livre des tendances 2026
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    Charlotte Montpezat, Psychanalyste

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    Charlotte Montpezat est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    C.M. : J'ai mis du temps à voir le fil. Certes Canal+ pendant +25 ans, mais en y inventant mille projets différents, un essai, “Les Flamboyantes”, sur la place des femmes de plus de 50 ans dans l’entreprise, un journal économique créé à Hong Kong dans les années 90, la découverte du métier de prof à Singapour, tout ça après une formation d’historienne d’art... Une trajectoire guidée par la curiosité, mais aussi par une sainte horreur de l'ennui. Alors oui, j'ai parfois sauté de l'avion en vol, mais au départ, c’est souvent la peur qui me faisait sauter, pas l'héroïsme. On ne se réinvente pas trois ou quatre fois sans moments de solitude absolue ou de doutes sur sa propre légitimité. La psychanalyse est arrivée tard, comme pour border cette agitation et m'aider à comprendre ce que je fuyais autant que ce que je cherchais.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    C.M. : Un amour fondamental de la vie et, comme dirait Kipling “une insatiable curiosité”.
    Plus concrètement, d’abord mes patients et mes clients. Les liens qui se créent dans le cabinet d’un analyste sont uniques bien sûr. Si puissants. Et ma façon de coacher reste très psychanalytique. “Psychodynamique” comme on dit à L’Insead où j’ai été formée. Et puis j’ai toujours mille projets en cours.

    Aujourd’hui un nouvel essai en cours sur les femmes, le pouvoir et l’argent, la création d’une app de med tech, la reprise laborieuse de mes cours de chinois…

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    C.M. : Il y en a tellement… J’en retiendrai deux.

    Le premier, Hong Kong,1992 ou 93. Je travaille sur ce journal économique, je suis enceinte, je suis entourée de gens qui construisent des choses à une vitesse que l'Europe n'imaginait pas encore. Je ne comprends pas tout ce qui se passe autour -et en- moi mais je réalise que le monde ne tourne pas autour de Paris, que les certitudes occidentales sont une forme de provincialisme. J’ai appris que le monde était grand. C’est inconfortable, et libérateur. C’est aussi le moment où j’ai eu ma première connexion internet…

    Le deuxième, la première fois que j'ai lu Lacan. Je n’avais pas encore commencé mon analyse, je travaillais à Canal+ et je suis tombée innocemment sur “Télévision”. Je n’ai rien compris. J’étais perdue. Ca m’a déboussolée. J'ai découvert ce jour-là que non seulement le monde était grand, mais qu’il y avait un autre continent, ou une autre face : l'inconscient. Ce quelque chose qui parle à travers nous sans nous demander la permission.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    C.M. : Longtemps j'aurais dit Proust. Finalement je suis plus Kessel, Gary. Lacan, évidemment. Lost in Translation pour cette façon unique de montrer qu'on est toujours un peu étranger, partout, mais qu'on peut s'y rencontrer. Magnolia de Paul Thomas Anderson pour les déflagrations de l’enfance. Baldassare Castiglione enfin. Je lui rends régulièrement visite au Louvre. Raphaël a peint dans son regard pâle une humanité et une mélancolie qui me traversent à chaque fois. C'est mon point d'ancrage quand j'ai besoin de silence.

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    C.M. : L'IA. Pas parce qu'elle va remplacer les psys (et je peux expliquer pourquoi longuement), mais parce qu'elle pose une question que personne ne posait vraiment avant : qu'est-ce qui est irréductiblement humain ?

    En psychanalyste, je dirais : le symptôme. Le lapsus. La répétition compulsive. Le fait qu'on se sabote au moment précis où tout pourrait réussir. Aucune machine n'a de symptôme. Aucune machine pour l'instant ne désire, au sens où le désir est toujours le symptôme d'un manque qu'on ne sait pas nommer. C'est là que le travail clinique devient passionnant. L'IA nous oblige à redevenir de modestes explorateurs de notre propre complexité. Il y aurait presque un polar à écrire sur "l'IA et l'objet petit a"...

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?

    C.M. : J'ai longtemps eu du mal avec le mot fierté, par déformation professionnelle. Mais si je dois être honnête, je suis très heureuse du MBA interne créé pour Deezer L'objectif était à la fois de créer un socle de connaissance "maison" et de briser les silos. On en est à la deuxième édition, c'est très chouette. Et puis mon livre, Les Flamboyantes, parce que c'était la première fois que je mettais ma propre voix dans quelque chose de public. C'est plus effrayant qu'on ne croit.

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    C.M. : Je crois que je suis tombée dans la marmite de la curiosité quand j'étais petite. Mon petit côté Obélix. Plus sérieusement, je cherche toujours le déséquilibre. Ce qui va faire shifter mon esprit, ma façon de voir. C'est pour ça que j'aime l'art contemporain. C'est pour ça que j'aime l'art contemporain. C'est pour ça que je peux partir seule à Taïwan juste pour le plaisir d'être totalement perdue dans une ville dont je ne sais pas lire les panneaux. Fuir le confort de l’esprit.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    C.M. : Freud, Lacan, Winnicott, Bion. Ils tissent ma grille de lecture du monde -- du cabinet jusqu'aux comités de direction. Ce sont eux qui m'ont appris à écouter ce qui ne se dit pas, à lire un groupe comme on lit un texte, à ne jamais prendre une résistance pour de la mauvaise volonté.C'est un attelage très masculin, j'en ai conscience. C'est d'ailleurs pour cela que la question de la place des femmes, de leur pouvoir et de leur rapport à l'argent me taraude autant aujourd'hui : il s'agit de faire entrer d'autres voix dans cette grille de lecture.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    C.M. : Nous vivons une époque passionnante, foisonnante, dingue. La tentation est de se replier sur ce qu'on pense savoir, alors que c'est exactement le moment d'ouvrir tous ses capteurs. J'ai employé plus haut l'expression "shifter mon esprit" -- je crois que c'est ça.
    J'espère y trouver des sources de curiosité, des experts mais aussi des gens qui pensent de travers. Des angles que mon métier ne m'offre pas.
    Ce que j'espère y apporter ? L'expérience d'une vie, ma curiosité, mon attention aux impensés. Les organisations mutent. Mais on retrouve souvent chez les humains qui les font tourner les mêmes angles morts. C'est là que je suis peut-être utile.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    C.M. : J'ai l'ambition du colibri ou du battement d'ailes de papillon. C'est une logique systémique : je crois aux petits leviers qui déplacent de grandes masses. Trouver le point d’ancrage précis chez ceux avec qui je travaille pour que tout le reste se mette à bouger.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    C.M. : "Je continue à suivre ma vie" disait Picasso. J'aime bien.

     

     

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