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Main menottée à un smartphone
© Fanatic Studio via Getty Images

Nir Eyal : « Penser que nous sommes tous addicts à notre smartphone est une idée stupide »

Le 28 oct. 2019

Nir Eyal n'a aucun regret. Son nom ne vous dit rien ? Il s'agit du consultant star qui a appris à la Silicon Valley à rendre les applis plus addictives. Comble de l'ironie, dans son nouveau livre Indistractable, il veut nous aider à lâcher notre smartphone... Interview.

Nir Eyal, spécialiste du design persuasif, est l’une des têtes pensantes de la Silicon Valley. Son premier livre, Hooked, publié en 2014, est dans les bibliothèques de nombreuses entreprises de la tech. Sa spécialité : créer des designs qui créent des habitudes. Autrement dit, des designs qui nous rendent accros. Parmi ses clients, on compte Paypal ou Microsoft. Mais de nombreuses autres sociétés ont bénéficié des « conseils » distillés dans son ouvrage.

Il publie aujourd’hui Indistractable, un livre pour nous aider à ne plus se laisser distraire, notamment par notre smartphone. Retournement de veste ? Pas du tout ! Nir Eyal entend bien nous responsabiliser. Car il estime que si nous passons aujourd'hui des heures à scroller les réseaux sociaux, c’est notre problème, pas celui de Facebook ni de Twitter. Ce qui l’agace par-dessus tout : que l’on accuse les technologies plutôt que de se remettre en question.

Pourquoi avoir écrit Indistractable quelques années après Hooked ? C’est un peu comme si vous aviez inventé la maladie puis le médicament pour la soigner…

Nir Eyal : Ça c’est l’histoire que beaucoup de journalistes racontent quand ils ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre ma démarche. La première raison pour laquelle j’ai écrit Indistractable c’est que j’avais moi-même du mal à rester concentré. Je me suis rendu compte que j’étais distrait avec ma fille, au travail... Je prévoyais de faire quelque chose et je me retrouvais à faire autre chose. Je voulais trouver un moyen de combattre cette distraction. La seconde raison pour laquelle j’ai écrit ce livre est que je voulais chasser cette idée stupide selon laquelle nous serions tous addicts aux technologies. Ce n’est pas vrai. Ce n’est fondé sur aucune étude scientifique. Tous les gens qui utilisent un smartphone ne sont pas addicts. De la même manière que toutes les personnes qui boivent un verre de vin à table ne sont pas alcooliques. C’est ridicule de croire le contraire. Et perpétuer ce mythe c’est faire en sorte que les gens pensent qu’ils n’ont aucun moyen de lutter contre les algorithmes qui contrôlent leur cerveau, et ne fassent rien pour arrêter d’être distraits par leur smartphone.

Certaines applications sont néanmoins addictives : elles stimulent notre cerveau à coup de dopamine. Et votre premier livre Hooked s'apparente tout de même à une série de bonnes recettes pour rendre un service addictif…

N.E. : Les technologies peuvent être addictives, mais nous ne sommes pas tous accros. Et cela fait une grosse différence. Non, le sujet de Hooked n’est pas comment rendre des produits ou services addictifs, mais comment concevoir des produits et services qui créent des habitudes. Il y a de bonnes comme de mauvaises habitudes. Hooked s’adressait aux industries soucieuses de créer de bonnes habitudes. Et Indistractable s’adresse aux consommateurs soucieux d’arrêter leurs mauvaises habitudes. Il n’y pas de dichotomie entre les deux livres. Qui mieux que quelqu’un qui comprend le fonctionnement de la technologie, et de la création d’habitude, pour vous expliquer comment vous débarrasser d’une mauvaise habitude ?

Des personnalités de la Silicon Valley comme Tristan Harris regrettent aujourd’hui d’avoir créé des services numériques potentiellement addictifs. Ce n’est pas votre position apparemment...

N.E. : Pour commencer, contrairement à Tristan Harris, je n’ai jamais gagné un dollar grâce à Google. Mes méthodes de design sont utilisées pour aider les gens à économiser ou à se mettre au sport. Il n’y a rien de mal à cela. Par ailleurs je ne pense pas que Google ou Facebook soient de mauvaises technologies. Ce qui est néfaste c’est d’accuser les technologies alors que c’est à nous de changer nos comportements et que nous pouvons très bien le faire. J’en ai marre d’entendre les gens se plaindre sans rien faire. Je vous donne le livre de recettes pour arrêter de trop utiliser ces technologies et d'envoyer paître Facebook si c’est ce que vous souhaitez. Ce n’est pas si difficile et n’importe qui peut le faire. La question est de savoir si les gens ont vraiment envie de lutter contre la distraction ou préfèrent se plaindre des technologies.

Refusez-vous de travailler avec certaines entreprises qui, à vos yeux, incitent les consommateurs à prendre de mauvaises habitudes ?

N.E. : Oui. Je refuse de travailler avec l’industrie du tabac par exemple. Un cigarettier m’a déjà contacté. Je refuse aussi de travailler avec certaines applications de jeux « Free to Play ». Car leur but est souvent d’attirer des whales, de très gros joueurs qui passent des heures sur l’application et qui sont prêts à dépenser beaucoup d’argent pour continuer à jouer. Concernant Facebook et Google, je les conseille sur certains aspects mais je refuse qu’ils me paient. Je ne veux pas qu’on me reproche d’être partial avec eux.

Doit-on considérer les smartphones comme une source de distraction comme une autre ?

N.E. : Tous les mécanismes de la distraction sont similaires. Si Facebook, Instagram, Pinterest ou Reddit fermaient du jour au lendemain, les gens n’arrêteraient pas d’être distraits pour autant. Ils continueraient de l’être en regardant le sport à la télévision, en lisant trop les journaux, en buvant trop… De nombreuses options sont disponibles pour se laisser distraire. La différence avec les smartphones est que nous les transportons en permanence sur nous. Il faut donc développer de nouvelles compétences et techniques pour lutter contre cette source de distraction. L’une des techniques que je recommande dans le livre est de hacker les technologies. Facebook et consorts sont conçus pour hacker, autrement dit accaparer, notre attention. Mais vous pouvez très bien vous défendre. Rien qu’en supprimant les notifications par exemple. Chose que peu de personnes font. Peut-on réellement se plaindre que les technologies sont trop addictives quand on n’a pas pris 10 minutes pour changer les paramètres des notifications ? Et devinez quoi : si vous supprimez les notifications, Mark Zuckerberg ne viendra pas les réactiver. On peut aussi utiliser des adblocks… J’appelle toutes ces techniques les « hack back ».

Vous suggérez aussi dans votre livre de planifier chaque minute de son temps, de tout prévoir, même nos heures sur Facebook, pour éviter d’utiliser ces applis quand ce n’est pas le moment. Ne serait-ce pas plus simple de se débarrasser tout simplement des applications chronophages ?

N.E. : Bien sûr, supprimez-les si elles ne vous servent à rien ! Ce n’est pas mon cas. Facebook et Instagram par exemple, m’aident à rester en contact avec certaines personnes. J’adore ces outils et il n’y a rien de mal à ça. Mais je les utilise quand je le décide, pas quand Facebook décide. Donc sur mon agenda, je prévois un temps chaque soir pour les réseaux sociaux. Tout comme quelqu'un prévoit du temps pour jouer au foot, pour regarder les infos à la télévision ou pour lire le journal.

Vous dites que l’on doit arrêter d’accuser les technologies, que nous sommes responsables de nos choix. Mais ceux qui conçoivent des technologies très addictives n’ont-ils pas une part de responsabilité à assumer aussi ?

N.E. : Les entreprises de la tech ont aussi un rôle à jouer. Mais je crois qu’elles en sont conscientes. Google développe une série d’outils pour gérer notre bien-être digital. Apple a mis en place une gestion du temps d’écran. Pourtant, nous continuons toujours de les accuser et de les critiquer. Le scepticisme vis-à-vis de la tech est une bonne chose, mais il se transforme peu à peu en cynisme. Nous nous persuadons que rien de ce que font ces entreprises n’est jamais bon. C’est idiot et cela n’aide personne. Par ailleurs, je me bats depuis plusieurs années pour que les entreprises de la tech aident les quelques personnes qui ont un réel problème d’addiction vis-à-vis de leur service. Car elles ont les moyens d’identifier les très gros utilisateurs et de les aider.

Les sociétés qui vendent de l’alcool ou des cigarettes sont très réglementées. Elles n’ont pas le droit de faire de la publicité pour leurs produits comme elles le veulent par exemple. Les Big tech devraient-elles avoir les mêmes contraintes ?

N.E. : La tech n’est pas aussi addictive et nocive que la nicotine. Et les addicts à la technologie sont moins nombreux que les addicts à la cigarette. Mais je suis toutefois en faveur d’une réglementation des technologies auprès des jeunes enfants. De la même manière qu’il est interdit de vendre de l’alcool aux mineurs. Cela dit, c’est déjà le cas : la limite d’âge pour se créer un compte sur les réseaux sociaux est 13 ans.

Inventer de nouveaux business models qui ne nécessitent pas de maintenir les gens sur leur smartphone pourrait aussi être une solution…

N.E. : De quel business model parlez-vous, celui des médias ou de la tech ?

Ce sont généralement les mêmes…

N.E. : Oui, les deux vivent grâce à la publicité. Et vous remarquerez que peu de journalistes critiquent le business model des médias. Alors que les médias, comme les entreprises de la tech, vendent de l’attention aux publicitaires. Cela dit, bien sûr qu'il faudrait inventer de nouveaux business models qui fassent en sorte que les gens n’abusent pas des technologies, ni des informations. La solution n’est pas de supprimer les médias ou la tech mais de faire en sorte que leurs services soient plus adaptés.

Si vous deviez choisir un conseil issu de votre livre pour nous aider à décrocher de notre smartphone…

N.E. : J’ai envie que les gens retiennent cela : l’antidote de l’impulsion est la prévoyance. C’est l’élément le plus important de mon livre. Même si les technologies sont de plus en plus perfectionnées, on peut toujours être plus fort qu’elles en planifiant son temps à l’avance. Vous pouvez éviter toutes les distractions, mais pour cela il ne faut pas s’y prendre à la dernière minute.

À lire pour plus de conseils de Nir Eyal : Celui qui vous a rendu accro au smartphone veut vous aider à décrocher

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