David Geitgey Sierralupe

Réjane Sénac : « Le débat sur le wokisme sert à éviter de parler des inégalités et de leurs causes »

Politologue et enseignante à Sciences Po, Réjane Sénac porte un regard critique sur les débats autour du « wokisme » . Pour elle, ce débat illustre une stratégie de diversion, qui décrédibilise les luttes pour l'égalité et évite de discuter des failles du modèle républicain.

« Le "wokisme" n'existe pas mais il parle » , nous dit Réjane Sénac dans une tribune au journal Libération. Prenant acte de l'omniprésence de ce terme, pourtant mal compris, dans le débat public, la politiste dresse un panorama des enjeux qui, eux, mériteraient d'être débattus. Elle s'appuie sur les résultats de l'enquête de terrain qu'elle a menée sur les nouvelles mobilisations pour l'égalité et la justice sociale. Un travail qui a donné lieu à un essai, Radicales et fluides – Les mobilisations contemporaines, publié aux Presses de Sciences Po. Cet entretien s'inscrit dans le cadre d'un dossier de la prochaine revue L'ADN, intitulé « Faut-il détester la pensée woke ?  » .

Comment comprenez-vous l’hystérisation du débat sur le « wokisme » ?  

RÉJANE SÉNAC : On a longtemps dénoncé le politiquement correct, on parle désormais de « wokisme », un terme qui est devenu un anathème. FEMEN, collages contre les féminicides, mouvement des Gilets Jaunes, Nuit Debout…Ces mouvements sont, chacun à leur manière, rentrés par effraction dans l’espace public en rendant visibles par leur présence des injustices et des discriminations. Aujourd’hui, les accusations contre la prétendue idéologie « woke » illustrent une résistance face à cette mise en visibilité. Elles ont pour objectif de remettre le couvercle sur une marmite Républicaine en ébullition, par crainte que l’on écorne le mythe de son exemplarité.

Quelles sont les caractéristiques de la supposée « pensée woke » ?  

R. S. : Je viens de mener une recherche sur les mobilisations contemporaines contre les injustices à partir d’une enquête auprès de 130 responsables d’associations et activistes féministes, antiracistes, antispécistes, écologistes et pour la justice sociale. Mon objectif était de comprendre comment ces mobilisations portaient une forme de convergence des luttes. Ce qui ressort de cette recherche c’est, d'une part, l’affirmation de la nécessité d’être radical, c’est-à-dire d’avoir une lecture courageuse qui aborde les inégalités à travers leurs causes pour pouvoir les dépasser. Le diagnostic commun est celui de la dénonciation d’un système capitaliste à la fois sexiste, raciste et écocidaire, qu’il est nécessaire de reconnaître comme tel pour agir efficacement. La réponse est dans la diversité des tactiques : plaidoyers, recours juridiques comme pour l’Affaire du siècle, désobéissance civile.

Une autre caractéristique de ces mobilisations est que l’engagement s’inscrit dans des expériences vécues, sans pour autant pouvoir être réduit à une forme d’individualisme. En effet, l’expérience individuelle est politisée en la comprenant comme l’expression d’une domination collective. Le mouvement MeToo incarne bien cette imbrication de l’intime et du politique, de l’émancipation par l’inscription dans un commun. Considérer que ces mouvements sont source de division dans la défense d’intérêts particuliers, c’est ne pas les comprendre dans leur force et leur complexité. Dans l’articulation entre un « contre » les injustices et un « pour » une société émancipatrice, ce qui est revendiqué ce n’est pas une politique de l’identité, mais une politique de l’égalité pour tou·te·s dans la réhabilitation de la dignité de chacun·e

Le « wokisme » menace-t-il la République ou fait-il le lit du communautarisme, comme le suggèrent ses détracteurs ?

R. S. : L’image, utilisée pour dénoncer les effets destructeurs du prétendu « wokisme », d’un cheval de Troie aux allures d’invasion américaine essayant de rentrer dans la forteresse France pour l’envahir est très parlante. Elle réduit la France à une identité figée à préserver. Cette conception de la République française s’inscrit dans une religion civique où l’universalisme est revendiqué comme neutre et se situe en surplomb. Les mobilisations dénonçant les failles, voire les contradictions, de cet universalisme sont alors renvoyées à la défense de particularismes. C’est ainsi que celles et ceux que ont été exclu·e·s historiquement de l’universalisme, que j’appelle les « non-frères », les femmes mais aussi les personnes renvoyées à leur couleur de peau, demeurent associées au singulier, au particulier.

La dénonciation de la mise en danger de « la » France par les mobilisations contre les inégalités est une forme de confiscation de la République, transformée en totem sacré mis à mal. La République française, dépeinte comme idéale, n’a en réalité jamais fait de l’universel la chose de tous. Les principes d’égalité et de liberté n'ont longtemps été pensés et appliqués que pour les « frères », ce qui a justifié l’exclusion de la citoyenneté active des femmes (droit de vote, droit de contracter librement, de choisir son métier…), ainsi que des personnes racisées considérées comme des « indigènes » dans des pays colonisés au nom d’une mission civilisatrice de la France. La question est : veut-on continuer à être dans la cécité vis-à-vis des contradictions au cœur des principes républicains ?  

On peut à l’inverse considérer, avec Judith Butler, que l’universel doit être le lieu d’un questionnement incessant, que la contestation est le moteur d’un universalisme d’ouverture, et non de clôture. Il ne s’agit pas d’un anti-républicanisme mais d’un républicanisme critique qui met la République au défi d’appliquer ses principes à chacune et chacun.

De quoi le « wokisme » est-il le nom ?  

R. S. : D’une résistance de celles et ceux qui ne souhaitent pas que le diagnostic des faillites du modèle républicain soit établi. Et qui refusent que l’on remette en cause cet état, même si celui-ci est contradictoire avec les principes dont ils se prévalent, en particulier les principes de liberté et d’égalité. Les mobilisations contre les injustices mettent la République au défi d’être en cohérence avec ses principes, souvent qualifiés de « valeurs communes ». Pourtant, notamment avec la dénonciation du prétendu « wokisme » , le débat est cadré de sorte à ce que la dénonciation des inégalités soit associée à la mise en danger de la société française, plus que les inégalités elles-mêmes. C’est un renversement de responsabilité.

« En stigmatisant qui subit et dénonce les injustices, on fait porter la responsabilité des catégories de discrimination à ceux et celles qui les subissent. »

Réjane Sénac, politiste

Quels sont les intérêts servis par l’instrumentalisation de ce débat ?  

R. S. : Il sert à éviter de parler des inégalités et de leurs causes. Il montre les dynamiques de pouvoir à l’œuvre dès lors qu’il s’agit de cadrer les débats. Aujourd’hui, ce cadrage est fait par ceux qui prétendent défendre une République mise en scène comme pure et menacée par ceux qui dénoncent ses incohérences. En stigmatisant ceux qui subissent et dénoncent les injustices, on fait porter la responsabilité des catégories de discrimination à ceux et celles qui les subissent. Ce renversement occulte la question principale : comment faire en sorte que la République soit à la hauteur de ses principes ?  

À lire de Réjane Sénac :

Radicales et fluides – Les mobilisations contemporaines, Presses de Sciences Po, 2021 (essai)
« La mythologie de l’égalité : entre valeur républicaine et féminisme de l’altérité », revue Pouvoirs, 2020 (article)

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commentaires

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  1. Claude dit :

    Finalement, rien de très nouveau puisque toute cette démonstration n'aboutit qu'à renouveler une opposition (?) entre "progressistes" (supposés tels...) et "réactionnaires" (supposés tels).
    Je ne perçois pas la valeur ajoutée de la démondtration.

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