Julie Henry, Responsable partenariats médias chez Fnac Darty

Julie Henry est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
J.H. : Le fil rouge de ma vie, c’est sans doute la culture.
Elle a toujours été là, presque naturellement : au lycée, la plupart de mes amis étaient musiciens, mon père travaillait dans l’édition, ma mère dans les beaux-arts. J’ai grandi avec l’évidence que la culture occupait une place centrale, intime, dans ma manière de voir le monde.
Par manque de confiance peut-être, je n’ai jamais osé revendiquer une fibre artistique. J’ai donc très tôt choisi de l’accompagner autrement : aider à la faire vivre, à la partager, à la rendre accessible. J’ai commencé par des études d’Histoire de l’Art, avant de bifurquer vers la communication, qui me semblait être un moyen plus direct de la faire rayonner.
À la Fnac, puis au sein du groupe Fnac Darty, j’ai eu la chance de travailler sur des terrains très variés — musique, livres, photo, cinéma, grands événements mais toujours avec ce même fil conducteur : créer des passerelles entre les œuvres et leurs publics.
Aujourd’hui, ce qui m’anime dépasse la simple idée de « communiquer » : j’ai à cœur de contribuer à des projets qui ont du sens, qui créent de l’émotion et du lien, et qui participent, à leur manière, à rendre la culture accessible à tous.
Et au sein de ce même groupe, la marque Darty a fait émerger un autre fil, complémentaire. Un univers différent, mais une même exigence d’engagement. À travers Darty, j’ai découvert la force d’enjeux très concrets : la réparation, le service, la durabilité des produits. Dans un secteur souvent orienté vers le remplacement, Darty fait le choix, encore rare, d’encourager à réparer plutôt qu’à remplacer. Une approche à la fois responsable, utile et profondément en phase avec les attentes d’aujourd’hui.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
J.H. : Partager, sans hésiter.
Que ce soit dans mon travail, autour de projets collectifs, ou dans ma vie personnelle, autour d’un bon repas en famille, en refaisant le monde avec des amis, ou lors d’une conférence de l’ADN ; ) Ce sont toujours ces moments d’échange, d’idées et de transmission qui me donnent envie de me lever le matin.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
J.H. : C’est sans doute une réponse attendue… mais profondément sincère : la naissance de mes enfants.
Devenir mère a été un basculement. On ne regarde plus le monde de la même manière — ni les autres, ni son travail, ni ses propres priorités. Il y a comme un déplacement du centre de gravité : on sort de soi, et le regard s’ouvre beaucoup plus largement.
C’est aussi une forme de puissance nouvelle, très intime. Celle qui donne l’énergie de déplacer des montagnes, parce que tout devient plus grand que soi.
Donc oui, c’est peut-être une évidence. Mais au cours de ma vie je n’ai pas connu d’expérience plus intense, ni plus profondément transformatrice.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
J.H. : Question oh combien difficile tant il y en a…
Les premiers films qui me viennent à l’esprit sont « Sur la route de Madison » de Clint Eastwood, avec l’immensité Meryl Streep. J’ai dû le voir une bonne dizaine de fois. Et Mustang, chef d’œuvre de Deniz Gamze Ergüven, l’histoire de cinq sœurs qui se battent pour leur liberté face au patriarcat et au puritanisme. Je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer en sortant du cinéma. Rien que d’y penser mon cœur se serre. Je pourrais citer également Voyage au bout de l’enfer, Birdy, E.T., Il était une fois l’Amérique… rien de récent je le conçois mais je pense que les films que l’on voit très jeunes nous marquent à vie.
Côté littérature je reste aux Etats-Unis avec le grand roman de Jim Harrison, Dalva. Ode à la nature et la liberté. Parmi les auteurs français plus récemment, j’ai dévoré les romans de Jean-Baptiste Andréa avec en tout premier sur la pile, « Des diables et des saints ».
Je me suis mise à la BD sur le tard et j’ai découvert un art d’une grande intensité. Je suis impressionnée par le travail de Mathieu Bablet notamment sur Carbone & Silicium et récemment Silent Jenny. Je ne pensais pas qu’on pourrait me faire aimer la SF mais ses dessins et ses histoires sont exceptionnels.
En Musique, je suis une inconditionnelle de Radiohead. Je ne me risquerais pas de décrire leur musique tant elle est profonde pour moi, mais elle me provoque une émotion intense.
Récemment j’ai réécouté Bjork et reste complètement bluffée par cette artiste. Ce qu’elle a créé. Elle aussi reste intemporelle.
Et plus récemment je suis assez impressionnée par une nouvelle génération de chanteuses très puissantes comme Théodora, Yoa, Marguerite, Rosalia… Beyonce a raison, ce sont les filles qui run the world !
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
J.H. : Dans les métiers de la communication, les réseaux sociaux ont totalement rebattu les cartes. Ils ont progressivement pris le pouvoir sur les médias traditionnels et rendu chaque prise de parole infiniment plus exposée, plus émotionnelle, plus risquée. Une simple étincelle peut désormais déclencher une crise majeure en quelques heures.
Je trouve cette révolution à la fois fascinante et profondément inquiétante.
Fascinante, parce qu’elle a notamment transformé le monde de la culture. Les artistes qui maîtrisent ces plateformes ont repris le pouvoir en s’adressant directement à leurs communautés. Ils ont pu contourner les intermédiaires, s’émanciper des anciens systèmes parfois verrouillés, et reprendre la main sur leur récit, leur image, leur succès.
Les réseaux sociaux sont aussi devenus un outil formidable pour celles et ceux qui cherchent à faire bouger le monde. Des personnalités comme Claire Nouvian, Féris Barkat, Jean-Marc Jancovici, Salomé Saqué ou HugoDécrypte utilisent leur visibilité pour informer, alerter, transmettre et rassembler autour de grandes causes.
Mais cette puissance est à double tranchant. Car ces plateformes nous enferment aussi dans des logiques de manipulation, de polarisation et d’entre-soi. Elles peuvent amplifier des idées antidémocratiques, radicales ou sectaires avec une force inédite. La puissance des algorithmes est telle qu’elle peut influencer durablement toute une génération.
Et l’intelligence artificielle ne fera sans doute qu’accélérer ce phénomène.
J’espère qu’à un moment nous aurons collectivement envie de reprendre le contrôle. Qu’une forme de résistance émergera face à ce pouvoir devenu presque total. Qu’on saura remettre des règles, légiférer, protéger le débat public et notre liberté de pensée.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?
J.H. : Pendant plus de quinze ans, la Fnac, en partenariat avec la Ville de Paris, a organisé au cœur de la capitale le plus grand festival gratuit de France : le Fnac Live Paris.
Sur cette scène mythique de l’Hôtel de Ville, de nombreux artistes aujourd’hui incontournables ont vécu l’un de leurs premiers grands concerts devant des dizaines de milliers de personnes : Angèle, Clara Luciani, Aya Nakamura ou encore Eddy de Pretto. J’ai aussi une pensée particulière pour Benoît Brayer, qui a porté le Fnac Live pendant dix ans avec une passion.
Pour moi, le Fnac Live représente la quintessence de l’accès à la culture pour tous. Pendant plusieurs jours, il rassemblait des centaines de milliers de spectateurs autour de la musique, avec cette conviction simple mais essentielle : la culture doit pouvoir être partagée par tous, librement. Et je crois sincèrement que peu d’enseignes de retail sont capables de produire un événement d’une telle ampleur, reconnu aujourd’hui parmi les grands festivals français.
Autre aventure à laquelle je suis très attachée et toujours dans cet esprit de l'accès à la culture pour tous : le Prix Goncourt des Lycéens, auquel je collabore chaque année aux côtés de la formidable équipe de l’Action Culturelle de la Fnac. Peu de gens le savent, mais ce prix a été créé en 1988 par un libraire Fnac et un professeur de l’Éducation nationale.
Chaque édition est une expérience profondément humaine à laquelle plus de 2000 lycéens participent. C’est l’occasion de rencontres inoubliables avec celles et ceux qui font la littérature contemporaine : Sorj Chalandon, Natacha Appanah, Neige Sinno, Gaël Faye, Karine Tuil et tant d’autres, avec qui j’ai eu la chance de partager ces moments de transmission, de débat et d’émotion autour des livres.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
J.H. : Ce sont surtout les rencontres qui nourrissent ma curiosité et ma créativité. Comme je le disais plus haut, partager, c’est se nourrir. C’est aussi pour cela que j’ai eu envie de rejoindre le Shift de L’ADN. J’essaie aussi de me nourrir en permanence de Culture, ça vous l'aurez compris au fil de ce portrait.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
J.H. : De nombreux artistes, qu'ils soient musiciens, photographes, peintres, comédiens.
Leur liberté d’être et de penser me fascine. Leur travail ne semble jamais dissocié de leur vie : il en est souvent le prolongement naturel, une manière d’exprimer qui ils sont.
Cette relation très organique au travail m’inspire beaucoup. Elle donne le sentiment que l’on peut faire de son travail une forme d’œuvre personnelle, quelque chose qui a du sens et qui nous ressemble.
Ce n’est évidemment pas toujours simple lorsqu’on évolue dans de grandes structures. Mais je crois que c’est une source d’inspiration précieuse, notamment pour les managers, qui peuvent encourager davantage de liberté, d’expression et d’appropriation dans le travail.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
J.H. : Avec le Shift, j’ai envie de nourrir ma réflexion, de croiser des regards avec des personnes qui, chacune à leur manière, cherchent à comprendre le monde autant qu’à le faire évoluer.
J’ai toujours aimé ces espaces où les idées circulent librement, où les parcours se confrontent, où les échanges ouvrent de nouvelles perspectives. Le Shift représente pour moi cette possibilité de prendre de la hauteur et de réfléchir à la manière dont l’intelligence et l’action collectives peuvent contribuer à transformer positivement la société dans un respect profond du vivant et de notre environnement.
Et, à mon échelle, j’ai envie d’y apporter ce qui m’anime profondément : une attention au lien, au partage, à la transmission, mais aussi la conviction que la culture peut être un formidable levier pour faire évoluer la société ou parfois simplement préserver ce que nous avons mis des décennies, voire des siècles, à construire : plus d’humanité et de nuances.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
J.H. : Que ce soit dans une organisation ou à l’échelle de la société, les transformations durables demandent de savoir regarder loin, de penser dans le temps long. Les réponses immédiates sont souvent nécessaires, mais elles ne suffisent pas à construire des évolutions profondes.
À mon niveau, j’aimerais encourager cette prise de recul, cette capacité à élargir le regard pour imaginer des solutions plus justes, plus durables, et peut-être plus audacieuses.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
J.H. : "Le monde de demain Quoi qu'il advienne nous appartient La puissance est dans nos mains..." Suprême NTM, "Le monde de demain".
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