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portrait de Mathieu Gallet
© Majelan et Marc Maran pour L'ADN

« L’ère de la voix a toutes les chances de se substituer à celle du digital et du clavier »

Le 5 oct. 2020

Mathieu Gallet en est convaincu : le futur est dans la voix. Le co-fondateur de l’application de contenus audio Majelan nous explique pourquoi l’audio va s’imposer à l’ère digitale.

Après avoir dirigé Radio France et l’INA, Mathieu Gallet a lancé Majelan, une plateforme de contenus audio narratifs pensée avec l’entrepreneur Arthur Perticoz. Après un coup d’envoi en demi-teinte, l’application a pivoté en juillet dernier pour se recentrer autour de contenus sur le développement personnel et les « formats apprenants ». Elle est disponible à l'international depuis le 5 octobre. En parallèle, il publie l’essai Le nouveau pouvoir de la voix (Débats Publics, 2020).

En introduction de votre essai, vous évoquez Guy Debord et sa critique de la société du spectacle qui consacre la prééminence de l’image. D’où vous vient la conviction que l’audio a été injustement éclipsée et que nous sommes aujourd’hui dans l’ère de la voix ?

MATHIEU GALLET : Il s’agit autant d’un constat que d’une intuition. Au cours des quatre années passées à Radio France j’ai pu constater l’appétence pour la radio, les formats audio et le podcast. L’audio, c’est ce qui rythme notre quotidien ; la radio est le média de l’accompagnement par excellence, le média des mobilités. Je pense que l’image n’a jamais totalement éclipsé l’audio. Ma génération n’a pas connu l’époque du transistor, celui que l’on trouvait dans tous les salons et les cuisines de France, bien avant la télévision. C’est ce qui fait de la radio et de l’audio en général des médias de l’intime, de l’habitude, car ces canaux permettent de développer une relation personnelle avec l’auditeur ou l’auditrice. Toutefois, je pense que la radio a probablement mis trop de temps à se repenser à l’aune des nouveaux usages numériques.

Aujourd’hui, une multitude de fonctionnalités sont venues se greffer à l’écoute plus classique. Il est possible d’envoyer des notes vocales sur Whatsapp, Messenger. L’éditeur de texte Word a développé une fonction dictée qui fonctionne très bien. Le moteur de recherche Google inclue une fonction de recherche audio…De la même manière, certains véhicules ont intégré des commandes vocales. La voix permet désormais d’intégrer tout un spectre de nouveaux services.

Que peut la voix que l’image ou les écrans ne peuvent pas ?

M.G. : La dimension d’accompagnement est pour moi fondamentale. La voix tient compagnie, par exemple dans les moments de commuting. On constate d’ailleurs que les pics de consommation de l’application Majelan sont le matin et le soir. L’audio permet aussi de faire plusieurs choses à la fois, cette dimension de multitasking est importante. La voix est aussi le canal de l’apaisement, de l’endormissement. Elle a un caractère rassurant, enveloppant. La voix fait travailler l’imaginaire là où les écrans nous enferment dans celui d’un créateur ou d’une créatrice. Il me semble qu’il s’agit là de caractéristiques propres à l’audio, à l’audio seulement. Ce sont des expériences propres à la voix.

Ensuite, ce que nous montrent les usages, comme par exemple l’explosion du nombre de notes et messages vocaux dans certains pays, c’est le caractère inclusif de la voix. Au Brésil, les gens n’envoient pas de SMS, car ceux-ci sont payants. Ils préfèrent les notes vocales qui sont pratiques, peu chères et rapides. Par ailleurs, la note vocale permet de dépasser des facteurs comme la maitrise de la langue ou de l’orthographe.

Faut-il y voir le signe de l’obsolescence de la société des écrans ou pensez-vous que les deux médiums sont complémentaires ?

M.G. : Pour le moment, les écrans cohabitent avec les fonctionnalités vocales, les deux sont souvent très liés. Il me semble que la question plus générale est celle du temps d’attention disponible, et de la compétition pour la capture de l’attention. Mais à terme, l’ère de la voix a toutes les chances de se substituer à celle du digital et du clavier. On travaillera moins avec ses doigts qu’avec sa voix. Après les écrans, les téléphones portables, la voiture connectées, c’est l’ère de la voix et des enceintes connectées qui s’ouvre.

Avec Majelan, vous avez choisi d’opérer un pivot en vous recentrant sur l’audio narratif, et en développant une offre de contenus centrée sur le développement personnel. Pourquoi ce choix éditorial, et quelles conséquences sur votre modèle économique ?

M.G. : La promesse de la version 2 de Majelan est d’aider nos auditeurs et auditrices à se sentir mieux avec eux et elles-mêmes. Pour cela, nous souhaitons leur proposer des contenus narratifs inspirants, notamment sous forme de masterclasses. Nous nous méfions du terme développement personnel, qui a surtout une valeur performative. Nous ne proposons pas de contenu de type « Comment maigrir en 10 leçons », mais plutôt des rencontres avec des personnalités inspirantes, qui ont une forte légitimité dans les domaines sur lesquels elle s’expriment : Aurélie Jean nous parle d’algorithmie et d’intelligence artificielle, Michel Hazanavicius de cinéma… L’enjeu est de donner à nos auditeurs et auditrices des clés de compréhension et d’actions concrètes sur leurs vies. Le marché de l’audio étant extrêmement concurrentiel, nous avons choisi un créneau plus fort du point de vue éditorial. Notre modèle économique n’a pas évolué : l'abonnement.

Qui sont vos concurrents directs aujourd’hui ?

M.G. : À la fois Apple, Audible ou les applications de méditations d’eBay. Tout les acteurs sur le marché de l’audio narratif. Et évidemment Spotify qui fait son entrée sur le marché des podcasts, avec une force de frappe considérable. Avec le nombre d’abonnés dont dispose Spotify (124 millions d'abonnés payant, ndlr), la plateforme est en mesure de développer des programmes audio de masse, et de faire découvrir de nouveaux formats à un public très large.

Comment voyez-vous le futur des grandes radios publiques et privées dans ce contexte ?

M.G. : Spotify est en passe d’être à la radio ce que Netflix est à la télévision. Le contexte global pour les radios c’est donc la concurrence avec de grandes plateformes de contenus, qui connaissent parfaitement leur audience, ses aspirations et sont en mesure de monétiser ces données. Dans le chapitre « Mais où va la radio ? » de mon livre, j’explique que la radio doit poursuivre et accélérer sa mue numérique, en se pensant non plus comme un média broadcast mais bien comme une plateforme. Il s’agit de développer une offre de services en fonction des utilisateurs, dans une perspective qui n’est plus celle d’un média top-down.

L’autre enjeu est celui du modèle économique. La radio publique a montré sa résilience face à la crise, les recettes publicitaires sont bien reparties depuis la rentrée. C’est un média réactif, peu cher et qui sait s’adapter face au changement. Toutefois, il me semble que la question économique reste un point déterminant. C’est la raison pour laquelle l’une des missions que j’avais assignées à Radio France était de développer des ressources propres à travers l’événementiel et la production de concerts notamment.

Nastasia Hadjadji - Le 5 oct. 2020
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