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critique collapso Catherine Raphael Larrère

« La collapsologie nous aveugle : quand des mondes s'effondrent, d'autres naissent »

Le 16 oct. 2020

Pour les collapsologues, c’est entendu : nous fonçons pied au plancher sur l’autoroute de l’effondrement global. Attention, nuance le couple d’enseignants-chercheurs Catherine et Raphael Larrère, agiter le spectre de la catastrophe nous enferme dans l’impuissance.

À contre-sens de l’agenda médiatique dominé par les théories de l’effondrement, Catherine et Raphael Larrère publient un essai tout en nuance. Dans Le pire n’est pas certain. Essai sur l’aveuglement catastrophiste (Premier Parallèle, 2020), ils insistent sur la diversité des situations possibles face aux catastrophes climatiques. Quand des mondes s’effondrent, d’autres naissent et c’est cette attention aux possibles qui redonne du pouvoir d’agir.

La collapsologie a contribué à ouvrir les yeux à une partie de la population sur la réalité des dérèglements climatiques en cours. Pourquoi dénoncer l’ « aveuglement catastrophiste » ?

CATHERINE et RAPHAEL LARRERE : Nous critiquons les collapsologues lorsqu’ils affirment « tout est déjà connu d’avance, l’effondrement global est une certitude ». Ce qui est complexe n’est jamais certain et encore moins prévisible. C’est pourquoi nous parlons d’aveuglement catastrophiste. Loin d’aider à comprendre la situation, ils éludent la diversité des catastrophes possibles en n’envisageant qu’une catastrophe unique. Certes, les collapsologues ont largement contribué à diffuser le message sur la gravité de la situation climatique. Ils ont réussi à sensibiliser le grand public à ces questions, qui étaient jusqu’alors circonscrites au milieu écologiste militant. Nous reconnaissons la gravité de la situation, mais nous contestons l’idée que l’effondrement est une réalité inévitable : il n’est pas sérieux d’en parler comme d’une certitude.

Qu’est-ce qui vous agace le plus dans ce cadre de pensée ?

C & R. L. : Ce cadre de pensée s’est diffusé dans la galaxie écologique, allant jusqu’à imprégner les discours de ceux qui n’y adhèrent pas, ou pas tout à fait. Il est omniprésent, à tel point qu’exprimer son désaccord c’est courir le risque d’être assimilé au climato-scepticisme ! Notre intention n’est pas de manifester un scepticisme vis-à-vis de la gravité de la situation environnementale. Ce que nous soulignons, c’est que la collapsologie est une forme de radicalité non-politique. Elle est efficace pour attirer l’attention sur la gravité de la situation mais elle se contente de faire la promotion d’attitudes privées. La catastrophe étant inévitable, la seule option consiste à s’adapter, chacun de son côté. Par ailleurs, il y a dans la collapsologie une vision religieuse qui fait de la certitude de la fin une croyance, et non un savoir. Nous mettons l’accent sur le contexte dans lequel la collapsologie apparaît : c’est important pour la comprendre.

Vous êtes très critiques du caractère inoffensif de la collapsologie sur le plan politique. Que voulez-vous dire ?

CATHERINE LARRÈRE : Pour caractériser la situation actuelle, il est devenu courant de parler d’urgence écologique. Or cette façon de faire relève de ce que j’appelle la pédagogie de la catastrophe. En grossissant et en rapprochant le danger, cette rhétorique produit de la sidération devant l’énormité de ce qui nous menace. Elle ne permet pas d’étudier la situation et de voir s’il y a des façons d’y faire face.

Par exemple, on fait peur aux gens en expliquant que, d’ici peu, on devra faire face à des températures dépassant les 45°. Or la réponse à cette situation climatique extrême diffère en fonction des contextes. Ainsi, en Arabie Saoudite on construit en béton, ce qui fait monter la température et oblige à avoir recours à l’air conditionné, grand émetteur de gaz à effet de serre. Au Yemen, on a conservé un habitat traditionnel en terre, qui permet de se passer d’air conditionné et ne produit pas de réchauffement urbain. Se focaliser sur l’horreur de la situation future ne permet pas d’appréhender ces différences. Cela peut tout au plus inviter à prendre des mesures rapides, d’urgence, alors qu’il faut envisager le très long terme.

catherine et raphael larrère

« Il y a dans la collapsologie une vision religieuse qui fait de la certitude de la fin une croyance, et non un savoir »

Catherine et Raphaël Larrère

En reprenant les travaux de l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy, vous rappelez que les systèmes complexes sont à la fois robustes et vulnérables. Insiste-t-on à tort sur leur vulnérabilité ?

C & R. L. : Jean-Pierre Dupuy est un théoricien des systèmes complexes qui a considérablement influencé les collapsologues, qui le citent régulièrement comme une référence. Néanmoins sa position diffère de celle d’Yves Cochet ou de Pablo Servigne. Tout son propos est d’expliquer que l’effondrement des systèmes complexes est de l’ordre du possible, mais pas du destin. Il insiste en effet sur l’idée que ces systèmes sont à la fois résilients et vulnérables. Les mécanismes irrésistibles de la catastrophe n’existent pas. L’effondrement global n’est pas impossible mais il est improbable. Ce qui est en revanche tout à fait probable, et s’est déjà produit, c’est une multiplicité de catastrophes locales. C’est à cela qu’il faut faire face, dans la diversité des situations, pas un effondrement unique, global et synchrone.

Vous rappelez, à juste titre, que certaines civilisations ont déjà connu l’effondrement, et d’autres sont en train de le traverser.

C & R. L. : Élargir la perspective permet de voir que certaines sociétés se sont déjà effondrées. L’arrivée des Européens dans ce qu’ils ont appelé le Nouveau Monde a provoqué l’effondrement des civilisations qui s’y trouvaient. Nous avons beaucoup à apprendre de ceux qui ont perdu leur monde a cause de nous et qui ont appris à survivre. Quant aux effondrements environnementaux, ils sont devenus fréquents et récurrents. C’est le cas par exemple des mégafeux, ces incendies violents que l’on ne sait pas éteindre. Ils sont dus à une multiplicité de causes qui conjuguent le réchauffement climatique récent et une histoire qui est souvent celle de la colonisation. Que ce soit en Californie en Australie ou en Sibérie, ces mégafeux, même quand les pertes humaines sont faibles causent des ravages écologiques extrêmement graves.

Ces exemples ne servent pas à relativiser ce qui est à venir. Mais nous posons la question : se traduisent-ils par un effondrement total ? Non… Ce que les mégafeux nous apprennent, c’est qu’il est impossible de prévoir l’impact du réchauffement global sur les écosystèmes à l’échelle locale. Il faut toujours regarder la diversité des situations. Or les collapsologues sont obsédés par la globalité.

La pandémie illustre l’idée qu’un phénomène provoque des réponses très diverses, en fonction des contextes.

C & R. L. : La pandémie est en effet un phénomène mondial, porté par une économie globalisée. L’interconnexion du monde a accru la rapidité de la diffusion de la pandémie et sa gravité. Mais ce qui frappe, c’est la diversité des impacts et des réactions. L’Allemagne et la France sont des pays très proches, mais ils n’ont pas été touchés de la même manière. Et les mesures prises par les deux gouvernements ont été différentes. Par ailleurs, le chaos n’est pas advenu. Les conséquences socio-économiques de cette crise sont terribles, mais nous n’avons pas sombré dans la guerre civile généralisée, comme certains semblaient le promettre. Au contraire, des formes de solidarité se sont manifestées, les institutions ont tenu.

L’angoisse face au futur semble pourtant légitime : le climat se dérègle, la pauvreté explose, les droits sociaux régressent, des entreprises font faillite…

C & R. L. : Dans l’essai, Générations collapsonautes. Naviguer par temps d’effondrements, Yves Citton et Jacopo Rasmi proposent le terme d’effritement(s) pour qualifier la situation que nous vivons. Nous pensons que ce terme est plus adéquat. On vit moins un effondrement qu’une désintégration multiforme de la situation. Soyons clairs : les choses vont mal ; mais il ne faut pas renoncer à agir ou à prendre en compte la diversité des situations. Or nous pensons que l’ idée d’effondrement nous condamne à l’impuissance collective.

Ce sont des mondes divers qui s’effondrent, pas le monde, dans sa globalité. Nous devons êtres attentifs à la diversité de ces possibles. En cela, nous nous retrouvons dans le récit que fait l’anthropologue Anna Tsing, de la façon dont le matsutake, convoité par les Japonais, pousse dans les forêts de l’Oregon dévastées par la gestion capitaliste et permet de faire vivre des populations qui ont fuit la guerre en Asie du Sud Est. Le matsutake est la preuve que la vie dans les ruines du capitalisme est possible, même si elle est incertaine et inconfortable.

Si le pire n’est pas certain, existe-t-il des raisons d’être optimiste aujourd’hui ? Comment ne pas sombrer dans l’impuissance ?

C & R. L. : La question n’est pas d’anticiper l’avenir, comme beaucoup l’ont fait en s’interrogeant sur « l’après-Covid ». Il s’agit plutôt de se demander, comme l’a fait Bruno Latour : qu’est-ce que la pandémie a révélé de possible, qui jusque là paraissait ne pas l’être ?

Les revendications hospitalières et les grèves de 2019 s’étaient heurtées au mur de l’absence de crédit : il n’y avait pas d’argent. Quelques semaines plus tard, le président Macron parlait de préserver la capacité de fonctionnement des hôpitaux « quoi qu’il en coûte ». La doxa budgétaire qui fixe le seuil des dépenses publiques à 3% du PIB a elle aussi été contournée pour favoriser la relance de l’économie. Cette ouverture des possibles nous amène à réfléchir et à faire évoluer notre perception : jusqu’à quel point c’est possible, comment c’est possible ? Dans le cas des dérèglements climatiques, l’enjeu est d’appliquer ce mode de pensée à l’échelle du temps long.

Nastasia Hadjadji - Le 16 oct. 2020
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