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Help : Comment garder du temps de cerveau disponible ?

Le 23 févr. 2018

La bataille pour capter votre attention fait rage. Mais vous pouvez garder le contrôle. Décryptage par Yves Citton.

Notre sentiment d’hyperconnexion plus ou moins diffus accuse souvent les nouveaux médias.

YVES CITTON : Il faut se méfier de ces gens qui affirment que tout est nouveau et différent, pour se demander, étant donné que telle ou telle chose est en train d’émerger, comment celles qui préexistaient se reconfigurent. L’archéologie des médias raisonne sur le temps long, en termes de couches successives dont les plus anciennes restent actives et ce malgré l’arrivée des plus récentes. Les médias du monde numérique, ou métamédia pour reprendre la notion d’Alan Kay, ont effectivement la particularité de pouvoir simuler tous les autres médias : avec notre téléphone portable nous pouvons envoyer des messages comme autrefois nous le faisions par courrier, visionner des films comme nous allions au cinéma, consulter des informations comme naguère nous lisions un quotidienIls condensent donc, sur un seul objet, ce qui préexistait, sous des formes éclatées en plusieurs médias. Certes, ils ont créé de nouvelles fonctionnalités, comme le mode recherche entre autres exemples, mais ils n’ont pas tout inventé : ils ne suppriment pas la force de frappe des médias dit de masse, et partagent avec eux cet objectif de captation de l’attention.

De la course à l’audimat à la course aux clics, dans cette compétition de la captation de l’attention, qu’est-ce qui a changé ?

Y. C. : Nous continuons à faire des choses que nous faisions il y a des siècles, voire des millénaires, mais on peut désormais les faire très différemment. Avec le numérique, notre attention est sursollicitée par une offre qui a été démultipliée. Cet embarras du choix a provoqué un accroissement de ce que l’on appelle le coût d’opportunité. Cette notion souligne le fait que si je fais une activité x, je perds l’opportunité de faire une activité y, et comme la possibilité de faire autre chose a littéralement explosé, cela provoque ce stress que nous ressentons tous, parce que nous savons qu’il y a forcément quelque chose de bien à faire ailleurs…

Ce n’est donc pas nous qui sommes plus distraits, ou plus déficients qu’avant, ce n’est pas un problème moral qui ferait que l’on ne sait plus se concentrer, mais c’est qu’il existe une telle quantité d’opportunités que l’on passe notre temps à chercher celle qui pourrait nous combler au mieux.

Or, nous ne sommes pas du tout équipés pour gérer cette offre surabondante. Cela nous pose toute une série de problèmes. On parle à cet égard de « tyrannie du choix » : le travail du choix est épuisant et en arrive à écraser le plaisir (ou la possibilité même) de la jouissance. Pendant des siècles, nous nous sommes conformés psychologiquement, socialement, intellectuellement à un certain mode de communication, et depuis vingt ans toutes ces choses nouvelles ne répondent plus à nos structures.

photo Ahmed Saffu

Photo ® Ahmed Saffu

Les médias ont aussi recours à des techniques nouvelles pour provoquer notre attention… 

Y . C. : Effectivement, nous nous focalisons souvent sur ce qui se passe entre nous et nos écrans, l’offre des contenus, mais le changement le plus majeur se situe sans doute entre nos écrans et les serveurs. La nouveauté absolue réside dans cette capacité qu’ont les médias à modéliser et à monitorer notre attention. À travers le Big Data, les algorithmes, et maintenant l’apprentissage profond, toutes nos attentes passées déterminent ce à quoi l’on nous donne accès. Hollywood avait déjà éprouvé le modèle : quand un film fonctionnait, on essayait de renouveler son succès sur les productions suivantes.

Mais la rapidité avec laquelle cela se fait, la quantité de population sur laquelle la règle s’applique, la finesse et la personnalisation développées au cours des dernières décennies changent radicalement la donne.

Pour une part, nous profitons de ces technologies. Il est effectivement merveilleux que Google puisse trouver aussi vite ce que je cherche. En même temps, on comprend que cela peut créer ce qu’Eli Pariser désigne comme autant de « filtres de bulles ». Dans son ouvrage paru en 2012, il prenait l’exemple de la marée noire que BP a provoquée au Mexique. Sur Google, il avait pu constater que les informations reçues sur cette catastrophe étaient très variables selon le profil de l’internaute. Si vous étiez plutôt de gauche, amateur d’art contemporain, activiste…, vous pouviez consulter des articles dénonçant le comportement irresponsable de BP, alors que si vous étiez chef d’entreprise, plutôt républicain…, les articles qui apparaissaient soulignaient à quel point BP se sortait bien de cette affaire, à quel point l’entreprise avait bien géré cette crise, de façon responsable…

Cela illustre les effets des filtres de bulles. Ils permettent de trouver l’information très vite, mais risquent aussi de nous isoler chacun dans notre petit monde. Le phénomène a été beaucoup dénoncé lors de l’élection de Trump : le risque est que l’on n’écoute plus que les gens qui pensent comme nous, et que l’on soit prisonnier de nos propres attentes.

Est-ce uniquement une menace, ou peut-on y voir une opportunité ?

Y. C. : Le même Eli Pariser a lancé Upworthy.com, le média qui a connu la plus forte croissance de l’Histoire. En un an, son audience était déjà de 20 millions de visiteurs. Le concept était de donner de la visibilité à des causes progressistes. Ils reprenaient des nouvelles, des analyses, des histoires, des témoignages déjà publiés sur le Web, changeaient le titre, ajoutaient une image, éditorialisaient le contenu avant de le diffuser. La large diffusion ainsi obtenue s’articulait à des campagnes de signatures qui ont fait bouger certaines frontières sur des causes significatives.

Donc, on a là quelqu’un qui travaille sur les filtres de bulles et qui, au lieu de se lamenter, crée un nouveau média.

Cela prouve que l’on peut trouver des solutions, et que nous nous devons de réfléchir au lien complexe et ambivalent entre attention et curiosité. Cela dit, bien sûr, ça n’a pas empêché Donald Trump d’être élu en automne dernier, donc il y a encore bien du travail à faire, et bien des dispositifs à inventer pour dépasser le monstrueux hybride médiatique dont Trump, homme de télévision, a su bénéficier à l’aube de l’avènement du numérique


Cet article est paru dans la revue 11 de L’ADN : Connexion – Déconnexion - Reconnexion. A commander ici.


 

Photo Keri Luamox

Photo ® Keri Luamox

L’attention aurait pour contrepoint la curiosité ?

Y. C. : Il faut cultiver la curiosité, activement, ne pas que la réprimer, en mettant sans cesse au défi nos attentes et ce qui vient les combler.

Par exemple, quand je pose une question à Google, je peux me demander comment j’aurais pu la poser différemment, ou ce qui se passe si je ne regarde pas la première page mais les suivantes…

Il s’agit de mettre ces outils constamment au défi. Chaque fois que nous parlons de données, nous devrions traduire cela en termes de prises. Les données ont toujours été prises quelque part, et chaque fois que l’on nous donne quelque chose, nous leur donnons prise sur nous. Notre défi est de jouer la surprise, se dire que le jeu consiste à surprendre ce que l’on me donne, en réagissant différemment, ou en prenant autre chose que ce que l’on veut me donner, sortir du droit chemin, faire des détours. Le travail de l’attention doit s’exercer là : être attentif à déjouer les attentes.

En ce qui concerne mon métier d’enseignant, aujourd’hui que tout le monde a accès à Google et Wikipédia, je crois qu’il est moins question de transmettre des savoirs que d’équiper mentalement la curiosité des étudiants, leur apprendre à sortir de nos bulles.

Nous sommes tous sommés d’exercer notre devoir de surprise.

PARCOURS D’YVES CITTON 

Professeur de littérature française du XVIIIe siècle à l’université Grenoble-Alpes et membre de l’UMR LITT&ARTS (CNRS 5316), après avoir enseigné à Sciences-Po Paris, à l’University of Pittsburgh et à l’université de Genève, d’où il a reçu son doctorat en 1992. Il co-dirige la revue Multitudes, anime une émission mensuelle sur Radio Campus Grenoble 90.8 FM, intitulée « Zazirocratie », et a publié une dizaine d’ouvrages.

À LIRE

Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Seuil, 2014.

L’Économie de l’attention, Nouvel Horizon du capitalisme, sous la direction d’Yves Citton, La Découverte, 2014.

Yves Citton, Mediarchie, Seuil, 2017.

Eli Pariser, The Filter Bubble, Penguin Books, 2012.


 

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