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Web3 ou la troisième étape de la guerre du numérique. L'Europe va-t-elle saisir sa chance ?

© Photograph by Courtesy of HBO

Le Web3 est une opportunité, pour les entreprises comme pour les États de rebattre les cartes de la guerre économique du numérique. Explications avec Caroline Faillet.

Caroline Faillet a co-fondé et dirige le cabinet de conseil en stratégie digitale Opinion Act. Elle travaille depuis vingt ans sur les phénomènes de propagation et les mécanismes d’influence propres à Internet. En 2016, elle a publié L'art de la guerre digitale chez Dunod. Chez ce même éditeur, elle vient de faire paraître, Web3 la nouvelle guerre digitale, un ouvrage essentiel pour comprendre les enjeux de pouvoir en lien avec la décentralisation d'Internet.

Dans votre nouveau livre, vous parlez d'une nouvelle guerre digitale liée au Web3. Qu'entendez-vous par là ?

Caroline Faillet : Au début, l'enjeu du Web décentralisé, tel qu'il a été formulé par les fondateurs de la blockchain, avait pour ambition de résister à un risque de cybersurveillance opéré par les États. C'était un risque du totalitarisme cyber. Pour apporter une réponse à ce problème, la décentralisation permettait de crypter les échanges et de faire des transactions de tiers à tiers qui n'étaient pas contrôlées par une entité externe. Aujourd'hui, ce principe a évolué pour se déplacer sur le terrain de la résistance au GAFAM, c’est-à-dire à des entreprises qui sont devenues presque plus puissantes que les États, avec un effet particulièrement toxique sur nos démocraties et sur l'accès à l'information, avec une collecte généralisée et massive des données personnelles. Il faut reconquérir le pouvoir face aux géants du numérique à titre individuel pour assurer la défense de nos libertés et de nos économies.

Cependant, nous avons à chaque fois perdu les batailles des précédentes versions du Web...

C.F. : En effet. Ça a été le cas sur la couche matérielle du Web, la couche hardware, les réseaux, les câbles sous-marins, la 5G... Sur la couche logicielle aussi, puisqu'il est vrai que le monde du SaaS est essentiellement dominé par les Américains. Ce qu'il faut comprendre, c'est que le cyberespace a fait apparaître une nouvelle forme de rivalité entre les grandes puissances. Je cite toujours cet officier italien du début du XXᵉ siècle qui disait que l'aviation n'était pas un nouvel outil au service de la guerre, mais que c'était un nouveau champ de la guerre. Il en va de même pour le cyberespace. La guerre russo-ukrainienne a bien montré que c'était un terrain de résistance, d'influence, de soft power extrêmement important. Les Européens ont une carte à jouer sur la couche cognitive car le monde de l'IoT est encore en développement, avec des objets connectés qui vont devenir de plus en plus nombreux, ainsi que les innovations servicielles rendues possibles par l'intelligence artificielle.

Le Web3 est né aux États-Unis et les Américains semblent avoir pris de l'avance. Qu'en est-il réellement ?

C.F. : C'est vraiment le début de l'aventure. De ce fait, je pense que rien n'est joué. Les faillites ont déjà commencé. C'est le même phénomène qui s'est produit avec la bulle Internet dans les années 2000. Aujourd'hui, nous avons des champions du Web3 en France, comme Ledger, Sorare et Arianee qui sont en train de créer de nouveaux usages. Nous sommes au commencement d'une nouvelle ère digitale

Je pense que nous avons des raisons objectives de rester optimistes, et par ailleurs nous avons également le devoir de le rester. Envisager que nous avons déjà perdu cette nouvelle guerre digitale, parce que nous n'avons pas remporté une première bataille sur les investissements dans le Web3, serait particulièrement pessimiste. Notre communauté numérique est incroyablement dynamique. Il y a une très forte effervescence. Pour la première fois depuis des années, les entreprises croient à nouveau à une capacité d'innovation, alors que ça fait plus de dix ans que les GAFAM ont tout verrouillé, en copiant ou en rachetant les inventions les plus prometteuses. Rappelons que les dix applications que nous utilisons le plus sur nos téléphones appartiennent soit à Google, soit à Facebook. C'est une impasse économique terrible dont nous devons sortir.

Justement, quels sont les atouts de la France, et plus largement de l'Europe, pour relever le défi du Web3 ?

C.F. : En Europe, la position des gouvernants n'est toujours pas assez claire sur le sujet. Il faut plus de détermination. En France, il y a eu des avancées sur la gestion fiscale et juridique des actifs numériques. Cela permet de définir un cadre clair pour l'investissement des entreprises et des particuliers. Nous avons la première réglementation protectrice des prestataires de services d'actifs numériques, et cette initiative est en train d'inspirer l'Europe. C'est un atout pour éviter des faillites à la FTX. Et puis il y a le portefeuille de Thierry Breton, commissaire européen, qui est assez visionnaire car il concentre à la fois la dimension cyber, la réglementation, et une vision industrielle du numérique. Tout cela permet d'avoir un environnement favorable à l'épanouissement du Web3, en mettant l'accent sur la protection des données des utilisateurs, la transparence sur les algorithmes, et la lutte contre les gate keepers, ces plateformes à la Amazon qui verrouillent l'accès aux marchés. Et enfin, avec les tokens, il y a le partage de la valeur et la redistribution des richesses entre tous les acteurs d'une application. La technologie blockchain apporte des solutions à ces différents enjeux. En l'adoptant, l'Europe est en train de se structurer pour résister aux GAFAM, et contrer les modèles basés sur la collecte de données.

Pour autant, quelles seraient les conséquences si nous perdions cette nouvelle guerre digitale ?

C.F. : Il y aurait deux niveaux dans cette perte. Nous pouvons tous perdre collectivement si nous n'arrivons pas à contrer le modèle mortifère des géants du numérique. Les conséquences de cette nouvelle défaite, ce serait un monde où la surveillance et le tracking gagneraient du terrain. Le crédit social inventé par les Chinois grignote déjà les Américains... Récemment, on a pu le constater avec l'utilisation des données de recherche Google d'une femme afin de prouver qu'elle avait avorté dans un État où cela était interdit. Cela revient à priver une personne de sa liberté d'expression et d'information. C'est une forme de contrôle social des individus comparable à ce qui se passe en Chine. Il y a d'autres exemples comme celui-ci aux États-Unis. D'autre part, rappelons qu'il y a un grand nombre de suspicions sur les collusions entre les GAFAM et le gouvernement américain. Outre-atlantique, il y a une forme d'ambivalence dans la posture des dirigeants vis-à-vis de ces géants.

Et puis la deuxième perte, c'est celle de la capacité des Français et des Européens à exister dans le Web3 et à challenger les acteurs américains. C'est la bataille de l'accès aux marchés. Pour les entreprises, les conséquences seraient désastreuses. Leur rôle se limiterait à être les fournisseurs d'Amazon, avec un déclin prononcé dans la maîtrise de leurs marges, la connaissance de leurs clients, leur capacité à pousser une innovation ou un produit sur le marché, ou bien à équilibrer le rapport de force entre leurs fournisseurs et leurs distributeurs. C'est ce qui se passe depuis toujours dans la grande distribution, sauf que ces négociations se font entre Français, avec un gouvernement qui peut, de temps à autre, intervenir pour mettre de l'huile dans les rouages. Imaginez ce rapport de force entre des fournisseurs européens et les mastodontes américains du numérique. Quand Google augmente le tarif de ses publicités, il n'y a aucune marge de manœuvre possible ; même pour les services d'achat des grandes entreprises françaises, qui sont pourtant très puissants. Cela signifierait une dépendance encore plus grande vis-à-vis des technologies américaines, une colonisation numérique et une vassalisation qui mettrait les Européens dans une situation défavorable, avec des impacts négatifs sur nos démocraties et sur nos économies... Et ce, alors que demain, tout va être encore plus digital. Je pense que nos dirigeants ne prennent pas assez la mesure du poids du numérique sur l'ensemble de nos secteurs économiques.

Selon vous, comment le Web3 pourrait évoluer dans un avenir proche ?

C.F. : Les faillites récentes et spectaculaires qui se sont produites sur le marché des cryptomonnaies sont une très bonne nouvelle pour les acteurs du Web3 car c'est à ce moment-là que les usages se construisent. Les NFT qui se vendent en JPEG à 250 000 dollars, ça ne donne pas une image sérieuse de ce nouveau Web... Ça a même tendance à brouiller les repères, comme en 2000 avec la bulle Internet. C'est toujours le même processus en fait... Les financiers anticipent trop fortement les usages, ce qui crée une asynchronie entre la valeur des actifs et le niveau d'adoption des technologies. Actuellement, le Web3 évolue vers quelque chose de beaucoup plus raisonnable et il va être possible de construire sereinement des services qui seront plus massivement utilisés. Selon moi, la véritable application de l'Internet décentralisé ne sera pas le métavers mais les tokens, notamment parce qu'ils permettent de créer de nouvelles formes d'interaction entre les entreprises et leurs communautés grâce aux NFT. Le jumeau numérique a également énormément de potentiel car, associé à un produit, il propose un grand nombre de contenus enrichis, l'accès à des communautés d'utilisateurs et des programmes de fidélité innovants. Tous ces usages devraient fortement se développer dans les années qui viennent. 

À LIRE : Caroline Faillet, Web3, la nouvelle guerre digitale, Dunod, 2022

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