Samuel Valensi sur scène dans la pièce Coupures

L'écologie monte sur les planches, et donne envie de s'y mettre

© Jules Despretz

La compagnie de théâtre La Poursuite du Bleu met un point d'honneur à réduire au maximum ses émissions de gaz à effet de serre, tout en écrivant des pièces au cœur des débats écologiques et sociaux.

« Voici venu le temps des artistes, des cinéastes responsables, pour nous porter, pour nourrir notre imaginaire », a déclamé un Vincent Lindon ému à l’ouverture du festival de Cannes 2022, pour exhorter les artistes à s’engager d’urgence sur les sujets d'écologie et de justice sociale. Loin des projecteurs de Cannes, sur les planches du Théâtre de Belleville à Paris, la compagnie La Poursuite du Bleu travaille à faire émerger cette nouvelle écologie de la culture.

« Appuyer sur la schizophrénie du monde »

Dans sa pièce Coupures jouée au Théâtre de Belleville ce mois-ci, la compagnie met en scène un maire écologiste d’une petite commune française, qui se retrouve à accepter contre son gré (et celui de ses citoyens) l’installation d’antennes-relais 5G au beau milieu de son territoire. La pièce plonge dans les tiraillements du maire et questionne son rôle dans la mécanique démocratique. « Dans l’écriture, on aime appuyer sur la schizophrénie du monde », résument Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget, co-auteurs, metteurs en scène et acteurs dans la pièce. « Appuyer sur le fait qu’on clame parfois des engagements très forts, et qu’on fait tout l’inverse. »

La « schizophrénie du monde » est l'obsession de la compagnie depuis qu'elle a été créée en 2014 par Samuel Valensi, ancien élève d'HEC désillusionné par ses premiers pas en entreprise. Après L'Inversion de la Courbe, une première pièce sur un cadre d'entreprise dont la vie s'effondre subitement (une métaphore de la croissance qui a marqué certains amis de Samuel au point qu'ils ont changé de travail), la compagnie a produit Melone Blu, qui traitait de l'épuisement des ressources. Coupures est la troisième pièce, et pour Paul-Eloi, « c’est le meilleur travail de notre carrière » . C’est aussi l'avis de la presse. Après seize dates en janvier, la compagnie prolonge son succès en se produisant à nouveau ce mois-ci.

Paul-Eloi Forget dans Coupures, au Théâtre de Belleville. Crédit: Jules Despretz.

Petit manuel du théâtre engagé

Mais pour Samuel et Paul-Eloi, mettre en scène nos contradictions ne suffit pas. « Si on dénonce des schizophrénies, il faut qu’on essaie de montrer qu’à l’inverse, c’est possible d’être cohérent. Pour nous, c’est tout aussi important de raconter ces histoires sur scène que de montrer, par l’histoire de notre propre compagnie, qu’on peut faire les choses autrement. »

Quand on est une compagnie de théâtre, faire les choses autrement, ça veut dire : acheter ses costumes en fripes, s’assurer que les décors sont de seconde main et en matériaux peu polluants, travailler sa scénographie pour faire tenir l’intégralité du matériel dans le plus petit véhicule utilitaire possible (6m3)… C’est aussi ne pas manger de viande, se déplacer en train, et avoir créé une monnaie locale, les Petites Coupures, distribuée à chaque fin de spectacle pour encourager le public à soutenir des commerces engagés. Cela signifie, enfin, refuser des dates de spectacle à l’international pour prendre l’avion le moins possible. Un vrai renoncement, reconnaissent Samuel et Paul-Eloi.

Le colibri, sans naïveté

Alors, on sait ce que vous pensez : à quoi bon ? À quoi bon être le colibri qui va chercher de l’eau pour la déverser sur la forêt qui brûle pendant que tous les autres animaux fuient l’incendie ventre à terre ? Après tout, ça nous mène où, qu’une petite compagnie économise quelques tonnes de CO2 par an alors que 425 « bombes carbone » qui en émettront des milliards sont actionnées à travers le monde ?

C’est justement à cette question que nous confronte Coupures. « Dans la pièce, on tourne en dérision cette image du colibri », souligne Samuel Valensi. « Que peut le maire écolo d’une minuscule commune ? C’est une vraie question. » Pourtant Samuel y croit, au colibri. « Pour moi, le petit geste ne sert pas en soi, mais il permet de politiser le sujet. Quand tout s’effondre, on pense souvent qu’il y a deux options : être optimiste et naïf, ou être pessimiste et baisser les bras. En réalité, est-ce qu’on ne pourrait pas plutôt mettre les mains dans le cambouis pour faire quelque chose ? C’est cet endroit de travail qui me semble le plus juste. Moi, colibri, je ne vais pas changer le monde ; mais en décidant de faire des efforts, je vais comprendre où sont les blocages et déployer une énergie contagieuse. J’y crois beaucoup. »

« Au théâtre, on se divise ensemble »

Pour rester fidèle à cette croyance, la compagnie écrit ses pièces comme des débats. Le spectateur est invité, lui aussi, à mettre les mains dans le cambouis. « Au théâtre, on se divise ensemble », s’enthousiasme Samuel. « L’écologie pose un tas de questions très conflictuelles et très politiques. Et s’il y a bien un endroit où l’on peut se mettre en conflit sur ces sujets, de façon collective, c’est une salle de spectacle. Tu es à côté d’une personne, vous arrivez tous les deux avec des a priori, et tout est détricoté pendant deux heures. À la fin tu ne sais plus ce que tu penses, mais tu comprends le point de vue de ton voisin, tes a priori ont changé. »

Et là encore, l'engagement de la compagnie va au-delà de la scène. Pendant un an et demi, Samuel a travaillé avec The Shift Project, think-tank dédié à la mise en œuvre d’une économie décarbonée, sur un Plan de Transformation de l’Économie Française (paru il y a quelques semaines). Samuel a dirigé la partie Culture du rapport, pour montrer que le secteur créatif pollue lui aussi et qu’il est urgent de le repenser face aux défis écologiques.

Pour sa prochaine pièce, la compagnie travaille sur le sujet de la désindustrialisation. En attendant, La Poursuite du Bleu joue au Théâtre de Belleville jusqu’au 31 mai, avant de prendre en juillet la route d’Avignon. Ou plutôt les rails, écologie oblige.

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