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Une femme de dos montant des escaliers
© Leon Macapagal via Pexels

Les crises ? On ne les règle pas « du haut vers le bas »

Le 30 sept. 2020

La gestion de crise est devenue une affaire d’experts, et on présume souvent qu’elle se règle depuis le haut vers le bas. C’est une erreur. Car l’aide de tous les acteurs concernés par une crise peut s’avérer précieuse – jusqu’à celle des citoyens. Un propos défendu par la chercheuse en sciences de gestion Marie Kerveillant, et qu'il est assez bon de rappeler en ce moment.

Dans la gestion de crise, les citoyens sont souvent considérés comme des figurants à qui les autorités doivent donner des instructions. Comment avez-vous perçu les comportements individuels durant la crise du Covid-19 ?

MARIE KERVEILLANT : Beaucoup de choses m’ont paru positives. D’abord, les gens ont passé du temps à se renseigner sur la maladie. Ils ont voulu comprendre. Parfois, ils sont allés jusqu’à consulter des sites très pointus de spécialistes. Certes, on a pu leur reprocher de se prendre pour des virologues ou des épidémiologistes. Mais cette crise touche tout le monde, et sur presque tous les plans – personnels et professionnels. Il paraît donc non seulement normal mais également sain que tout le monde veuille se renseigner. Par ailleurs, chacun a dû apprendre à faire le tri dans des informations contradictoires, des débats entre experts, des fake news... Là encore, il s’agit selon moi d’un apprentissage intéressant. Cela permet de comprendre la complexité des enjeux d’une pandémie, la manière dont les connaissances scientifiques se transmettent et s’établissent. Dernier point, on a vu émerger des initiatives solidaires pour aider les plus démunis, les personnes âgées... Elles venaient d’associations déjà très organisées, mais aussi de médecins de ville, d’infirmières, de directeurs d’école, de simples citoyens, d’étudiants... Tout cela prouve combien la société civile veut aider dans la gestion de crise.

D’un autre côté, on a pu constater que des effets de panique avaient participé à l’emballement de la crise : les SAMU, par exemple, ont été complètement parasités par des appels de citoyens apeurés.

M. K. : Certaines communications ont eu tendance à terroriser les gens, et non pas à les mettre en action. C’est un phénomène assez classique, et le fait que l'État s’érige en parent protecteur ou en gestionnaire unique participe de cette dynamique. Des acteurs clés comme les médecins, les pharmaciens, les laboratoires d'analyses..., tous ces acteurs de terrain qui étaient prêts à agir ont été écartés des processus de décision. Ils auraient pourtant pu être des relais extrêmement utiles.

Quels sont les bénéfices à travailler avec la population ?

M. K. : Les citoyens peuvent être très moteurs dans la gestion de crise. Durant les grandes inondations, c'est au niveau local que s’organise l'entraide : c’est entre voisins qu’on se dépanne. Et si on prend l’exemple de l’épidémie du sida, ce sont des particuliers qui, face au manque d'intérêt suscité par la maladie, se sont fédérés en créant des associations. Ils sont devenus de vrais spécialistes de la maladie, ont organisé des colloques, ont réussi à mobiliser la recherche médicale. Ce sont eux qui ont fait bouger les parties prenantes. A contrario, les citoyens peuvent jouer un rôle de frein. Sur les crises nucléaires, par exemple, si l’industrie n'embarque pas les populations, une suspicion de manque de transparence s’installe et nuit à toutes les actions.

Chaque crise ne constitue-t-elle pas l’occasion d’un apprentissage individuel et collectif ?

M. K. : Si, et on constate que les populations qui ont subi le plus grand nombre de crises s’avèrent être celles qui réagissent le plus efficacement. En Afrique, bien qu’il y ait un vrai problème d’infrastructures hospitalières, les populations ont connu Ebola et sont donc très préparées aux mesures de confinement. Tous les pays voisins de la Chine qui avaient subi le SARS, Taïwan, le Vietnam, la Corée du Sud, ont tout de suite adopté les mesures barrières et ont su exactement comment réagir. En France, nous avons pu constater le même type d’apprentissage à la suite des attentats. Beaucoup de gens ayant été choqués de se découvrir complètement impuissants ont décidé de se former aux premiers secours. Ils ont raison. Car si nous avons des services hospitaliers très performants, il n’en reste pas moins que ce type de compétences peut sauver des vies. Mais ces initiatives ne devraient pas rester individuelles. Elles devraient se faire en collaboration entre citoyens et État. Il existe par exemple les Journées d'appel à la défense, pendant lesquelles les jeunes peuvent apprendre à faire un massage cardiaque. Mais aujourd’hui, alors que nous sommes au cœur de la gestion d'une pandémie, il y aurait beaucoup d’autres gestes à apprendre. Il faudrait y consacrer du temps.

Les attentats ont été aussi l’occasion de mettre en place de grands dispositifs de gestion de crise au niveau des organismes de santé (le plan Orsan, les plans blancs...). Est-il temps d’imaginer des plans qui incluraient davantage les citoyens ?

M. K. : Certainement, mais il ne faudrait pas que chaque crise provoque un catalogue de best practices qui pourraient devenir un peu stérilisantes à long terme. En effet, les mesures pourraient devenir incrémentales, et aboutir à des absurdités : le port du masque et des gestes barrières qui se déclencheraient ou dureraient plus que nécessaire. Nous devons sans doute lancer une vraie réflexion, individuelle et collective, qui nous permettrait d’adapter nos réactions aux crises, à grande échelle, et de manière plus locale.


Cet article est paru dans le numéro 23 du magazine de L'ADN : « Anti-fragile » - À commander ici !


PARCOURS DE MARIE KERVEILLANT

Chercheuse en sciences de gestion actuellement en post-doc à l’ESCP, l’École supérieure de commerce de Paris, Marie Kerveillant a reçu le prestigieux prix de la Chancellerie des universités en 2018 pour sa thèse en sciences économiques. Elle analysait le rôle de la société civile dans la gouvernance du risque nucléaire.

Béatrice Sutter - Le 30 sept. 2020
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