Sam Bankman-Fried

Jeune patron porté aux nues, business opaque, effet domino… que dit l'affaire FTX du monde des cryptomonnaies ?

© ©FTX Bankruptcy / Ricky Redor - Bybit

Avec ses milliers de victimes, l’affaire FTX est-elle une fraude comme d'autres ou le premier symptôme de l'effondrement des plateformes d’échange de cryptomonnaies ?

Une fraude à l’ancienne avec des outils nouveaux

En décembre 2008, Bernard Madoff, pur produit de Wall Street, est arrêté par le FBI pour avoir mis en place une gigantesque pyramide de Ponzi. Le courtier le plus célèbre de Manhattan recevait par le biais de son fonds (Bernard Madoff Investment Securities) des capitaux à gérer, qu'il investissait ensuite dans des hedge funds (fonds d'investissement à risque). Pour s’assurer que le rendement versé aux investisseurs soit toujours le même (y compris quand ses investissements à risque ne payaient pas), il prenait l'argent de nouveaux investisseurs et l'utilisait pour payer les anciens. Quand la crise boursière a éclaté, de nombreux clients ont réclamé leurs mises, Bernie n'a pas pu leur verser. 15 ans plus tard, Sam Bankman-Fried aka SBF – star montante d’un secteur qui s’est justement construit en réaction au système financier classique et à la crise de 2008 – est soupçonné d’une fraude similaire.

L’objet de la fraude concernerait la gestion opaque de ses deux sociétés. Sa plateforme d’échange de cryptomonnaies, FTX (la deuxième la plus utilisée derrière Binance) déclarée en faillite le 10 novembre, lui aurait permis de collecter des fonds d’utilisateurs pour les réinjecter dans sa société d’investissement Alameda Research. Société avec laquelle il s’adonnait à des paris risqués. Bref, Sam Bankman-Fried a joué, un peu comme Bernie, avec les avoirs de ses clients pour faire de mauvais investissements. Les transactions entre FTX et Alameda auraient aussi servi à combler les pertes d’Alameda, qui s’est trouvée en difficulté au printemps dernier suite à la chute du fonds Three Arrows Capital. La plateforme d'échanges FTX aurait ainsi prêté jusqu'à 10 milliards de dollars à Alameda selon le New York Times

Petite guéguerre entre cryptobros et grosses pertes

L’autre aspect de l’escroquerie – plus nouveau – concerne les FTT, le jeton de FTX, sa monnaie interne, dont la valeur très volatile dépend essentiellement de la réputation de l’entreprise. Or, il s’avère que les fonds d’Alameda sont en grande partie libellés en FTT, ce qui signifie que l’entreprise n’est pas capable de rembourser ses clients si la valeur du FTT s’effondre – ce qui s’est, par la suite, produit.  

Le pot aux roses a été révélé par un article de Coindesk publié le 2 novembre. Mais Changpeng Zhao (aussi appelé par ses initiales, CZ donc), le patron de Binance, principal concurrent de FTX, a joué un rôle non négligeable dans la chute de l’entreprise, observe Amaury Betton, fondateur de la newsletter Lettres Ouvertes sur l'actu financière. Selon lui, ce scandale a un aspect « règlement de comptes ». Le 6 novembre, CZ a effet décidé de vendre pour plus de 500 millions de dollars de FTT. L’annonce a fait dégringoler le prix du FTT de 80 % en trois jours, entraînant une crise de liquidité. CZ a prétendu vouloir ensuite racheter l'entreprise, puis s'est rétracté après avoir jeté un œil aux comptes.

Un patron faussement cool et mais vraiment manipulateur

FTX s’est écroulé en quelques jours – et chaque jour le scandale s'épaissit. Pourtant il y a quelques mois encore Sam Bankman-Fried faisait la Une des journaux. En août 2022, le magazine Fortune le présentait comme le prochain Warren Buffet. Forbes, qui soulignait la jeunesse du milliardaire (« seul Marck Zuckerberg est devenu si riche avant 30 ans », écrivait le magazine) affichait sa photo pour son numéro d’octobre 2021 spécial « fortunes », accompagnée de cette citation lunaire : « Je me suis lancé dans les cryptos sans avoir aucune idée de ce qu’étaient les cryptos. » Red flag anyone ?

Les investisseurs étaient eux aussi sous le charme. En trois ans, FTX a levé 1,8 milliard de dollars dont 900 millions en juillet 2021 auprès de prestigieux investisseurs dont SoftBank et Sequoia Capital. Ce dernier a publié sur son site un portrait très élogieux du fondateur (retiré du site depuis la chute de FTX – mais toujours disponible sur WaybackMachine). On y lit notamment que lors d’un Zoom, les dirigeants de Sequoia seraient tombés amoureux de lui. « Je ne sais pas comment je le sais, mais je le sais. SBF est un gagnant », écrit l’auteur de la publication. FTX compte aussi parmi ses investisseurs des célébrités comme Gisele Bündchen et le joueur de foot américain Tom Brady.

Toyota to the moon

Un patron à l’allure de « cool kid » qui promet d’œuvrer pour le bien de l’humanité et tout le monde y croit. Ça vous dit quelque chose ? Comme ses grands frères et sœurs de la tech américaine, Mark Zuckerberg, Larry Page ou Elizabeth Holmes, Sam Fried-Bankman a promis de changer le monde et de le rendre meilleur. Ici, le projet consistait à s'enrichir vite, ses cryptoactifs devaient être reversés à de nobles causes. Dans une vidéo YouTube assez insensée et très gênante baptisée « le milliardaire le plus généreux » de la chaîne Nas Daily, on voit SBF au look de nerd sympathique expliquer vouloir reverser sa fortune à des œuvres de charité. Il énumère tous les problèmes du monde qu’il veut éliminer à coups de dollars : Covid-19, changement climatique, maladies tropicales, bien-être animal… Preuve de sa grande philanthropie : il ne roule pas en Lamborghini, mais en Toyota Corolla.

Notre radar à bullshit aurait pu s'emballer à plusieurs reprises. Pour commencer, FTX est basé aux Bahamas, un paradis fiscal selon l'Union Européenne – on a vu mieux en matière de philanthropie. Dans ses propos, SBF n'a par ailleurs jamais caché la nature très opaque de son business. Dans un podcast, le journaliste Matt Levine demande au milliardaire si son entreprise ne s’apparente pas à une pyramide de Ponzi, et le jeune entrepreneur ne rejette pas la comparaison. Bref, certains signaux auraient pu alerter médias, investisseurs et utilisateurs. Aujourd’hui Forbes fait d’ailleurs son mea culpa avec un article titré « Ces red flags sur FTX que nous avons ratés ». « Le cas de FTX doit encourager les utilisateurs à se renseigner sur ces plateformes », résume Amaury Betton, fondateur de la newsletter Lettres Ouvertes sur l'actu financière.

Est-ce tout l’écosystème des cryptos qui se casse la figure ?

Ce qui est certain, c’est que les conséquences de ce crash industriel pour l’écosystème sont et seront nombreuses. « Il y a un risque important de voir un effet de contagion, observe Alexandre Stachtchenko, directeur Blockchain & Cryptos chez KPMG France. FTX jouait aussi un rôle de banque, donc des particuliers mais aussi des entreprises – la plupart liées au monde crypto – avaient des fonds chez eux. Des acteurs vont probablement se trouver en difficulté, voire en défaut de paiement vis-à-vis de leurs propres clients dans les semaines à venir. Le but de l’écosystème aujourd’hui c’est de passer la tempête et éviter cet effet de cascade. »

L’affaire FTX ébranle aussi la confiance des investisseurs dans les cryptomonnaies de manière générale. Les cours du Bitcoin et de l’Ether ont chuté quelques heures après les premiers déboires de FTX. Mais pour Alexandre Stachtchenko, le scandale FTX ne remet toutefois pas en cause la technologie de la blockchain et des cryptomonnaies. « Ce n’est pas la preuve que les cryptomonnaies ne fonctionnent pas et ne valent rien. C’est avant tout et surtout une affaire judiciaire de fraude pénale. Et les montages financiers frauduleux n’ont pas attendu les cryptos pour exister », estime-t-il. Mais il n’est pas exclu que des fraudes similaires à celle mise en place par SBF se répètent chez d’autres acteurs. « Il s’agit d’une industrie nouvelle, donc immature où l’on trouve beaucoup de profils appréciant le risque. Tout secteur innovant est propice à des échecs et des pots cassés. Mais ici, il ne s’agirait pas simplement d’un pari perdu, comme peut en faire n’importe quel investisseur, mais de fraude. »

D’autres plateformes au modèle similaire à FTX sont d’ailleurs déjà suspectées de fraude. Dans le petit monde des cryptos, chacun y va de son petit pari pour savoir qui sera la prochaine à tomber. « On est face à un marché très opaque, ce sont des acteurs qui sont dérégulés dont on ne connaît pas les comptes, et il est peu probable que cela se limite à FTX », estime Amaury Betton.

« Si Binance tombe, c’est terrible »

Par ailleurs, la chute de FTX renforce un peu plus le leader Binance – qui est déjà de loin la première plateforme utilisée avec près de 28 milliards de dollars échangés chaque jour. « C’est inquiétant car Binance est devenu l’acteur centralisé et seul tout en haut. » Paradoxalement, Binance devient une banque centralisée, similaire au système financier classique qu’ils sont censés dénoncer. Or, eux aussi ont leur propre jeton – le BNB. « Il faut espérer que, dans leur comptabilité, ce jeton ne soit pas survalorisé (…) Si Binance tombe c’est terrible pour l’ensemble du marché, mais ce ne serait qu’une preuve supplémentaire de l’intérêt de l’autoconservation, c’est-à-dire la garde de ses cryptos par soi-même. »

En revanche, d’autres entreprises du secteur profitent déjà de ce scandale. C’est le cas notamment du français Ledger, qui propose aux investisseurs diverses solutions logicielles et hardwares pour protéger ses cryptos. L'entreprise faisait part d'un afflux de nouveaux utilisateurs sur son compte Twitter.

Menaces d'arnaques à très grande échelle

« Régulation » est devenu le maître mot chez les différents observateurs de cette affaire. « Tant qu’il n’y a pas d’exigence en matière de transparence, c’est un marché qui restera menacé par des arnaques de très grande échelle », estime Amaury Betton.

Les plateformes elles-mêmes – dont Binance – font, depuis quelques jours, un effort de transparence pour afficher leur « proof of reserve », c’est-à-dire prouver qu’elles sont solvables, dans l'espoir de rassurer à tout prix leurs utilisateurs. Même si cet effort peut paraître insuffisant et un peu tardif...

« Il ne faut pas non plus que la régulation aille trop vite et dans le mauvais sens, nuance Alexandre Stachtchenko. Il y a eu par exemple un débat au printemps sur l’interdiction de portefeuille personnel dans le cadre du règlement MiCA – c’est-à-dire posséder soi-même des actifs numériques sans passer par une banque ou une plateforme. Or si vous interdisez les portefeuilles personnels, vous incitez indirectement les utilisateurs à se tourner vers de grandes plateformes centralisées comme FTX et Binance dont la gestion n’est pas toujours transparente. »

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