cyber-guerre

Face à la guerre hybride, les sanctions contre la Russie sont « complètement anachroniques »

© Brittany Colette via Unsplash

La guerre sera hybride : cyberattaques et guerre de l’information s'ajoutent aux actions militaires conventionnelles. La réaction de l'Occident est-elle adaptée ? Interview d'Asma Mhalla, spécialiste en Tech Policy.

Cette guerre serait hybride. Mais qu'est-ce qu'une guerre hybride, et sommes-nous prêts ? Éléments d'explications avec Asma Mhalla, spécialiste en Tech Policy, professeure à Sciences Po Paris où elle enseigne les enjeux politiques de l'économie numérique, et experte associée auprès de l’agence de recherche de la Commission Européenne.

En janvier dernier, suite à une cyberattaque massive, le ministre de la transformation numérique ukrainien dénonçait « la guerre hybride que la Russie mène contre l’Ukraine depuis 2014 ». C’est quoi au juste une guerre hybride ?

Asma MHALLA : C'est une extension du domaine de la guerre. À la guerre conventionnelle qui repose sur des actions militaires de terrain, la guerre hybride ajoute deux nouveaux volets qui correspondent à la cyberguerre : les cyberattaques d’une part et la guerre de l’information qui se joue sur les réseaux d’autre part (qu’on appelle également l’infoguerre ou en anglais l’infowar – ndlr). Ces composantes s’ajoutent à la guerre conventionnelle. Elles se répondent et s’amplifient entre elles et il faut réellement les envisager dans une sorte de continuum. Les cyberattaques par exemple produisent des effets très concrets dans le monde réel. En créant des difficultés de toutes sortes pour les populations, des effets de panique, des crises de confiance entre les citoyens et leurs représentants, elles déstabilisent les armées, empêchent le fonctionnement des services vitaux d’un État. Ici, l’objectif russe est de déstabiliser la population et d’abaisser le seuil de résistance des ukrainiens.

L’Ukraine subit des cyberattaques très régulièrement depuis 2014. On prétend même que le pays serait un véritable « laboratoire à ciel ouvert ». Les choses se sont-elles encore accélérées ?

A. M. : Dans la guerre hybride ukrainienne, les Russes ont effectivement privilégié la dimension des cyberattaques. Ils ont beaucoup testé et beaucoup appris en Ukraine en déployant, de longue date, des dispositifs très sophistiqués. Vladimir Poutine n’est pas un fou qui improvise, et le gouvernement ukrainien le sait parce qu’ils subissent depuis longtemps ses offensives. Mais récemment d’autres cibles ont été visées. Début février, le théâtre des opérations s’est déployé du côté de l’Europe de l’Ouest. La vaste cyberattaque qui a pris pour cibles des installations portuaires dans au moins trois pays européens – l'Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique, a perturbé les livraisons d’énergie dans plusieurs grands ports. En revanche, on a l’impression que nos géopoliticiens ne captent pas aussi bien le signal que les Ukrainiens. Ils semblent ne pas savoir le lire.

Vous ne pensez pas que les sanctions occidentales sont à la hauteur ?

A. M. : Elles me semblent totalement anachroniques. Les sanctions financières qualifiées de « nucléaires » par Kurt Volker, l’ancien représentant des États-Unis en Ukraine, consistent à sortir la Russie du réseau international Swift. Pour rappel, il s’agit d’un service de messagerie réservé aux institutions financières, afin qu’elles puissent échanger des transactions financières entre elles de manière automatisée et sécurisée. Mais il s’avère que la Russie a déjà développé sa propre messagerie, le SPFS, qui compte déjà plus de 400 adhérents internationaux. Les Russes ne seront donc pas totalement empêchés. Mais cette mesure est également anachronique à cause des cryptomonnaies qui contournent déjà amplement les réseaux traditionnels d’échanges monétaires.

La guerre hybride, c’est aussi la guerre de l’information. Comment s’est-elle manifestée dans le conflit ukrainien ?

A. M. : C’est un volant sans doute moins remarquable. Cela étant, les Russes ont également installé l’ensemble des dispositifs d’une véritable guerre psychologique articulée autour de stratégies de propagande via les réseaux sociaux, à destination d’abord de leur population, ensuite des Ukrainiens, enfin des Occidentaux. En matière de cyber-influence, la population russe a subi une propagande classique consistant à diaboliser l’Otan, à insister sur la menace que représente l’Occident qui l’attaquerait, à souligner l’importance de garder l’Ukraine dans la zone d’influence russe. Cet encerclement cognitif est permis car les Russes sont maîtres de leurs espaces cyber – ce qui n’est pas notre cas. Ils utilisent des infrastructures informationnelles et des outils qu’ils possèdent et sont de ce point de vue parfaitement souverains : leurs messageries, leurs réseaux, leurs moteurs de recherche... tout leur écosystème informationnel est sous contrôle. Cela leur permet d’être remarquablement défensifs sur leur périmètre et de distiller l’information, ressource stratégique s’il en est, au bon moment à la bonne cible.

Mais la guerre de l’information russe, c’est aussi chez nous que cela se passe ?

A. M. : Pour l’instant, c’est assez marginal en termes de désinformation stricto sensu. Quelques bots, la photo de François Fillon partagée par le compte du gouvernement russe par exemple. Ce fait peut paraître anecdotique ou fortuit. Ce n'est pas le cas. Il fonctionne comme un poison lent qui consiste à affermir l’idée chez nous qu’ils sont « tous pourris », que nos élites sont vendues...

Car la stratégie russe d’influence se déploie aussi dans la durée. La guerre de l'information de Poutine consiste à dire que la démocratie ne fonctionne pas, il faut créer du doute institutionnel et entretenir un climat insurrectionnel dans nos populations. Les Russes sont très bons dans cette offensive là et le maillage qu’ils ont déployé est très difficile à démêler. Par ailleurs, il s’étend au-delà de nos territoires. On voit que le terrain va jusqu’en Afrique, en particulier dans la zone du Sahel, où la Russie étend sa zone d’influence au détriment de la nôtre.

En octobre dernier, la ministre française des Armées, Florence Parly, a annoncé qu’elle dotait nos armées d’une doctrine de lutte informatique d’influence. Qu’en pensez-vous ?

A. M. : Il était en effet plus que temps de présenter la L2I, nous commencions à prendre beaucoup de retard en terme de cyberguerre. Le principe de la guerre hybride consiste à gérer la partie cyber du conflit – la défense, mais aussi l’offensive. Et de ce point de vue, la doctrine française reste à expliciter. 

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