jeunes avec du scotch sur la bouche

« Débattre implique quelques règles de raisonnement commun. »

Élaborer collectivement notre nouvel horizon nécessite de pouvoir nous mettre d’accord. Pas évident, à l’ère du clash et de la crise du dialogue… Pour tenter de renouer la conversation, rencontre avec l’autrice des Conspirateurs du silence, la philosophe et essayiste Marylin Maeso. 

Votre essai tente de comprendre la quasi-impossibilité de dialoguer dans notre société. Pourquoi l'insulte et l'attaque personnelle prennent-elles si facilement l'ascendant sur la volonté de débattre loyalement ?  

MARYLIN MAESO : C'est une question de confort. L'attaque personnelle a quelque chose de standard et d'automatique. Pas besoin de réfléchir, il suffit de catégoriser en trente secondes la personne en face de vous pour des raisons plus ou moins valables : féminazie, néofasciste..., l'étiquette que vous collez sur la personne détermine ce qu'elle pense avant qu'elle ne parle, et clôt le débat avant qu’il n’ait commencé. Cela permet d’éviter d'être remis en question, car débattre, c'est se mettre en danger intellectuellement, risquer de voir sa position ou ses certitudes mises en cause publiquement, et donc être amené à les reconsidérer, voire à les abandonner. 

Au-delà de cette violence confortable et de la fabrication de l’essence, il y a ce que vous appelez le « danger mortel de la remise en question ». Pourquoi est-il si difficile aujourd'hui de reconnaître son erreur ou son ignorance ?  

M.M. : Nous évoluons dans un univers du procès et du jugement permanent, dans lequel reconnaître son erreur peut apparaître comme une faiblesse. Dans cette logique de combat, le but n’est pas de réfléchir et de confronter ses positions aux arguments adverses. Le plus important est de prendre position immédiatement et de le dire de manière fracassante, sans la moindre , car ce que vous dites compte finalement moins que la manière dont cela va être perçu. Vos paroles sont utilisées pour porter sur vous un jugement positif ou négatif. Si vous êtes trop nuancé, si vous mettez trop de temps à vous exprimer, on va vous accuser de faiblesse ou de manquement.

Cette prise de position permanente et lapidaire est évidemment accentuée par les réseaux sociaux. Mais ne sommes-nous pas victimes d’une illusion d’optique qui cacherait une grande partie d’individus encore capables de nuance et de débat ?

M.M. : Je me sers souvent de Twitter comme exemple, et ce réseau social n’est effectivement pas du tout représentatif de la société française et de sa variété sociologique. Mais son format est particulièrement intéressant pour étudier le dialogue et ses pathologies. Twitter n'a fait qu'accentuer des penchants et des biais cognitifs déjà présents, que l'on retrouve massivement sur les plateaux de télévision basés sur la culture du clash, où les invités sont choisis pour leur potentiel de buzz et non leurs compétences. Le public n’a donc pas accès à une information nuancée et précise, mais à une opposition caricaturale. Le problème est général : il concerne les réseaux sociaux, le système médiatique et le rapport de la population à l'information

Dans cette opposition où chacun campe sur ses positions, l’accusation de mensonge ou de fake news est courante. Comment faire la part entre le doute qui peut créer le débat et le complotisme ?

M.M. : On a besoin d’une population attentive. La démarche de questionnement et de raisonnement critique peut être positive. Mais ce scepticisme rationnel est une logique argumentative qui part d'une raison de douter. Il voit quelque chose qui cloche dans un discours, pointe la faille, pose des questions et expose rationnellement ses raisons. À l’inverse, le complotisme est fondé sur un doute dogmatique qui invite à douter de tout sauf de lui-même. Il doute par principe. Plus vous lui apporterez des contre-arguments qui réfutent sa version des faits, plus cela renforcera son sentiment d’être dans le vrai. Cette systématisation du doute, qui est l'antithèse d'un travail sceptique, est  problématique, car la possibilité de débattre implique que nous possédions quelques règles de raisonnement commun.

Peut-on alors toujours faire changer d’avis quelqu’un avec des arguments ?

M.M. : La recherche empirique montre que les arguments peuvent convaincre sur des sujets qui ne se rapportent pas à l’identité propre des individus. Mais c’est tout le problème, car il y a désormais une « identitarisation » massive des problématiques. Nous sommes presque dans un contexte de « guerres idéologiques », où chacun s'identifie à un camp. Or, pour débattre avec quelqu'un, il faut le considérer non pas comme un ennemi mais comme un adversaire intellectuel auprès de qui vous pourrez changer d'avis ou renforcer vos propres opinions en les ayant confrontées à l'adversité. Le modèle médiatique qui présente le clash comme un débat ne le favorise pas.

Il nous faut donc réapprendre à débattre ?

M.M. : Le dialogue n'est pas inné, cela s'apprend. C’est important, car, spontanément, les élèves n'argumentent pas. Pour eux, leur pensée est évidente, donc ils ne voient pas l'intérêt d'essayer de convaincre l'autre. Or il y a d'un côté un vide éducatif sur l'apprentissage du débat, et de l'autre ce modèle médiatique qui relève de la caricature. C’est une carence démocratique, car savoir débattre fait partie de l'éducation du citoyen. Dans le modèle éducatif anglo-saxon, à l'université et parfois au lycée, il y a une discipline appelée « debating ». On y apprend par la pratique à défendre son point de vue et celui adverse. Savoir adopter un point de vue contraire au sien est central au débat et crucial en démocratie. 

Difficile dans ces conditions de s’accorder sur l’indispensable évolution écologique et économique (donc politique) de nos sociétés…

M.M. : Quand il est difficile de se supporter les uns les autres, intégrer le reste du vivant dans notre logiciel peut relever de la gageure ! Peut-être qu’un moyen d’arriver à redonner sa place à l'écosystème est de remplacer cette idée de transformation ou de révolution par une ambition de protection et de préservation. Je pense au Principe de responsabilité de Hans Jonas, mais aussi au discours de Prix Nobel de Camus. Ce dernier y explique que sa génération, comme probablement toutes les autres, a eu un temps l'impression que son rôle était de changer le monde, mais qu'elle a fini par comprendre, au vu des évènements, que son rôle était avant tout d'empêcher qu'il ne se défasse.

Un dialogue basé sur les différents ouvrages de Marylin Maeso :

Les Conspirateurs du silence, Éditions de l'Observatoire, 2018

Et après ? (n°5) Les lents demains qui chantent, Éditions de l'Observatoire, 2020

La Petite Fabrique de l'inhumain, Éditions de l'Observatoire, 2021

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