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avion dans une forêt abandonnée
© Brennan Martinez via Unsplash

Anna Tsing : « Imaginons un art de vivre dans les ruines du capitalisme »

Le 14 oct. 2020

Face aux crises, nous allons devoir repenser nos modes de vie. Entre stratégies de survie et recherche d’alliances inattendues, l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing défend l’idée d’un art de vivre qui compose avec les ruines du capitalisme.

Virus, champignons, bactéries. Ces organismes vivants savent prospérer dans la précarité et les environnements dévastés. Et si nous devions nous en inspirer pour forger un nouvel art de vivre, adapté à la condition instable de notre temps ? C’est la proposition de l’anthropologue américaine Anna Lowenhaupt Tsing, autrice de l’essai très remarqué Le champignon de la fin du monde, sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme (Editions La Découverte, 2017).

Comment vivre dans un monde d’incertitude radicale où les crises se multiplient ?

Anna Lowenhaupt Tsing : Il est tout à fait possible de vivre dans les ruines du capitalisme. Mais pour cela nous devons changer radicalement de perspective. Il nous faut cultiver un nouveau type d’acuité, une nouvelle sensibilité et surtout apprendre à trouver des alliés dans des endroits inattendus, où nous n’aurions jamais pensé regarder. Les plantes, les animaux, les micro-organismes sont des alliés potentiels. Je crois par exemple qu’un organisme aussi humble qu’un champignon peut être un allié formidable. Pour le comprendre, nous devons les observer avec attention, en nous débarrassant de notre regard suprémaciste. L’humain n’est pas une entité insulaire. La vie n’est qu’un tissu d’interdépendances et de collaborations, le plus souvent sans stabilité. C’est la raison pour laquelle, je m’intéresse aux écologies issues de la perturbation, aux espèces qui vivent ensemble au sein d’environnements incertains. Ces cohabitations ne sont pas forcément collaboratives, elles peuvent s’opérer sans harmonie, mais elles forment de nouveaux assemblages, des alliances inattendues. C’est cela, la vie dans les ruines.

L’histoire de cette vie dans les ruines était le sujet de votre essai Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme.

A. L. T. : En effet, dans cet essai j’écrivais déjà sur le temps de l’incertitude. Notre époque est caractérisée par le fait que l’on ne sait pas vraiment ce qu’il va se passer demain. Nous réalisons la dimension fondamentalement précaire de la vie humaine, mais aussi de la vie des animaux, des plantes. Je voulais donc raconter cette époque où tous les grands récits autour de la notion de progrès sont en train de s’effondrer. Des récits comme « l’économie doit être en croissance perpétuelle », « la diminution de la biodiversité fera de la place pour de nouvelles espèces » ou bien encore « pour rendre nos systèmes plus efficaces il faut les développer à très grande échelle ». Nous nous sommes longtemps appuyés sur ces récits pour envisager notre développement, nous pensions sérieusement que ces systèmes nous rendraient la vie meilleure. En réalité, ils nous ont mis gravement en danger. Les interventions humaines toujours plus nombreuses font que le monde d’aujourd’hui est désormais principalement constitué de ruines. Et nous devons apprendre à vivre de la meilleure des manières possibles dans ce monde perturbé.

Que nous apprend le champignon matsutake sur le capitalisme globalisé ?

A. L. T. : Le matsutake est un organisme rare. Je l’appelle le « champignon de la fin du monde » car il prospère dans des forêts industrielles abandonnées et des lieux dévastés par l’activité humaine. Et sa présence permet l'éclosion d'une économie, car le matsutake nourrit un marché global. Ce type d’agencement forme ce que j’appelle la « troisième nature ». Ce terme désigne l’ensemble de ces organismes qui prospèrent à l’intérieur du capitalisme, sans pour autant avoir été sciemment produit par lui. On peut considérer que les mutations de certains virus sont aussi un exemple de troisième nature. D'après moi, il nous faut apprendre à « vivre avec » ces organismes, plutôt que de chercher à les éradiquer.

Je crois que c’est en apprenant à reconnaître la troisième nature, à l’apprécier dans sa diversité mais aussi son étrangeté, que nous pourrons nous aussi vivre dans les ruines. J’ai l’habitude de dire que l’espèce humaine doit se frayer un chemin au travers du désastre. Il s’agit pour nous de développer de nouvelles stratégies de survie collaborative, en cherchant ces alliés inattendus tout en restant attentifs au fait que ces assemblages se recomposent en permanence. Ils sont radicalement instables.

« Il est temps que l’on accepte de raconter avec sensibilité des histoires terribles, qui sont le fruit d’une observation rigoureuse »
Anna L. Tsing

Anna Tsing avec des oiseaux

Les situations de crises nous poussent à réfléchir aux processus de résilience. Doit-on lire votre livre comme un manifeste pour une résilience des espèces, ou est-ce une interprétation erronée ?

A. L. T. : Mon objectif n’est ni d’être sinistre ni d’être optimiste, mais d’observer avec acuité. J’ai été enchantée par l’accueil qui a été réservé à mon livre. J’ai toutefois été surprise par l’interprétation qui en a été faite. On a lu l’ouvrage comme un manifeste de la résilience et le matsutake a été érigé en symbole de ce qui peut prospérer dans les ruines, malgré les dommages que nous infligeons aux écosystèmes. Mais mon intention n’était pas de présenter un avenir joyeux. Il est temps, je crois, que l’on accepte de raconter avec sensibilité des histoires terribles, qui sont le fruit d’une observation rigoureuse.

Raconter de belles histoires qui décrivent des réalités tragiques est au cœur du nouveau projet que je mène avec une centaine de scientifiques, anthropologues, designers et artistes du monde entier. Nous l’avons baptisé Feral Atlas. The More-than-Human Anthropocene. La question centrale que nous posons est donc : comment vivre au mieux dans les ruines ? Et nous tâchons d’apporter divers exemples de mécanismes de survie collective, de nouvelles compositions qui naissent de l’enchevêtrement. Nous invitons les individus à développer leur sens de l’observation en portant un intérêt renouvelé aux détails, même les plus insignifiants. Car ce sont dans ces interstices que naissent les collaborations inattendues.

Pouvez-vous illustrer cette idée de « collaboration inattendue », de nouvelles stratégies d’alliances instables ?

A. L. T. : L’anthropologue Jacob Doherty a, par exemple, travaillé sur les systèmes de collecte de déchets dans les décharges à ciel ouvert de Kampala, en Ouganda. Il a proposé pour le Feral Atlas de raconter l’histoire d’une espèce d’oiseau migrateur qui, du fait des changements climatiques, s’est sédentarisée dans ces décharges. Les autorités locales ont horreur de cet oiseau et cherchent à tout prix à l’éradiquer, en partie parce qu’il produit de nombreuses déjections. Or il se trouve que cet oiseau est en fait un allié pour les fouilleurs de poubelles et les travailleurs de la décharge. C’est précisément parce qu’il se nourrit des restes de déchets organiques que les travailleurs peuvent plus facilement trier les déchets, car les parties métalliques sont plus visibles, une fois débarrassées des restes organiques. Dans cette décharge de Kampala, les hommes, les femmes et les oiseaux forment une alliance d’un type nouveau, au cœur-même de la ruine.

Néanmoins certaines histoires que nous rapportons ne sont pas positives. L’anthropologue Kate Brown s’intéresse depuis plusieurs années aux conséquences diverses de la catastrophe de Tchernobyl sur les écosystèmes environnants. Il se trouve que cette zone produit aujourd’hui la majorité des myrtilles sauvages que nous consommons en Europe et en Amérique du nord. Là encore, des collaborations inattendues ont émergé au cœur de forêts radioactives, entre une espèce de plante, les myrtilles, et un contexte économique qui a favorisé la mise en place de filières de récolte et de distribution. Un montage de la part des producteurs a permis de contourner les standards européens en mélangeant les fruits radioactifs avec d’autres plus sains.

Ces exemples nous montrent que la globalisation donne naissance à des situations qui peuvent être autant fructueuses que désastreuses. Pour nous frayer un chemin dans les ruines, nous devons partir dès à présent à la recherche des alliés inespérés qui nous attendent pour former de nouvelles stratégies de survie, et inventer de nouvelles collaborations ; sans plus oublier que nos plans ne fonctionneront pas comme nous l’avons anticipé. Il nous faut embrasser l’incertitude et « vivre avec le trouble », pour reprendre l'expression de ma collègue et amie, l'anthropologue Donna Harraway.


Cet article est paru dans la revue 23 de L'ADN - consacrée à la manière dont on peut gérer et vivre avec les crises. Pour se procurer ce numéro - "Antifragile, et si on apprenait à grandir par temps de crise ?" - cliquez ici.


À lire :

Friction, Délires et faux-semblants de la globalité, Anna L. Tsing, Editions de La Découverte, 2020

Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Anna L. Tsing, Editions La Découverte, 2017

À suivre :

Feral Atlas. The More-than-Human Anthropocene : Instagram

Nastasia Hadjadji - Le 14 oct. 2020
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