Portrait de Pascal Signolet, Fondateur du Festival Atmosphères et réalisateur

Pascal Signolet est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
P.S. : S’il fallait chercher un fil rouge à mon parcours, je dirais qu’il tient dans un verbe : relier.
Le documentaire m’a appris à habiter le monde autrement. À rencontrer des femmes et des hommes — connus ou anonymes — dont les combats, les silences ou les intuitions racontent notre époque mieux que n’importe quel discours.
Filmer, c’était déjà agir : prêter attention, rendre visible des réalités parfois ignorées, laisser une trace.
Peu à peu, l’envie est née d’agir à une autre échelle. Ne pas seulement témoigner mais créer un espace où les regards se croisent et où les consciences s’éveillent. C’est ainsi qu’est né le Festival Atmosphères, à la croisée du cinéma, de l’art et des sciences — un lieu pensé pour émouvoir autant que pour éclairer, pour relier le savoir à l’action.
Accessible à tous gratuitement, ce festival est, à mes yeux, une promesse faite aux générations futures : celle de ne pas céder au fatalisme. Un espace où l’émerveillement devient un levier, où la connaissance nourrit la responsabilité, où la rencontre crée du mouvement.
À travers mes films comme à travers les événements que je porte avec la merveilleuse équipe du festival Atmosphères, le fil rouge demeure intact : transmettre, relier, et surtout, semer des graines d’espoir lucide pour contribuer, à ma mesure, à un avenir plus conscient et durable.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
P.S. : Ce qui me fait lever, c’est de continuer à être émerveillé des mystères de la vie, et porté par la certitude que l’avenir peut être meilleur !
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
P.S. : Un moment précis de l’été 2020 a profondément marqué ma vision d’aujourd’hui.
Je le dois à la journaliste scientifique Marie-Odile Monchicourt, que je remercie. Elle m’appelle et me dit simplement : « Hubert voudrait te voir. » À ma grande surprise, Hubert Reeves m’attend à l’entrée de sa propriété de Malicorne, dans l’Yonne.
J’ai eu le privilège de l’accompagner pendant près de trois heures dans son jardin et sa forêt millénaire naissante. Comme un acte de foi envers l’avenir, il avait planté avec sa femme Camille, des arbres destinés à vivre entre mille et trois mille ans ! — des ginkgos biloba, des cèdres, des séquoias —Une partie de la forêt reproduisait notre système solaire. Ce geste, à lui seul, était une leçon de temps long.
Nous avons longuement observé la vie dans les hautes herbes, jusqu’au moindre détail, « ça veut ! » me disait-il. Puis nous avons rejoint le « banc du temps qui passe » sur lequel il aimait recevoir. À ses côtés, j’ai éprouvé physiquement ce que signifie appartenir au vivant.
Ce jour-là, j’ai compris avec une acuité nouvelle que nous faisions partie de la nature. Qu’elle est un mouvement permanent, une dynamique fragile et puissante à la fois. Que la biodiversité n’est pas un concept abstrait, mais la condition même de notre survie.
Cette rencontre a transformé ma manière de voir le monde : elle m’a appris l’humilité, le sens du temps long et la responsabilité. Elle continue d’inspirer mes engagements et mes choix, en me rappelant que toute action humaine devrait se penser à l’échelle de la vie elle-même.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
P.S. : Le film Voyage of Time de Terrence Malick m’a profondément transporté par sa radicalité formelle et sa puissance poétique. Ce n’est pas un documentaire classique : c’est une expérience sensorielle et philosophique qui ose rompre avec les codes narratifs traditionnels pour proposer une véritable méditation cosmique.
Sa radicalité tient d’abord dans son refus du spectaculaire au sens conventionnel. Là où tant de films scientifiques cherchent à expliquer, Malick choisit de contempler. Il ne raconte pas l’histoire du monde comme une succession d’événements, mais comme un souffle.
Chaque plan semble animé par une quête spirituelle, sans dogme, mais traversée par une question essentielle : quel est le sens de notre passage sur terre, quel sera notre rôle dans le futur ?
Pour moi, Voyage of Time est une œuvre qui nous invite à ralentir, à regarder autrement, à ressentir l’épaisseur du temps. Une véritable méditation visuelle et philosophique, rare et audacieuse, qui transforme le cinéma en acte de contemplation.
Ce fut un énorme plaisir de projeter ce chef-d’œuvre sur écran géant en ouverture du Festival Atmosphères 2017, un choix quelque peu audacieux ? Seulement 10 personnes ont quitté la salle de 1000 places, un véritable succès…
Côté musique, j’ai pris une claque en écoutant pour la première fois « Aux armes Et Cætera » de Serge Gainsbourg, la Marseillaise en reggae, adaptation très réussie avec les musiciens de Bob Marley, The Wailers. À sa sortie cette version très controversée fut considérée comme un sacrilège ! J’ai trouvé cette expérience esthétique géniale et tellement juste. Gainsbourg adorait la Marseillaise dont il a même acheté le manuscrit original sur lequel était écrit des mains de Rouget de Lisle lui-même : « Aux armes etc. » Il savait bien sûr que plus de 600 versions en avaient été faites à travers le monde et que la Marseillaise était avant tout un chant d’émancipation du peuple qui collait parfaitement avec l’esprit de révolte et de libération du reggae.
Je me suis demandé longtemps pourquoi, à l’écoute de la Marseillaise, je ressentais une certaine fierté doublée d’une distance critique, j’en ai fait un film « La Marseillaise, je l’aime moi non plus » qui en raconte la véritable histoire.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
P.S. : La mutation la plus déterminante pour notre secteur est sans doute l’accélération spectaculaire des capacités de l’intelligence artificielle. Elle transforme déjà les processus d’écriture, de réalisation, composition et de production, mais aussi les modèles économiques et les imaginaires collectifs.
Il ne s’agit pas d’une simple évolution technologique : c’est un basculement culturel. L’IA questionne la notion d’auteur, la valeur de l’originalité, la frontière entre assistance et création, et plus largement la place de l’humain dans l’acte créatif. Elle oblige artistes et professionnels à redéfinir leur rôle : non plus seulement produire des œuvres, mais orienter, discerner, donner du sens dans un flux désormais démultiplié.
Je crois que nous n’avons encore rien vu puisqu’aujourd’hui il semblerait qu’elles puissent apprendre à réfléchir …
Le réalisateur italien Valerio Jalongo, dans son film inédit « Wilder than the Sky », avance une lecture plus profonde : nous atteindrions l’apogée d’une ère matérialiste, et l’IA pourrait être perçue comme une manifestation de l’humanité sur un plan presque spirituel autant que technique. Elle serait le reflet amplifié de notre propre intelligence, de nos désirs, de nos contradictions. Selon lui : « Elle nous renvoie à cette vérité simple : notre identité est mouvante, toujours façonnée par notre histoire, nos choix et notre quête de sens. »
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier ?
P.S. : La création du Festival Atmosphères est sans doute le projet dont je suis le plus fier. Je l’ai conçu en 2003, à une époque où l’on me répétait que le « développement durable » n’était qu’un effet de mode et que les émotions n’avaient pas leur place aux côtés de la science.
J’ai pourtant toujours été convaincu du contraire : pour comprendre les grands enjeux écologiques et sociétaux, et inviter à l’action, il ne suffit pas d’informer — il faut aussi émouvoir, relier, inspirer. Le festival est né de cette intuition forte : créer un espace où le cinéma, l’art et la science dialoguent « pour un monde durable, plus juste, en harmonie avec la nature ».
Ce pari, à la fois culturel et politique au sens noble du terme, était audacieux il y a vingt ans. Aujourd’hui, il résonne avec une urgence accrue. Voir que cette vision a trouvé son public, qu’elle fédère des artistes, des scientifiques, des penseurs et des citoyens, est une immense satisfaction. Le festival est devenu un lieu de rencontres, d’intelligence collective et d’émotions partagées — exactement ce que j’espérais en le créant avec une équipe formidable à mes côtés.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
P.S. : Concevoir un événement à la croisée du cinéma, de l’art et des sciences exige de penser en écosystème. L’innovation y est rarement solitaire : elle émerge de l’intelligence collective. S’entourer de personnalités aux parcours très différents, croiser les regards, faire dialoguer des disciplines qui se rencontrent peu — c’est dans ces frottements que surgissent les idées nouvelles.
Je veille également à éviter le formatage. Chaque édition est pensée comme un laboratoire. Rien n’est figé : nous expérimentons des formats, des temporalités, des manières de faire dialoguer les publics. Cette ouverture à l’imprévu permet non seulement de faire émerger des propositions inédites, mais aussi de préserver une dynamique vivante, sensible, en mouvement.
Au fond, innover consiste moins à chercher la nouveauté à tout prix qu’à maintenir un espace où la curiosité peut circuler librement — et où l’on accepte d’être transformé par ce que l’on découvre.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
P.S. : J’ai eu la chance, très jeune, de participer à l’aventure des Enfants du Rock, émission de télévision devenue culte dans les années 80. Elle était dirigée par Pierre Lescure, à qui l’on doit ensuite, avec Alain de Greef, la réussite de Canal+.
Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est la qualité de la direction incarnée par Pierre Lescure : une ouverture réelle, une confiance accordée aux équipes, et une volonté d’encourager l’audace. Il régnait un esprit de liberté créative et d’émulation rare. Les idées circulaient sans lourdeur hiérarchique. Nul besoin de formaliser à l’excès ou de franchir des barrières administratives pour proposer un projet : sa porte était littéralement ouverte.
Cette accessibilité change tout. Elle crée un climat où l’initiative est encouragée, où l’on ose formuler des intuitions encore fragiles, où la créativité devient collective. C’est un modèle de management fondé sur la confiance et la responsabilité plutôt que sur le contrôle.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
P.S. : Je suis très heureux et fier de faire partie de L’ADN Le Shift. C’est un espace à part, un think tank singulier où se croisent des personnalités d’horizons très différents —toutes animées par une exigence intellectuelle et une volonté d’action.
J’y apprécie une élégance rare, à la fois dans la programmation et dans le soin apporté aux échanges humains. C’est un lieu de connexions fécondes et d’ailleurs certains membres viennent enrichir la programmation du Festival Atmosphères.
Il existe une vraie résonance entre les deux dynamiques : penser les mutations du monde tout en créant des espaces sensibles pour les partager.
Ce que j’ai envie d’y trouver, c’est précisément cela : un laboratoire d’idées exigeant, libre et prospectif. Et ce que j’espère y apporter, en retour, c’est mon expérience du croisement entre art, science et engagement, ainsi que la conviction que les grandes transformations ont besoin d’émotions, de récits et de lieux incarnés pour prendre corps.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
P.S. : Je concentrerai ma réponse sur le Festival Atmosphères, qui est au cœur de mon engagement.
C’est l’un des rares événements culturels engagés à avoir bénéficié de mesures d’impact réalisées par un organisme extérieur. Un chiffre me touche particulièrement : 50 % des personnes ayant participé à au moins deux éditions déclarent avoir modifié leurs comportements au quotidien en matière de responsabilité environnementale. Cela signifie que l’émotion, la réflexion et l’expérience collective peuvent réellement se traduire en action concrète.
Mon ambition est d’amplifier cet impact. Faire en sorte que le festival ne soit pas seulement un lieu de sensibilisation, mais un véritable catalyseur de transformation — individuelle et collective. Si la culture peut contribuer à changer les imaginaires, alors elle peut aussi contribuer à changer les comportements.
Mon rêve, au fond, reste simple et immense à la fois : que la planète demeure vivable, que les générations futures puissent s’y épanouir et que notre société gagne rapidement en conscience. Si, à travers le festival, nous pouvons modestement accélérer cette prise de conscience et renforcer le lien entre connaissance scientifique, émotion artistique et passage à l’action, alors nous aurons contribué à quelque chose d’essentiel.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
P.S. : On ne perd jamais son temps quand on prend le temps !
Vivez des expériences imaginées par L’ADN, et construisez votre réseau d’acteurs du changement.
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Excellent article sur un homme de notre temps, ouvert, lucide, et courageux.
Très bon ITV 👍