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Un lion avec la gueule ensanglantée
© bucky_za via Getty Images

« L’industrie de la pub a célébré des violeurs en série »

Le 25 mars 2019

Figure phare de la lutte contre le harcèlement sexuel en agence, Cindy Gallop apporte son regard sur la situation en France et propose des actions concrètes.

Publicitaire, mais aussi fervente militante, Cindy Gallop ne mâche ni ses mots, ni ses ambitions quand il s’agit de harcèlement sexuel. Elle en appelle aux femmes, qui doivent continuer à témoigner. Elle en appelle aux hommes, qui doivent montrer quel genre d’hommes ils sont. Enfin, elle en appelle aux leaders du secteur : il est temps d’agir, pour de vrai. De prendre les mesures nécessaires pour éradiquer ce qu’elle qualifie de « problème majeur de l’industrie ».

La pub connaît son moment « MeToo » en France. Il a fallu que des femmes aient le courage de nommer leurs agresseurs pour qu’on y arrive. Pensez-vous que le « name & shame » soit nécessaire pour faire bouger les choses ?

Cindy Gallop : Cela fait des années que je parle de harcèlement sexuel. Et des années que notre industrie publie des études, des articles ou des points de vue sur le sujet… sans qu’aucun nom ne soit jamais donné. Les femmes lisent ces témoignages et sont touchées. Les hommes les lisent et ils n’en ont absolument rien à foutre. Rien ne peut changer si on n’en a rien à foutre.

J’ai reçu des témoignages scandaleux. Quand je regarde les noms qui me sont donnés, c’est effarant. S’ils étaient rendus publics, les gens se rendraient mieux compte de ce qui se passe, et ils se sentiraient enfin concernés. Dénoncer nommément, c’est crucial. Mais il n’est pas question de « name & shame ».  Nous ne sommes pas là pour nommer les agresseurs puis les humilier. Nous sommes là pour les nommer et les mener devant la justice.

Certains CEOs ont ressenti comme le besoin urgent de présenter leurs excuses… Que pensez-vous de cet élan ?

C. G. : Les mots n’ont aucune importance. Ce qui compte, ce sont les actions. Si vous dirigez une agence et que vous vous sentez concerné par ce qui se passe – peu importe les raisons -, il est temps d’agir. De mener des actions pour s’assurer que les hommes ne puissent plus agir de la sorte.

Justement, quelles actions concrètes mettre en place ?

C. G. : En premier lieu, il faut absolument instaurer une parité entre les hommes et les femmes. Vous verrez : le harcèlement sexuel disparaît comme par magie lorsque les femmes sont autant – ou plus ! – présentes que les hommes dans toutes les strates d’une société. Ça éradique une sorte d’accord tacite qui voudrait que les situations de harcèlement soient tolérées. Ça permet aussi aux hommes de côtoyer au quotidien des femmes brillantes, créatives et intelligentes. D’un seul coup, les femmes ne sont plus cantonnées aux deux seuls rôles que les hommes veulent bien leur accorder : petite-amie ou partenaire sexuelle. Plutôt que de faire des réunions ou des discours d’excuses, il faut donc que les CEOs s’empressent d’embaucher et de promouvoir des femmes.

Deuxièmement, il faut oser parler de ce qui est attendu en matière de valeurs sexuelles et de comportement sexuel. Ça doit devenir un élément à part entière de la culture de l’entreprise. Les leaders doivent exposer en des termes clairs ce qu’ils attendent de leurs employés à ce niveau-là, et le répéter à chaque réunion, à chaque discours ou fête de fin d’année, l’afficher sur leur site web. « Nous sommes une agence qui promeut des valeurs et comportements sexuels appropriés. » Comme ça, tout le monde est sur la même longueur d’onde. Et si quelqu’un agit de façon inadaptée… il est puni.

Il y a aussi ceux qui font profil bas…

C. G. : Ceux-là doivent s’attendre à subir de sévères répercutions. Qu’ils se le tiennent pour dit : l’industrie ne récompensera plus les criminels. Les Cannes Lions suivent ce qui se passent avec attention. La publicité a célébré des violeurs en série, c’est fini. Il est temps de montrer au marché et au monde que les accords de non-divulgation et l’intimidation ne fonctionnent plus.

Comment expliquer que ces techniques d’intimidation aient fonctionné jusqu’à aujourd’hui ?

C. G. : Toutes les sociétés actuelles sont patriarcales. Les hommes ont été habitués à agir ainsi. Il y a une certaine pression de la part des pairs. Dès lors, ils sont nombreux à savoir qu’ils ont quelque chose à se reprocher. En parallèle, ils sont les « gardiens » de l’industrie. Ce sont eux qui décident qui accède aux emplois, aux promotions, aux prix. Ils peuvent aussi détruire des carrières et des réputations. Pas étonnant que les femmes n’osent pas prendre la parole : elles ont peur de ne jamais pouvoir travailler si elles se mettent à dénoncer.

C’est vrai que c’est effrayant de se dire que l’on peut tout perdre en prenant la parole.

C. G. : C’est pourquoi il faut repositionner les femmes en héroïnes de l’industrie. J’ai demandé aux agences de publicité qu’elles s’engagent à embaucher les lanceuses d’alerte. Celles qui prennent la parole en public font preuve de courage, de force, elles montrent qu’elles sont plus soucieuses d’aider les autres et le secteur que de ce qui peut leur arriver. Les agences devraient se battre pour les embaucher, et je veux qu’elles promettent de le faire s’il arrivait quelque chose à ces femmes.

À ce titre, je voudrais dire à tous les hommes qui ont été témoins en silence, qui ont observé, qui ont ri, qui ont participé, qui ont détourné le regard, ou qui ont couvert ces agissements… que vous avez l’occasion d’enfin pouvoir vous regarder dans le miroir. Dénoncez. Dénoncez les agresseurs. Vous avez l’opportunité de choisir quel genre d’hommes vous voulez être. Et croyez-moi, même si vous avez signé un accord de non-divulgation, personne ne viendra vous chercher si vous l’enfreignez. Ou peut-être que vos amis ou votre famille peuvent prendre la parole pour vous.

Quel message voulez-vous faire passer aux victimes silencieuses ?

C. G. : J’encourage les femmes à parler et à s’énerver. Vraiment. Elles doivent être énervées, vis-à-vis de tout ce qui se passe. Pendant longtemps, j’ai pensé que le plus gros problème de notre industrie, c’était le manque de diversité. J’avais tort. C’est le harcèlement sexuel : ça fait dérailler la carrière des femmes, ça prive les femmes leaders de leur pouvoir - celui de créer de la diversité -, et ça annihile leurs ambitions. Il y a une hémorragie de talents féminins. L’industrie ne se rend pas compte qu’elle pourrait être plus créative, plus intelligente et plus riche si on n’avait pas forcé les femmes à en sortir. 

Par ailleurs, il y a une catégorie de harceleurs dont on oublie de parler : les hommes gays qui sont au pouvoir. C’est une autre face du harcèlement sexuel. J’ai reçu les témoignages de nombreux hommes qui ont été agressés ou harcelés, et qui souffrent parfois de graves séquelles émotionnelles. Ces hommes n’ont pas l’impression de pouvoir parler de ce qu’ils ont subi – ni auprès des départements RH, ni en public. Admettre qu’un homme de pouvoir a eu un tel impact sur vous nuit à la construction sociale de la masculinité telle qu’on la conçoit encore aujourd’hui.


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