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Une image de Jakob Kudsk Steensen
© Jakob Kudsk Steensen

Ces jeunes artistes qui conçoivent des fictions pour nous parler de l’Homme

NONFICTION
Le 10 sept. 2020

Laissés de côté au profit de l’installation et de l’art conceptuel, on observe un rebond des dispositifs de fictions narratives dans la jeune garde internationale de l’art contemporain. Une tendance pas si anodine à l’heure de l’image en continu et des fake news…

Le ressort de la fiction dans l’art n’est pas nouveau. Il est le principe de base de la création littéraire, théâtrale et cinématographique. Dans l’art contemporain, des artistes comme Pierre Huyghe ou Philippe Parreno l’ont érigé en principe de création.

Aujourd'hui, la jeune création de tous les continents invoque ce dispositif créatif. C'est qu’il est signifiant pour l’époque. Créer des images qui racontent une histoire est une manière de se ré-approprier la parole et la pensée, à l’encontre du flux d’images qui nous assaillent au quotidien, vides de sens et de prise de recul, comme un peu trop collées au réel.

Mais, de quoi (nous) parle-t-elle, cette génération d’artistes ? De l’anthropocène : ce temps où l’homme devient la cause et la conséquence de tout. En Tyrésias des temps contemporains, les jeunes artistes nous proposent des œuvres « frictionnelles » qui reposent sur le principe du roman : raconter une histoire comme prétexte à l’exploration d’un ensemble de questions existentielles contemporaines, auxquelles la société n’arrive pas à faire face.

Il nous est encore difficile de parler de notre surreprésentation sur Terre en tant qu’espèce et de notre possible disparition à venir… Les jeunes artistes semblent subtilement mettre les pieds dans le plat et trouvent de signifiants visuels pour raconter ce que l’on ne peut penser.

Les jeunes artistes inspirés par le théâtre et son rôle de catharsis

Ariel Efraim Ashbel - artiste performer né en 1982 en Israël. Vit et travaille à Berlin.

Ariel Efraim Ashbel crée des performances qui déconstruisent une multitude de références historiques, politiques, théoriques. Ses fictions invoquent les dispositifs et les esthétiques du théâtre, cet art de la transgression inventé par l’homme pour s’avertir de son propre hybris. Ariel Efraim Ashbel développe une esthétique de l’apocalypse qui joue de l’oxymore. Passionné par la notion de « divertissement », l’artiste mixe les symboles : icônes de la pop-culture et dispositif performatif minimal, qui questionnent nos institutions humaines et leur pérennité.

Michiel Vandevelde - artiste performer né en 1990 en Belgique. Vit et travaille à Schaarbeek.

Michiel Vandevelde fait appel aux pouvoirs incantatoires de la danse et du mouvement pour aborder des questions liées à la finitude de l’homme. L’artiste s’intéresse notamment à la notion de progrès et fait de ses œuvres des ponts entre un passé évaporé et un futur qui peine à s’écrire. Qu’auraient dit les intellectuels de l’école de Francfort ? Que reste-t-il des idéaux des années 60 ? Est-il possible de penser le futur à l’heure de la mort des idéologies ? Des questions qui ne sont pas sans rappeler les mots de Human Landscapes from my country - Book II, de Nazim Hikmet (auquel l’artiste se réfère) : “To understand that, we have to know where we’ve come from and where we are.”

Les jeunes artistes inspirés par le cinéma et son esthétique de l’étrange.

Chrystele Nicot - Née en 1989 en France. Vit et travaille à Paris.

Chrystele Nicot est une jeune artiste française qui travaille à la croisée des arts plastiques et du cinéma. Elle explore les rapports de force qui s’instaurent entre les cultures, notamment la fascination asiatique pour la culture occidentale. Chrystele Nicot souligne à quel point l’humain ne se construit qu’en référence à lui-même. Plongés dans des sociétés décadentes voire apocalyptiques, ses personnages sont accrochés à leurs rôles sociaux, « French banker », « Indian agronomic doctor » ou « Chinese Art collector », nous rappelant le fameux et borné Bartleby de Melville « I would prefer not to ». Chrystele Nicot développe une esthétique de l’étrange, inspirée du cinéma Hongkongais ou des séries B coréennes, faisant aussi écho dans son dispositif au théâtre de l’absurde de Beckett et Ionesco.

Eva Medin - Née en 1988 au Brésil. Vit et travaille à Paris.

Eva Medin crée des environnements, des installations et des films qui nous plongent au cœur d’histoires étranges. Bercée dans son enfance par l’univers burlesque et pantomime, l’artiste écrit des fables, raconte des histoires qui explorent la cruauté de l’innocence. Ses films courts sont des contes contemporains qui nous avertissent avec une bienveillance acerbe, de la finitude possible de notre espèce. Eva Medin ne délaisse donc jamais l’humour et la légèreté, qu’elle associe à une esthétique léchée, marquée par la science-fiction.

Gabriele Garavaglia - né en 1981 en Italie - vit et travaille à Berlin

Gabriele Garavaglia est un artiste imprégné de culture cinématographique, à la croisée de la science-fiction et des films d’horreur. Il nourrit un intérêt pour le maquillage, lui permettant de jouer avec les effets du réel. Gabriele Garavaglia écrit des histoires qui questionnent l’humain, le temps qui passe et notre apparence au sein de la société. Son œuvre Inner Resistence n’est pas sans rappeler la lente transformation de Gregor Samsa dans La Métamorphose de Kafka. Cet être errant au visage transformé, comme putréfié au fil du temps, se pose comme un héros de l’effondrement social. L’artiste explore l’esthétique des zombies dans l’optique de la recherche d’un lien entre détérioration physique et détérioration sociale.

Les jeunes artistes inspirés par le jeu vidéo et la 3D.

Guangli Liu né en 1990 en Chine, vit et travaille à Tourcoing (Le Fresnoy).

Formé à l’art numérique et à la vidéo expérimentale, Guangli Liu est un artiste numérique post-internet dont l’esthétique s’inspire du jeu vidéo et des images de synthèse. Pour lui, « la vérité se révèle au moment où un monde glisse vers un autre ». Il nous raconte ainsi des histoires de passage, des moments de bascule qui questionnent « what is real ? ». Dans Je suis l’Autre il explore ainsi les méandres de l’anthropocène à l’heure d’internet, faits de data, de mots de passe et d’identités perdues.

Guillaume Seyller né en 1993 en France, vit et travaille à Lyon.

Guillaume Seyller est un artiste protéïforme, qui distille des fictions narratives au sein d’installations. Dans ses vidéos, l’artiste propose une esthétique de l’oxymore faite d’associations visuelles d’éléments contraires. Conscient de l’équilibre précaire qu’il nous raconte, Guillaume Seyller joue avec les aller-retours entre vidéo et 3D, comme pour signifier une frontière tenue entre monde physique et monde simulé. Autant d’associations paradoxales qui viennent creuser une question qui dérange : la vie ne s’arrête pas à l’homme, l’anthropocène n’est pas la dernière ère du monde, mais elle est sûrement la dernière étape de l’humain.

Jakob Kudsk Steensen, né en 1987 au Danemark. Vit et travaille à Copenhague.

Jakob Kudsk Steensen travaille sur les récits de l’environnement au travers de l’animation 3D. Pour cela, l’artiste mène un travail de longue durée sur chacune de ses œuvres, en collaboration avec des experts scientifiques, des écrivains et des musiciens. Il met ainsi en image des environnements perdus, des mondes clos peuplés d’animaux technologiques, des fables pour s’habituer à la disparition, pas si dramatique, de notre espèce humaine. Jakob Kursk Steensen crée de vraies œuvres « frictionnelles », des mondes dissonants qui proposent des alternatives à l’effondrement que l’on n’est pas sûrs de véritablement souhaiter. L’artiste se veut optimiste : il écrit une poétique des phénomènes naturels négligés ou disparus, bien plus importants que la disparition de l’homme. Dans l’hybridation et sans l’homme, pourrait renaître un équilibre vital entre nature et technologie.

NONFICTION - Le 10 sept. 2020
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