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Harcèlement dans la pub : « Je ne vois pas comment l’AACC peut encore tenir debout »

Le 15 oct. 2020

Lancé il y a moins d’un mois, le compte Instagram @balancetonagency, qui dénonce le harcèlement sexuel dans les agences de pub, a déjà mis sur la touche deux figures majeures du secteur. Pour l’anonyme à l’origine du mouvement, le combat doit continuer. Surtout, il doit mettre le syndicat de la communication face à ses manquements.

L’annonce ne semble pas avoir surpris grand monde, mais fait l’effet d’un petit raz-de-marée dans l’industrie publicitaire française : Laurent Habib, Président de l’Association des Agences-Conseils en communication (AACC), a présenté mardi 13 octobre sa démission. Confronté à des accusations de harcèlement sexuel*, l’ancien directeur de Havas France qui présidait le syndicat de la pub depuis 2017 est la deuxième figure du secteur à être épinglée par le compte Instagram @balancetonagency. Le 25 septembre, le fondateur de l’agence Braaxe qui a piloté la création du Bureau des juniors de l'AACC,  a lui aussi décidé de se retirer le temps qu’une « enquête » soit menée au sujet des accusations de harcèlement moral, sexuel et d’agression sexuelle dont il fait l'objet*. Un coup dur pour le syndicat de la communication dont la crédibilité est de plus en plus mise à mal.

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*Il ne s'agit pour le moment que d'accusations. À notre connaissance, aucune procédure judiciaire n'a été entamée.

Un monde « pourri de l’intérieur »

Il faut dire que la force de frappe de @balancetonagency a été aussi redoutable que sous-estimée. Lancé le 22 septembre et enregistrant déjà plus de 26 000 abonnés, le compte Instagram s’est donné pour mission de dénoncer les abus de pouvoir et le harcèlement moral et sexuel dans le milieu de la pub. « À la base, j’ai créé cette page car j’avais envie d’un environnement de travail plus sain, rapporte sa créatrice qui souhaite rester anonyme. Mais je ne pensais pas que le compte aurait autant d’impact. » En moins d’une semaine, les témoignages s’y accumulent, notamment à l’encontre de l’agence Braaxe où les salariés « dénoncent un patron tout-puissant », dévoile une enquête de Causette publiée le 5 octobre. D’autres agences comme Les Gros Mots, Buzzman, Ogilvy, Marcel et Publicis sont également citées. 

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Pour @balancetonagency, ce n’est que le début, même si le départ de Laurent Habib représente une « petite » victoire. « C’est ce que j'espérais pour les victimes présumées. Il aurait été irrespectueux qu'il reste à la tête de l’AACC et soit réélu », raconte celle qui travaille dans la pub depuis près de 10 ans. Passée par des grands groupes comme par des agences à taille humaine, elle évoque un monde « pourri de l’intérieur » où les bruits de couloir, le « réseau » et la loi du silence priment sur les comportements répréhensibles de personnes de pouvoir. « Beaucoup de choses se sont passées chez Havas et Babel et il était inconcevable qu’il puisse se servir de l’AACC comme d’un bouclier pour se protéger et se dire “tout ça, c’est derrière moi”. Des victimes ne s’en sont toujours pas remises. »

Sur le compte Instagram, les témoignages allant à l’encontre de l’ex-dirigeant de l’AACC se sont multipliés ces derniers jours. Ils évoquent « des mains aux fesses » régulières, des bises « toujours un peu trop proches de la bouche » et des stratégies d’évitement de la part de collaboratrices, anxieuses à l’idée de se retrouver seules avec le dirigeant. « Dès qu’une étudiante lui plaisait, il lui proposait un stage », balance l’une. « Il se vantait d’être un ami de DSK », évoque l’autre. « Il y avait des lignes budgétaires prévues dans les comptes de l’agence en cas de plaintes déposées », se souvient-on plus loin. « Il fanfaronnait d’avoir géré avec brio la seule plainte au cul qu’il avait eue pour harcèlement ou agression sexuelle de la part d’une ancienne employée, puisqu’il avait épousé cette femme. » Sollicitées à plusieurs reprises au sujet de ces allégations, les équipes de Laurent Habib n’ont pas donné suite à nos questions.

« L’AACC est censée être une association qui s’engage et protège ses salariés, poursuit l’instigatrice du mouvement qui a elle-même préféré travailler en freelance pour éviter ce type de comportement toxique. Elle aurait déjà dû s’exprimer sur les accusations à l’égard de l'instigateur du Bureau des juniors, mais ne l’a pas fait. On parle ici de communicants qui sont ok pour aller briller sur des plateaux TV, mais qui rechignent à mettre les mains dans le cambouis pour adresser ce type de sujet. C’est gravissime. L’AACC a définitivement perdu en crédibilité. »

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« Tout le monde sait »

Une colère que partagent beaucoup d’acteurs et ex-collaborateurs du secteur, car rien de tout cela n’est réellement nouveau. En 2019, le vernis « cool » et « familial » de l’industrie avait déjà été écaillé par des accusations de harcèlement sexuel visant le directeur de création de l’agence parisienne Herezie. Quelques mois plus tard, l’association Les Lionnes qui protège et défend la promotion des femmes dans la publicité, nous avait fait parvenir une série de témoignages visant un directeur de création de McCann Paris. Sidérant, le document de 17 pages faisait état du climat de terreur que le dirigeant faisait régner au sein de l'agence.

Le 13 octobre, une lettre ouverte signée par 112 ex-acteurs du secteur (dont 40% d’hommes) nous est parvenue : « Nous, (ex)collaborateurs, (ex) collaboratrices, (ex) dirigeants ou (ex) dirigeantes d’agences de publicité, soutenons le compte Instagram “Balance ton agency” ». Instiguée par Sébastien Garcin, ex-DGA de Publicis et DDB et ex-directeur conseil de Ogilvy et Marcel, elle dénonce l’inaction de l’industrie face à ces « témoignages graves et répétés ». 

Oui, les procédés de “Balance ton agency” dérangent ou suscitent des réserves. Pour autant, si d’autres évoquent la “délation”, la “calomnie”, “les heures les plus sombres de l’histoire” et la “présomption d’innocence” dans des communications diverses ou sur les réseaux sociaux, nier la parole des témoins, c’est toujours choisir le camp des auteurs présumés.

Lettre de soutien à @balancetonagency - Le 13 octobre 2020.

Une opinion que rejoint la publicitaire britannique et activiste féministe Cindy Gallop, laquelle enjoint les femmes et les hommes de l’industrie à « se mettre en colère ». « Si des comptes anonymes émergent, c’est parce que le système les a laissés tomber, parce qu’aucune organisation et législation ne fonctionne, rapporte celle qui accueille la parole de victimes depuis plusieurs années. En France, les femmes publicitaires sont peut-être celles qui sont les plus terrifiées à l’idée de parler de ce qu’elles subissent, elles sont désespérées. » 

Peur de perdre son job, de ne pas être promue, de ne pas obtenir d’augmentation, peur des représailles et des menaces aussi… les raisons qui expliquent ce silence sont légion. « Je suis horrifiée par les emails que j’ai reçus de France ces dernières années, poursuit la publicitaire. Si j’encourage toujours les femmes à parler aux médias, toutes me disent : “je ne peux pas, je ne peux tout simplement pas. Ici, l’industrie est horrible, cela pourrait ruiner ma carrière pour toujours.” »

Il y a quelques années, lors d’une conférence organisée par 4A’s (The American Association of Advertising Agencies), la militante rapporte s’être adressée directement au public, en particulier aux responsables des ressources humaines présents dans la salle : « vous savez très bien ce qu’il se passe dans vos rangs, mieux que personne dans l’industrie. Vous êtes au courant de ces accords de non-divulgation, de cet argent qui achète le silence des victimes. Il est de votre devoir de faire tomber ceux qui perpétuent ces abus et qui continuent d’être promus. »

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Après balance ton agence, balance ton annonceur et ton école sup’

Et il faut croire que le mouvement @balancetonagency a fait des petits. Le 30 septembre, soit quelques jours après son lancement, un autre compte, @balancetonannonceur, émerge sur Instagram. Créé par trois étudiantes âgées de 22 à 25 ans, il dénonce le même type de comportements chez certains annonceurs et entend compléter les actions menées par @balancetonagency. « Nous nous sommes rendu compte que nous avons toutes eues affaire à des réflexions sexistes et des abus de pouvoir en entreprise, rapporte l’une des modératrices du compte. Depuis, nous recevons des témoignages quotidiennement. Cela prouve bien que nous sommes tous impactés par ces problèmes sociaux et qu'il est grand temps de le dénoncer ouvertement, pour que la peur change de camp. »

Quelques jours plus tard, c’est au tour du compte @balance_ton_ecolesup de voir le jour. Lancé par un groupe mixte de six étudiants dont la plupart évoluent dans les domaines de la communication et du digital, il dénonce les abus présumés subis par des élèves dans l’enseignement supérieur. « L’initiative de @Balancetonagency a eu une résonance particulière, rapporte une porte-parole du compte. Nous avons tous vécu des situations inadmissibles dans nos écoles, alors on s’est dit : “prenons le problème à la racine, soit dès la formation en études supérieures.” » Sur la page, les élèves publient des témoignages et taggent des écoles (l’ECV, l’IEJ, l’ECS, l’ESP, l’ESSEC, Sup de Pub…) au sein desquelles des abus présumés auraient eu lieu. 

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« Je pense que certains, et même certaines, ne savent pas où commence et où s’arrête le harcèlement sexuel et moral, commente la créatrice de @balancetonagency. Le problème doit être traité à la racine et cela passe par les écoles qui forment ces personnes. »

Une nouvelle ère ?

Visée par certains témoignages, l’école de communication Sup de Pub a pourtant mis plusieurs actions en place pour lutter contre le harcèlement sexuel et moral. « Ça ne sert à rien de faire la politique de l’autruche, c’est un sujet qu’il faut adresser », affirme Laurence Armangau, directrice du service communication et marketing de l’école. Depuis l’année dernière, un référent “harcèlement” a été nommé sur chaque campus. Chaque semaine, un coach extérieur à l’administration et spécialisé en problématiques psychosociales intervient aussi auprès des élèves. « Au moment de la rentrée, nous répétons aux élèves que les portes des référents pédagogiques, des professeurs et de la directrice de l'école sont ouvertes. »

Mais force est de constater que certains craignent de se livrer auprès de leurs référents pédagogiques. Tout comme « certains et certaines n’osent pas aller voir les délégués du personnel ou les RH, quand il y en a, ajoute la fondatrice de @balancetonagency. Parfois, il y a même des gens qui harcèlent parmi les délégués du personnel... Il y a un vrai travail d’information à faire. » Un travail que l’AACC souhaite « renforcer » au travers de formations et d’une ligne d’écoute mise à la disposition des victimes, a déclaré le syndicat dans un récent communiqué.

« Mais a-t-on réellement envie de parler à l’association après la gifle qu’elle vient de nous mettre ? », questionne-t-elle. « Je ne vois pas comment l’AACC peut encore tenir debout. Ce n’est que le début. » Sur Instagram, plusieurs internautes se disent en effet favorables à la création d’un nouveau syndicat pour remplacer une instance qualifiée de « vieillissante ». Créée en 1972, l’association arrive à un moment charnière de son existence. Ébranlée par le #MeToo de la pub et désormais sans patron, elle doit en plus se confronter à la responsabilité de la pub face aux enjeux climatiques. Reste à savoir si elle conservera une légitimité suffisante pour relever ces défis. 

Margaux Dussert - Le 15 oct. 2020
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