domestiques, comme le Cloud Act ou le FISA, qui permettent à la justice américaine ou au renseignement d’accéder à ces registres.

Une collusion qui a connu sa première cristallisation polémique en 2021 avec le cas du Health Data Hub, hébergé chez Azure Microsoft. Cette plateforme publique, conçue pour permettre aux porteurs de projets d’accéder à certaines données de santé des Français, migrera finalement vers des services labellisés « Cloud de confiance », tels que voulu par la stratégie française en matière de cloud – ce qui n’empêchera pas les collaborations technologiques.

L’appétit des géants du numérique

Que celui qui n’a jamais « googlé » un symptôme nous jette le premier cachet d’aspirine. Les GAFAM l’ont compris, multipliant depuis plusieurs années les développements sur toute la chaîne de valeur de la santé : recherche, diagnostics, prise en charge, télémédecine, parcours de soins, médecine prédictive, empowerment du patient, pharmacie… Et cela, grâce à leurs bases de données incommensurables et des technologies sur lesquelles ils bénéficient d’une avance considérable : cloud, infrastructures, intelligence artificielle, objets connectés, big data, applications mobiles, etc. 

Difficile d’être exhaustif en la matière, mais l’inventaire suivant donnera une idée de leurs ambitions – sans même évoquer les initiatives nées de la pandémie. Google et sa maison-mère Alphabet quadrillent tous azimuts : assurances entreprises avec leur filiale Verily, rachat de Fitbit pour deux milliards de dollars, partenariats avec les acteurs du système de santé américain pour enrichir leur base BigQuery et leur API Cloud Healthcare, app d’autodiagnostic dermatologique, fonds d’investissement consacré aux biotechs, etc.

Amazon creuse le sillon de la distribution, avec l’offre Pharmacy, dans la droite ligne de ses acquisitions HealthTech de 2018 : le distributeur de médicaments PillPack et l’outil de diagnostic Health Navigators. Côté cloud et services, outre le lancement d’Amazon HealthLake par AWS, le programme d’e-santé Amazon Care s’ouvre aux autres entreprises. À retenir aussi, Amazon Comprehend Medical, outil d’analyse des dossiers médicaux destiné aux professionnels, ou le capteur d’activité Halo.

Apple continue de construire son écosystème santé autour de l’Apple Watch, tandis que Facebook travaillerait à sa montre connectée. Microsoft a mis près de 20 milliards de dollars sur la table pour acquérir l’IA conversationnelle spécialisée Nuance. Et l’Asie n’est pas en reste, avec sa politique volontariste en matière d’intelligence artificielle (Alibaba Health, JD Health, Tencent via sa plateforme WeDoctor…).

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