Extrait du documentaire Jobfished de la BBC

« Jobfished »  : l’histoire folle d’une fausse entreprise qui a embauché des dizaines de personnes

Pendant un an, la BBC a enquêté sur une agence de design qui reposait entièrement sur des mensonges : faux dirigeants, faux clients, plagiat… Quand la culture de l’arnaque s’invite dans le monde de l’entreprise. 

Sur Tinder ou toute autre appli de rencontre, il est assez banal de se faire « catfished » . C’est-à-dire que la personne avec laquelle vous avez matché s'avère moins flamboyante que prévu. Elle utilise une fausse photo, s’invente une vie dans l’espoir de séduire. Madbird, une agence de design branchée, a reproduit cette technique à plus grande échelle dans le monde professionnel pour attirer des candidats et des clients potentiels. 

Un site soigné et un leader charismatique 

Plusieurs victimes de cette entreprise mensongère ont été interviewées par la BBC dans le cadre du très médiatisé documentaire Jobfished, diffusé le 21 février sur la chaîne britannique (et disponible en version audio sur BBC World). Toutes ont été dupées par des annonces d’emplois prometteuses et un site web soigné. Sur celui-ci, Madbird prétendait travailler avec de grosses entreprises comme Nike, Toni & Guy, Tate et Facebook, portfolio et témoignages clients à l’appui. Les candidats ont également été séduits par la personnalité charismatique d’Ali Ayad, fondateur de Madbird, son air à la Tom Cruise (dixit une ex-salariée) et son profil Instagram très suivi (90 000 abonnés) montrant notamment une photo (truquée) de lui dans le magazine GQ. 

L’entreprise qui prétend avoir des locaux à Londres fait travailler ses salariés à distance. Ces derniers se rencontrent uniquement lors de réunions Zoom. Mais en 2020, ce dispositif très digital ne suscite pas tellement d’interrogations. 

La pandémie : terreau fertile pour recruter facilement des candidats qui galèrent

Certaines victimes vivaient un moment difficile de leur carrière au moment de leur embauche. Madbird les a recrutées en pleine période de confinement, alors qu’elles cherchaient un emploi depuis plusieurs mois. D’autres ont quitté un poste pour rejoindre la fausse agence. Pour d’autres encore, des travailleurs venus d’Ouganda, d’Inde, d’Afrique du Sud, ce travail représentait aussi la possibilité d’obtenir un visa pour le Royaume-Uni. Tous ont donc été « jobfished ». Pendant plusieurs mois, une cinquantaine de personnes - des graphistes et des commerciaux principalement - ont travaillé sans être payées, s’endettant parfois lourdement. 

Madbird ne leur versait pas de salaire mais leur promettait des commissions sur les contrats signés. Certains étaient d’ailleurs à deux doigts de signer avec des clients avant que la vérité n’éclate au grand jour grâce aux recherches d’une salariée. Celle-ci s’est d’abord rendu compte que les photos des bureaux ne correspondaient pas aux photos de l’adresse sur Google Map. En poussant son investigation, elle constate que Madbird usurpait le travail d’une autre agence de design. 

L’enquête de la BBC révèle aussi qu’au moins six des dirigeants présentés sur le site (et présents lors des Zoom, mais tenant précautionneusement leur caméra fermée) n’existent tout simplement pas dans la réalité. Leurs photos sur le site de Madbird sont des images Getty ou le portrait d’autres personnes trouvées sur les réseaux sociaux. Et évidemment aucune des entreprises avec lesquelles prétend travailler Madbird contactée par la BBC ne connaît l’agence. 

Fake it til you make it (or not)

Le but de tout cela ? La culture du « Fake it til you make it » (fais semblant jusqu’à ce que ça marche) poussée à son paroxysme, tente l’une des anciennes salariées lorsque la journaliste Catrin Nye lui pose la question. Ce mantra très populaire dans le monde des startups incite à gonfler ses chiffres lors de pitch, citer des clients qui n’en sont pas encore tout à fait, et survendre un peu le produit tout cela dans le but d’attirer des investisseurs - et ici des collaborateurs. De quoi brouiller les pistes entre ambition mal placée et arnaque complète. L’affaire Theranos, cette entrepreneure qui a réussi à lever des milliards en vendant une technologie défaillante pour finalement être accusée de fraude, avait déjà montré les limites de cette culture. Mais visiblement tout le monde n’a pas retenu la leçon. 

Si Madbird n’avait pas été démasquée par une salariée elle aurait peut-être pu signer des contrats avec certains clients, ou bien attirer des investisseurs puis repartir avec l’argent récolté... Depuis les révélations, le site de Madbird a été fermé par Ali Ayad, qui a lui aussi disparu des réseaux et n'a pas souhaité s'expliquer auprès de la BBC. « D'un coup, l'homme s'est retiré dans le même éther numérique d'où il était sorti » , résume la BBC. Madbird est aujourd’hui poursuivi par trois anciens salariés qui ont travaillé pour lui, et exigent d’être payés. Le fake entrepreneur a fait deux fois appels, et les victimes n’ont toujours pas reçu un sou. 

Jobfished est disponible sur le site de la BBC depuis le Royaume-Uni, et est disponible en version podcast dans tous les pays sur BBC World.  

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