Des joueurs de foot et des cartes Sorare sur un terrain de foot

Pour comprendre le Web3, il faut s’intéresser au jeu de crypto-foot Sorare

Ce crypto-jeu que l’on compare souvent à un Panini virtuel est plus innovant qu’il n’y paraît. Il permet notamment aux joueurs de développer tout un écosystème d’outils et de jeux tiers en parallèle de l’appli d’origine. Plongée dans cette drôle de réussite française. 

Foot + collection : une recette qui fonctionne bien, très bien même 

En à peine quatre ans, Sorare s'est hissée parmi les meilleures licornes françaises, explosant certains records au passage. L'entreprise née en 2018 a réalisé la plus grosse levée de fonds du pays (680 millions de dollars) en septembre 2021. Elle est déjà rentable. Récemment, Nicolas Julia, fondateur de Sorare, a affirmé avoir multiplié par 40 en moins d’un an le chiffre d’affaires de son entreprise qu’il rêve en « leader du divertissement ». Pourtant Sorare est un ovni.  

Concrètement, il s’agit d’un jeu en ligne sur lequel on peut acheter, collectionner, jouer et revendre des cartes numériques plus ou moins rares à l'effigie de joueurs de foot. À partir des cartes qu’il possède, l’utilisateur appelé « manager » compose une équipe et la fait participer à différents tournois. Le score de cette équipe dépend des performances réelles de chacun des joueurs sur le terrain. Si Lionel Messi marque un doublé pour le PSG, et qu’il se trouve aussi dans votre équipe imaginaire, vous marquez des points. La valeur monétaire (affichée en éther et en euro) d’une carte dépend elle aussi des performances du joueur et de sa carrière. Par exemple, si un joueur de L’Olympique Lyonnais est racheté par le Real Madrid, on peut s’attendre à ce que la valeur de sa carte monte en flèche. Pour garantir son caractère unique, chaque carte est associée à un non-fungible token (NFT), un certificat inscrit sur la blockchain (Ethereum en l’occurrence) qui garantit l’authenticité d’un objet numérique. 

« Notre modèle est à l'intersection de la collection, du football et des NFT. Ce sont des marchés très importants en tant que tels et mis côte à côte ils représentent une opportunité à plusieurs milliards d’euros », résume Thibaut Predhomme, directeur des opérations de Sorare, pour expliquer les performances de l’entreprise.  

Le jeu mise effectivement sur deux passions largement partagées ici-bas : la collection et le foot, qui reste, rappelons-nous, le sport le plus suivi au monde. « Les gens collectionnent des cartes de joueurs depuis des années. Le problème c’est qu’ils finissent leurs albums, puis ils cessent d'interagir avec l’objet, observe Thibaut Predhomme. Nous remédions à cela avec le côté fantasy football, qui permet de jouer les cartes et d'interagir avec. » Sorare n’a pas inventé le concept de fantasy football. Ce type de jeu – créer une équipe imaginaire dont les performances sont indexées à celles des joueurs sur le terrain – existe depuis plusieurs dizaines d'années. Mais contrairement à Sorare, les jeux de fantasy football classiques n’impliquent aucun échange financier. 

Ajoutez à cela l’appât du gain… la dynamique du play-to-earn

Pour Laurent Gayard, professeur de sciences politiques et auteur de Comprendre les NFT et les métavers (Slatkine & Cie), l’aspect récompense financière et trading de cartes est aussi ce qui séduit les utilisateurs de Sorare. « Sorare est un jeu dit play-to-earn (jouer pour gagner), cela signifie que les joueurs en participant à des compétitions avec leurs équipes imaginaires peuvent gagner des récompenses en NFT (de nouvelles cartes) ou directement en cryptomonnaies. » Ils viennent donc aussi pour l’appât du gain. De plus les joueurs peuvent gagner de l’argent en faisant une plus-value sur l’achat-revente de cartes. « Le jeu s’adresse aux passionnés de foot et aussi aux joueurs qui ont une fibre spéculative. »

« Mais jouer pour gagner, cela signifie d'abord investir dans le jeu, précise Laurent Gayard. Le modèle play-to-earn reprend faussement le modèle free-to-play (gratuit). Il faut consentir à un investissement de départ pour pouvoir disposer des moyens ou des items nécessaires afin de progresser dans le jeu vidéo et voir sa progression récompensée. » Effectivement, les accros à Sorare avec qui nous avons pu échanger nous ont tous signalé investir plusieurs centaines voire milliers d’euros dans le jeu. Il est possible de jouer gratuitement – mais sans grand espoir de gagner des récompenses satisfaisantes. 

C’est d’ailleurs de cette façon que la startup gagne de l’argent. Ses revenus viennent essentiellement de la vente de cartes sur le marché primaire (c’est-à-dire les cartes qui n’ont pas encore été achetées par un joueur). Leur prix oscille entre quelques euros et plusieurs dizaines de milliers d’euros. Tout ne rentre pas dans les poches de l’entreprise, puisque Sorare reverse des commissions aux 230 clubs dont elle utilise les licences pour éditer les cartes. 

Un jeu d’argent qui ne dit pas son nom ?

Pourtant malgré cet aspect investissement, Sorare cherche à tout prix à se distinguer des jeux d’argent et de paris sportifs. « On n’incite pas les joueurs à venir pour gagner de l’argent, ils viennent d’abord pour vivre de leur passion, insiste Thibaut Predhomme. Moralement, ce produit est différent des paris sportifs, il n’incite pas à des comportements irrationnels. Sur Sorare, vous achetez des objets de collection, et vous pouvez les jouer autant que vous voulez. Que vous gagniez ou pas, vous n’allez jamais perdre ces objets. Il n’y a donc pas cette idée de sacrifice financier et de mise. Et comme il n’y a pas cette notion de sacrifice financier, il n’y a pas de comportements irrationnels pour “chasser ses pertes”. »  

Il existe pourtant bien une part de risque et elle est indéniable. La valeur de chaque carte est fluctuante, d'abord en rapport avec les performances réelles d’un joueur qu’on ne peut pas complètement anticiper mais aussi à cause du cours de la cryptomonnaie Ethereum, qui s'avère particulièrement volatil, comme pour n’importe quel crypto-actif. Pour le moment, juridiquement, Sorare n’est pas considéré comme un jeu d’argent. Mais les régulateurs commencent à se poser des questions. En octobre 2021, la UK Gambling Commission en charge de la réglementation relative aux jeux de hasard et d’argent, a déclaré mener une enquête auprès de Sorare, mettant en garde les consommateurs britanniques sur leur utilisation de la plateforme.

Faire du joueur un propriétaire, plus qu’un consommateur passif 

Là où Sorare innove véritablement c’est en permettant aux utilisateurs de posséder une petite partie du jeu. « Pour la première fois dans l’industrie du gaming, on rend le contrôle à l’utilisateur, affirme Thibaut Predhomme. Ce sont eux qui possèdent vraiment leurs cartes, ils peuvent les collectionner, les jouer, ils peuvent potentiellement gagner des récompenses grâce à ces objets, et ils peuvent les revendre. Dans les jeux vidéo plus classiques, tous les ans vous devez acheter une nouvelle copie du jeu et / ou racheter des objets que vous avez déjà acheté les années précédentes. » Cette possibilité de devenir « propriétaire » est permise grâce aux NFT auxquels les cartes sont associées, qui attestent leur caractère unique. Sorare n'hésite pas à se revendiquer du Web3, cette nouvelle version d'Internet décentralisée où les utilisateurs reprendraient le contrôle et seraient rétribués pour leur création de valeur.

Plus intéressant encore : une fois qu’un joueur possède une carte, il peut s’en servir non seulement sur Sorare, mais aussi sur tout un écosystème extérieur à la plateforme. Ainsi, il peut la revendre sur d’autres places de marché au jeu (OpenSea par exemple), ou la jouer dans des jeux parallèles conçus par des développeurs qui ne sont pas non plus affiliés à Sorare. La carte devient interopérable, elle peut être utilisée d’un univers numérique à un autre.  

Un joueur a par exemple développé Sorare Mega, une sorte de compétition parallèle aux règles de jeu légèrement différentes (on peut former des équipes de 11 joueurs, contre seulement 5 sur le jeu Sorare officiel). Ubisoft a lui aussi lancé un jeu annexe dans lequel on ne peut jouer qu’avec des joueurs de la ligue belge. Les jeux vidéo Roblox et Minecraft avaient déjà laissé aux utilisateurs la possibilité de moduler et de créer de nouveaux jeux, mais en restant à l’intérieur de l’univers Roblox ou Minecraft. Ici, on passe un cran au-dessus. 

Pour Sorare, ces applications parallèles ont un gros avantage : elles donnent une nouvelle utilité aux cartes, et donc de nouvelles raisons d’investir dans le jeu. L’entreprise encourage donc leur création et met à disposition des développeurs qui le souhaitent les données du jeu. Une méthode assez nouvelle dans l’univers du jeu vidéo, estime Anthony Masure, professeur associé et responsable de la recherche à la Haute école d'art et de design de Genève (HEAD – Genève, HES-SO ). Elle a été initiée par cette nouvelle génération de crypto-jeux, qui fonctionne sur la blockchain. 

Miser sur une communauté très créative et investie

Côté communication, les équipes Sorare n'ont pas grand-chose à faire. Car Sorare est d'abord et avant tout une communauté. Elle est constituée de joueurs extrêmement actifs sur les réseaux, Twitter et Discord en tête. Le marketing de Sorare peut être qualifié d’« organique », comme le souligne Brian O’Hagan, responsable de la croissance. Effectivement, l’entreprise ne dépense pour le moment pas un sous en publicité. « Chaque jour, je découvre 5 à 10 projets en rapport avec l’écosystème Sorare », dit-il. Des jeux annexes comme expliqué plus haut, mais aussi des médias, des podcasts, des clubs de joueurs, des outils statistiques comme le très populaire SorareData devenu indispensable aux joueurs et dans lequel Sorare a lui-même récemment investi. Ou SorareSharp qui permet d’obtenir plus de notifications. 

Une partie de la communauté pratique aussi une forme de « marketing sauvage » comme le nomme Laurent Gayard en mettant en avant leurs gains ou en organisant des jeux concours auprès d’autres joueurs. La communauté, comme tout réseau d'influence, compte donc des influenceurs plus influents que les autres.

Sorare peut aussi compter sur ses ambassadeurs, des joueurs assidus et fiables sélectionnés par la startup dans différents pays. « Ils jouent surtout le rôle d’intermédiaire entre la communauté et les équipes. Ce sont aussi eux qui modèrent le Discord officiel de Sorare », précise Brian O'Hagan. Un travail qu’ils effectuent contre aucune rémunération ni avantage, si ce n’est la visibilité que leur donne le statut d’ambassadeur. 

Un modèle qui peut s’appliquer à d’autres sports

Sorare se concentre pour le moment essentiellement sur le football, mais la jeune pousse a la volonté d’aller vers d’autres sports. « Partout où on va pouvoir recréer la connexion entre le fan du sport, le joueur et la carte, on ira, affirme Thibaut Predhomme. Il faut tout de même quelques prérequis : des fans très engagés, la possibilité de créer un jeu de fantasy intéressant, qui s’appuie sur des événements récurrents. Ce qui nous intéresse c’est que les utilisateurs interagissent avec le sport. » Le rugby ou le tennis pourraient par exemple répondre à ces critères. Serena Williams a récemment rejoint le board de Sorare pour aider l’entreprise à se développer dans d’autres disciplines... 

Et puis Sorare a quelque chose de précieux à apporter aux clubs, fédérations et ligues : de nouvelles sources de revenus et de nouveaux fans. « Pour les clubs asiatiques, il y a un intérêt à exposer leurs joueurs à une fanbase Sorare qui est déjà mondiale », illustre Thibaut Predhomme. 

commentaires

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  1. Michel C dit :

    La communauté est un vrai plus sur ce concept qui est déjà très intéressant en soi.
    Il suffit de regarder le nombre de side-games qui ont été créé par certains membres de la communauté:
    Sorare Brag, Sorare Mega, Captain Sorare ou l'incontournable SorareData qui a lui aussi une partie side-game

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