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L'écologie ne date pas d'hier, elle fait partie de notre héritage culturel

L'écologie n'est pas un truc ni de bobos, ni de babas. On en parle depuis l'Antiquité, elle fait partie de notre héritage culturel. C'est le sujet du livre Manifeste pour une Écologie Culturelle édité par L'ADN. Rencontre avec ses auteurs.

L'écologie, on en parle souvent au présent. Elle évoque l'urgence climatique, la mobilisation citoyenne autour de ces sujets... Mais on entend encore que l'écologie est un truc de bobos, de jeunes influencés par Greta... C'est une erreur. L'écologie ne date pas d'hier, elle a une histoire, longue et documentée, et elle a occupé nos plus illustres anciens. Pourquoi le rappeler ? Pour donner à l'écologie sa juste place dans notre culture, et rappeler qu'elle fait partie des valeurs qui nous ont été transmises. Rencontre avec Patrick Scheyder, Nicolas Escach et Pierre Gilbert, auteurs du Manifeste pour une Écologie Culturelle, le premier livre édité par L'ADN Le Shift, la communauté de L'ADN.

Qu’est-ce que « l’écologie culturelle »  ?

Patrick Scheyder : C’est une autre façon de parler d'écologie et de la comprendre. C'est affirmer qu’elle est dans l'ADN de notre culture française et de notre République. Faire croire que l'écologie est tombée du ciel il y a trente ans avec le réchauffement climatique est une erreur. La Révolution française est bâtie sur le remplacement du droit divin par le droit naturel ! Jean-Jacques Rousseau, George Sand, Michelet et d’autres ont une réflexion sur l'écologie dont les aspirations de la jeunesse actuelle sont le prolongement.

Nicolas Escach : Nous avons été dessaisis de la nature et de la partie de notre culture qui nous reliait au milieu. L'Écologie culturelle permet de nous réapproprier la connexion que les sociétés humaines peuvent avoir avec leurs territoires et donc entre elles, car les milieux sont des espaces de transmission entre générations. L’Écologie culturelle est une manière de recréer du sens en abordant les questions de ressources, d’identité, d’histoire, de mémoire, de patrimoine et d’émotions…

Pierre Gilbert : Pour l'instant, quand on parle d'écologie, on passe par les sciences ou la politique. Mais entre les mondes scientifique et politique, il y a la société civile. Elle est détentrice de la culture, des valeurs que l’on partage en tant que peuple et société. Notre concept permet de parler à ceux qui sont peu sensibles aux discours politiques ou scientifiques mais qui peuvent être sensibles aux discours culturels, puisque notre société entière est une culture.

Le discours écologique actuel est donc inefficace « par nature » ? 

P. G. : Pour parler d’écologie, les scientifiques et les politiques ont employé des démonstrations rationnelles en s’appuyant sur les rapports du GIEC ou les programmes. Cela parle au cerveau rationnel, à la conscience. Or les neurosciences montrent que la plupart de nos capacités cérébrales viennent plutôt de l'inconscient. Et le langage de l'inconscient, ce sont les émotions et les images. Il faut donc déployer un discours écologique qui aille aussi toucher cette sensibilité, qui est la partie immergée de l'iceberg de notre cerveau. Il faut créer des nouveaux récits, sensibles et multiples, pour toucher les imaginaires de chaque profil de personnes.

N. E. : Fédérer doit être une priorité de la transition. L'Écologie culturelle est justement un outil de décloisonnement qui mobilise plusieurs disciplines : l'approche des artistes, des designers, des géographes… Elle permet aussi de fédérer en faisant appel aux sentiments d'attachement profond et durable à un espace de vie quotidien. Ce rapport au territoire nous rapproche des besoins tangibles (énergie, alimentation…) alors que ces dernières décennies nous ont beaucoup trop connectés à nos désirs. 

Vous espérez donc réconcilier le public avec la transition ?

P. S. : L’écologie politique se marginalise car elle délaisse l’intime et propose une rupture temporelle anxiogène. Pour convaincre, il faut parler au cœur, stimuler l’imaginaire, désamorcer les biais cognitifs et s’appuyer sur nos racines écologiques. Il faut développer une « écologie en 3D » , inscrite naturellement dans notre passé, qui nourrisse notre présent et inspire notre futur. Une écologie sans racine ne peut pas exister. L’Écologie culturelle est un outil qui permet d’agir en conséquence plutôt qu’en résistance, c’est beaucoup plus positif et mobilisateur !   

Mais n'est-ce pas juste un concept supplémentaire alors que nous avons besoin d’actions concrètes ?

P. G. : La transition écologique est au fondement de nos institutions. Elle a donc une capacité concrète et radicale de transformation. En la poursuivant, elle permettrait d’envisager une économie naturelle basée notamment sur les lois du biomimétisme pour recréer des écosystèmes qui ne produisent pas de déchets ou qui en consomment, donc une économie profondément durable.

N'est-ce pas là encore un concept théorique ?

P. G. : C’est tout sauf théorique ! La nature, c'est plus de 3 800 000 000 d'années de recherche et développement qui font que tous les organismes autour de nous ont développé, chacun pour leur rôle, dans chacune de leurs niches écologiques, une suroptimisation énergétique. C'est exactement ce dont on a besoin pour la transition écologique : dépenser un minimum d'énergie pour un maximum d'efficacité et un maximum de services.

Pour la rendre plus concrète, vous allez bientôt enseigner l’Écologie culturelle ?

N. E. : À Sciences Po Rennes, nous créons à partir de septembre un cursus dédié à la question du design et des transitions, qui comportera un module sur l'Écologie culturelle. La transition n'est pas un modèle à appliquer, c'est avant tout une méthode à adapter aux singularités de chaque territoire. L'Écologie culturelle permet justement d'investir cette variété et de mettre aussi en avant le levier culturel. Il est capital que les futurs « transitionneurs » ne soient pas que des techniciens.

À quoi ressemble une telle formation ?

N. E. : Nous amenons nos étudiants en immersion sur les territoires, à la rencontre des acteurs et des habitants, de manière à comprendre quels peuvent être les freins culturels et comment les lever. Nous promouvons la décélération pédagogique en incitant les élèves à passer du temps sur le terrain pour prendre conscience, observer, comprendre.

Cette Écologie culturelle n’est-elle alors réservée qu’aux jeunes générations ?

P. S. : Notre idée est au contraire que l’écologie n’appartient ni à une époque, ni à une génération ! En rappelant les fondamentaux de notre Histoire, l’Écologie culturelle place les générations présentes dans une posture d’héritières. Pour faire fructifier ce legs, il faut savoir de quoi on hérite et être inventif. À nous tous de nous saisir de l’Écologie culturelle pour inventer la prochaine étape.

Patrick Scheyder est pianiste, créateur de spectacles sur l'Homme et la nature. Il est l’auteur de Des jardins et des hommes (2015), d’Écoutons la nature (2016), et de Pour une pensée écologique positive (2020).

Pierre Gilbert est prospectiviste en risques climatiques et spécialiste du biomimétisme, conseiller scientifique à l’Institut Rousseau, auteur de Géomimétisme (2020) et des Armes de la transition (2021).

Nicolas Escach est géographe et maître de conférences. Formé à l'ENS de Lyon, docteur et agrégé, il a enseigné les stratégies territoriales durables dans plusieurs universités. Il dirige actuellement le Campus des Transitions de Sciences Po Rennes.

Vous voulez en savoir plus ? Le Manifeste pour une Écologie Culturelle est en vente ici !

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