Une femme devant un tableau recouvert de post-it et de notes

Balance ta start-up : « Le but n’est pas seulement de recueillir des témoignages, mais de trouver des solutions »

© andresr via Getty Images

Cas de harcèlement, management toxique, culture faussement cool… Depuis décembre 2020, les témoignages dénonçant les travers de la start-up nation s’accumulent sur le compte Instagram Balance ta start-up. Interview avec la créatrice anonyme de ce compte, qui illustre une nouvelle façon de militer sur les réseaux sociaux.

Depuis un mois, le compte Instagram Balance Ta Start-Up lève le voile sur les pratiques managériales peu reluisantes des jeunes pousses. Doctolib, Lydia, Meero… De beaux succès de la french tech y sont épinglés. Mais c’est surtout le cas de Lõu Yetu qui fait exploser le compte, regroupant aujourd’hui plus de 150 000 abonnés. Des centaines de témoignages décrivent des situations de harcèlement et le marketing mensonger de la marque de bijoux. Les conséquences pour l’image de la jeune entreprise sont immédiates : des dizaines de milliers d’utilisateurs se désabonnent de son compte Instagram, sa principale vitrine.

Balance ta start-up, comme Balance ton agency, Balance ton stage, Balance ta rédaction ou encore Balance ton école sup', est aussi l’illustration d’une nouvelle façon de témoigner et de militer sur les réseaux sociaux. Les « balances » d’Instagram sont des anonymes qui se donnent pour mission d’organiser la parole des victimes. Leur but est aussi de leur donner des « armes » en les guidant vers des entreprises plus respectueuses du droit du travail, en leur donnant des conseils via des lives Instagram organisés avec des avocates… Bref elles poussent un cran plus loin le mouvement « de libération » de la parole sur les réseaux initié par #meetoo. C'est ce qu'explique la créatrice de Balance ta start-up, qui préfère rester anonyme.

Interview.

Pourquoi avoir lancé ce compte ? Venez-vous vous-même du monde des start-up ?

Balance Ta Start-Up : J’ai travaillé à la fois dans des grands groupes et dans différentes start-up. Chez ces dernières, les schémas étaient souvent les mêmes : des relations de travail pas très saines, des situations de chantage affectif, un non-respect du droit du travail sous couvert de coolitude, des egos surdimensionnés qui provoquent parfois des situations de harcèlement... J’ai vu naître il y a quelques mois le compte Balance Ton Agency, qui a initié ce mouvement de dénonciation des abus du monde du travail dans différents secteurs. Ce compte a fait évoluer des situations qui ne bougeaient pas depuis de nombreuses années. Et j’attendais avec impatience l’arrivée d’une initiative similaire pour le monde des start-up. Un compte a effectivement été créé mais il n’était pas très actif, alors j’ai décidé de m’y mettre. Si ça n’avait pas été moi, une autre personne l’aurait fait.

 
 
 
 
 
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Les start-up ont souvent été idéalisées mais elles sont aussi beaucoup décriées, par certaines enquêtes journalistiques notamment. Cette prise de conscience n’était pas suffisante selon vous ?

BTS : Oui certains articles ont déjà fait état de ces situations. L’un des éléments déclencheurs de la création de Balance Ta Start-up a d’ailleurs été une enquête de Mediapart sur l'enfer vécu par les salariés de Lunettes Pour Tous publiée en décembre 2020. Mais je n’ai malheureusement pas eu le sentiment que cette enquête ait eu une énorme visibilité. Le problème avec les start-up, c’est que de nombreux employés ne connaissent pas bien leurs droits, se sentent vite intimidés et seuls, car ils n’ont pas accès à des services RH comme dans de grands groupes. Tout le monde vit aussi avec l’idée que c’est une grande chance de travailler dans ces entreprises, que des personnes envient notre place. Je veux lever le voile sur un monde qui est encore idéalisé, par les étudiants notamment. Mais mon objectif n’est pas de diffamer, ni de ne dénoncer que le négatif : je veux aussi relayer les bonnes pratiques de management. Je tiens aussi à faire attention à la part de témoignages négatifs et positifs reçus au sujet d’une start-up. Si j’ai 70 % de positif et 30 % de négatif, je respecterai cette proportionnalité dans les témoignages relayés. Car l’idée est aussi de guider les personnes en recherche d’emploi.

Contrairement à un mouvement comme #meetoo, qui était principalement axé sur la libération de la parole des victimes, votre compte comme d’autres comptes Balance a aussi une composante conseil…

BTS : Oui, on organise par exemple un live avec l’avocate Elise Fabing, qui est très militante et spécialisée en droit du travail. Elle avait déjà aidé le compte Balance ton agency. Le but n’est pas seulement de recueillir les témoignages, mais aussi de donner des réponses et des solutions aux salariés et indépendants qui travaillent pour ces entreprises, de leur donner des armes pour affronter certaines situations. De nombreuses personnes disent qu’elles nous contactent car elles n’ont pas de réponse de l’inspection du travail, certaines sont en détresse… C’est le signe que leur parole a besoin d’être écoutée et n’a pas trouvé d’espace jusque là.

Qu’attendez-vous des start-up épinglées sur votre compte ?

BTS : Qu’elles se remettent en question. Pour Lõu Yetu, c’est tout l’inverse qu’il s’est passé. La fondatrice a répondu aux accusations via un communiqué au nom de sa marque en utilisant le pronom « on » . Le bien-être des salariés est le dernier point évoqué dans la réponse. Pour le moment, les entreprises sont très peu nombreuses à répondre. Mais le compte a à peine un mois, il est encore tôt pour constater des changements.

Vous portez beaucoup de responsabilités. Ces témoignages anonymes peuvent avoir d’importantes conséquences. Comment gérez-vous cela ?

BTS : C’est beaucoup de stress, mais les nombreux messages positifs que je reçois me confortent dans l’idée que ce que je fais a un sens. Pour Lõu Yetu, je ne m’attendais pas à la réaction en masse des gens, cela m’a un peu dépassée. Je pense que c’est un cas un peu particulier : en plus du sujet autour du management, Lõu Yetu ment à ses clients, à sa communauté. Donc ça a davantage parlé au grand public. Par ailleurs, pour vérifier l’authenticité des témoignages, je demande des preuves qui m’assurent que la personne a bien travaillé dans l’entreprise dont elle parle. Il m’est déjà arrivé de recevoir des témoignages qui semblaient peu fiables, provenant de comptes à 0 abonné et je ne les ai pas publiés. Les témoignages anonymes ont leur limite, mais c’est aujourd’hui la seule façon de donner la parole aux salariés qui ont souvent peur de s’exprimer. J’aimerais aussi lancer un appel aux journalistes pour compléter les témoignages publiés sur Balance Ta Start-Up par des investigations.

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