Portrait d'Alexandre Monnin, directeur scientifique d'Origens Media Lab et professeur en redirection écologique à l'ESC Clermont Business School

Portrait d'Alexandre Monnin
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Anticiper les conséquences de la crise climatique est la meilleure façon de s'y préparer. Pour Alexandre Monnin, cette évidence doit désormais être mise en pratique de façon urgente. Et c'est ce à quoi il s'applique en conseillant entreprises, institutions et collectivités.

 

Alexandre Monnin peut se vanter d'avoir une longueur d'avance sur tout le monde... Ce philosophe de 41 ans, chercheur à Origens Media Lab et professeur en redirection écologique à l'ESC Clermont Business School, anticipe ce qui se passera demain, dans quelques années, dans un futur proche, pour prévoir les conséquences de l'Anthropocène, cette nouvelle époque géologique marquée par un désordre planétaire de grande ampleur. En traçant des perspectives, il aide les organisations à visualiser l'avenir, et surtout à s'y préparer.

 

En quoi consiste l'activité d'Origens Media Lab ?  

Alexandre Monnin : C'est une association qui a débuté comme un projet de recherche du CNRS et de plusieurs universités. Elle a été cofondée par Diego Landivar et Emilie Ramillien. Nous travaillons essentiellement sur les questions liées à l’Anthropocène, et notamment sur la « crise » climatique. Nous allons sur le terrain pour observer les conséquences de l'entrée dans cette nouvelle époque, et ce qu'il est possible de faire pour s'y confronter. Quels programmes peut-on mener, non pas pour l'éviter parce qu'il est déjà trop tard, mais pour apporter des réponses en matière de recherche et d'action ? C'est ce que nous faisons avec une dizaine de chercheuses et de chercheurs qui opèrent dans des disciplines extrêmement différentes pour aborder ces questions avec des prismes complémentaires les uns des autres.

 

Quel est votre rôle ?

A. M. : J'en suis le Directeur Scientifique. J'ai connu Origens en 2013. J’ai travaillé pendant une quinzaine d'années sur les enjeux liés au numérique. Ma thèse de philosophie portait sur l'architecture du Web, ce qui m'a amené à collaborer pendant trois ans chez Inria, qui est en quelque sorte le CNRS de l'informatique. J'ai été le premier et peut-être le dernier philosophe à travailler pour eux. C'est ce qui m'a poussé à réfléchir à la question de l'avenir du numérique et à croiser cette réflexion avec les enjeux environnementaux. Cela m'a ouvert de nouvelles perspectives.

Au sein d'Origens, j'aide désormais les institutions, les organisations et les territoires à atterrir sur les thématiques liées à la redirection écologique. C'est un programme que nous développons depuis quelques années et que nous avons présenté dans un livre intitulé Héritage et fermeture. Nous mettons en avant de nouveaux savoirs en matière de fermeture, de désaffectation et de réaffectation des infrastructures et des technologies dont nous avons hérité, y compris le numérique.

 

Quels sont les résultats concrets ?

A. M. : En 2020, nous avons créé le Master of Science « Stratégie et design pour l'Anthropocène ». Nous formons aux nouveaux besoins liés à la situation actuelle et à venir, et notamment celui d'opérer des arbitrages. Il s'agit d'apprendre à renoncer à certains pans d'activités qu'il n'est plus possible de maintenir, ou alors à un coût beaucoup trop élevé et pas forcément pour très longtemps. La question est de savoir comment en sortir. C'est le but de ce programme.

Il y a à la fois une forme évidente de radicalité mêlée d’un souci pour l’opérationnalité. Il faut arriver à conjuguer les deux pour éviter le greenwashing. Pour y parvenir, nous menons des débats stratégiques et nous ouvrons des chantiers avec un large panel d’acteurs. Nous planchons sur des sujets très concrets… Comment faire pour arrêter la construction neuve en Île-de-France ? Pourquoi ? Comment ? Quel est le gain ? Comment s'y prend-on ? Il y a plein d'autres applications, comme le futur des stations de ski qui vont très vraisemblablement fermer, ou celui du secteur aérien qui est compromis...

Nous anticipons, nous accompagnons et accélérons ces transformations. Nous voulons faire en sorte que ces fermetures interviennent de façon démocratique, c'est-à-dire d'une manière voulue et non pas subie. Il faut mettre en place une ingénierie de la fermeture en évitant la version néolibérale d'une telle opération, qui vise simplement à augmenter les profits et à licencier. Nous y travaillons à l'échelle 1, c'est-à-dire sur de vrais chantiers. Ce sont des projets que nous rendons publics et qui peuvent avoir un effet d'entraînement. En outre, cela nous donne la possibilité d'accumuler des connaissances sur la façon de procéder pour mettre en place des protocoles de renoncement.

 

Un exemple ?

A. M. : Dans le cadre du Master, mon collègue Diego Landivar, accompagné de plusieurs étudiants et étudiantes, Bastien Marchand, Jérôme Santarini, Margot Boitel et Joseph Sournac, a travaillé avec la ville de Grenoble sur la question des piscines municipales. Ce sont des équipements qui deviennent vétustes assez rapidement, en 30 ou 40 ans. La solution généralement adoptée est de les remplacer ou de les rénover, ce qui signifie des travaux de construction très importants pour des piscines qui nécessitent énormément d'énergie pour fonctionner, et qui pourraient potentiellement causer un stress hydrique à l'avenir... D'un autre côté, elles rendent de vrais services aux populations, notamment aux classes populaires qui y sont très attachées car elles peuvent y apprendre à nager alors qu'elles n'ont pas forcément les moyens d'aller à la mer. Ce sont des services qui sont légitimes.

Avec les citoyens et les citoyennes de Grenoble, des protocoles d'enquêtes ont été déployés pour comprendre en quoi consistait l'attachement à ces piscines, et pour cartographier les professionnels qui en vivent, chauffagistes, plombiers... En tenant compte de la réalité sociale, les citoyennes et les citoyens qui ont mené ces enquêtes ont pu opérer des arbitrages et formuler des propositions afin de conserver ce que ces équipements apportent aux habitants, mais en les réinvestissant dans d'autres infrastructures, en tirant partie de l’environnement immédiat par exemple. Ce processus peut être généralisé à beaucoup d'autres problématiques aujourd’hui.

 

Pour changer de modèle, il nous faut une réelle capacité d'anticipation ?

A. M. : En effet. Nous disons aux organisations que l'enjeu premier n'est pas d'agir de manière précipitée, mais de se préparer à agir. Si une organisation se base sur ses axiomes présents, elle va forcément faire du greenwashing puisqu'elle va être prise en tenaille entre son modèle stratégique classique, celui de l'efficience et du profit, et les enjeux environnementaux.

De ce fait, l'objectif est de développer une bulle stratégique qui permet d'apercevoir l'avenir et d'anticiper la trajectoire future de l'organisation, afin de se rendre compte qu'un certain nombre d'activités ne pourront pas être maintenues et que de grands changements vont devoir intervenir. Il faut donc au préalable être en capacité de les visualiser et d’en parler en interne pour définir une stratégie. C'est la première marche pour se projeter dans l'action. Pour les entreprises, cela leur permet de sortir des blocages traditionnels qui consistent à dire qu'il n'est pas possible de changer en raison par exemple des actionnaires et des marchés concurrentiels. Les obstacles d'aujourd'hui ne sont pas forcément les obstacles de demain, il y a un véritable enjeu à anticiper les bascules à venir.

 

Votre grand projet  ?

A. M. : Nous avons un projet en cours avec le Québec pour exporter la redirection écologique dans un territoire francophone, mais sur un autre continent. Cela pourrait être la première pierre pour une internationalisation de nos activités, en montrant que cette transition est possible et que des Nord-Américains peuvent aussi l'envisager en prenant évidemment en compte les spécificités culturelles et les problématiques locales. Nous envisageons un passage à l'échelle de nos propositions et des outils de la redirection. Arriver à démontrer qu'ils fonctionnent était pour nous un objectif important, et nous sommes sur le point de le réaliser.

 

À lire :
Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Héritage et fermeture, Éditions Divergences, 2021

À consulter :

Origens Media Lab

 

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