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"L’IoT peut ramener le barycentre d’Internet en Europe"

Le 15 nov. 2016

« On va changer le monde. » C’est ce que Ludovic Le Moan a pensé quand Christophe Fourtet lui raconte avoir découvert une technologie permettant aux machines d’échanger de petites quantités d’informations sur de longues distances.

Et il n’a pas dormi pendant une semaine. On est en 2009, et depuis, la flamme ne s’est pas éteinte : « J’ai créé plusieurs boîtes, mais c’est la première pour laquelle on n’a jamais dû changer la feuille de route. Tout a toujours été clair. »

Et de fait, Sigfox trace son chemin : aujourd’hui son réseau bas débit dédié à l’Internet des objets est en cours de déploiement dans 26 pays, dont 6 sont déjà entièrement couverts, et 8 millions d’objets sont d’ores et déjà inscrits sur ce réseau nouvelle génération. Ce n’est qu’un début car le marché pèse lourd, très lourd, si lourd que personne ne peut l’évaluer. Disons entre 200 et 500 milliards, certainement plus. Mais tout ne se fait pas sans douleur. Sigfox joue dans la cour des grands, celle des géants des télécoms, avec des moyens qui, à cette échelle, restent modestes. Forcément, cela réveille d’âpres luttes de territoires. Dommage, car « l’Internet des objets peut permettre de ramener le barycentre d’Internet en Europe. Nous sommes dorénavant en avance, et beaucoup de start-up s’appuient sur notre technologie », poursuit Ludovic. Est-ce que les Américains sauraient passer à l’échelle plus vite ? « Je refuse les lieux communs qui prétendent que les projets de très grande envergure ne peuvent naître qu’aux États-Unis. C’est globalement vrai jusqu’à maintenant, mais jusqu’à quand ? Cela reste compliqué parce que nous avons perdu nos convictions, et il en faut pour changer les ordres de magnitude. »

Ludovic, lui, n’en manque pas. « Ni Christophe ni moi ne faisons Sigfox pour mettre un zéro de plus sur notre compte en banque. Nous le faisons pour créer un écosystème en Europe et changer les mentalités. » C’est cette énergie-là qui lui a donné l’impulsion de créer l’IoT Valley, un lieu où sont rassemblées start-up et entreprises innovantes spécialisées dans l’Internet des objets. Cela a commencé par un coup de pinceau appliqué dans une petite salle des anciens bureaux de Sigfox, juste pour tester la dynamique que pourrait générer un lieu ouvert à d’autres. « Quand j’ai créé ma première boîte en 2000, je ne connaissais rien, j’ai fait plein d’erreurs, pris plein de baffes. Il est inutile que ceux qui commencent maintenant fassent les mêmes bêtises : on peut aller plus vite. » Alors Ludovic donne de son temps, quand il peut, comme il peut. « C’est un laboratoire, un échange d’énergies : les jeunes entrepreneurs ont de la naïveté et de l’insouciance, et c’est fondamental. En contrepartie, on leur transmet de l’expérience et notre réseau de contacts. » Maintenant, l’IoT Valley occupe près de Toulouse un bâtiment de 5 000 m2, réunissant une communauté de 35 entreprises, et plus de 400 collaborateurs. « Les personnes se sont approprié l’idée, maintenant c’est eux qui la font grandir. »

Ça, c’est dans la vraie vie.

Mais côté cyberespace, est-ce que le monde hyperconnecté qu’il participe à créer ne l’effraie pas ? « J’ai un côté schizophrène : je suis un épicurien qui a besoin de beaucoup de liberté, j’aime prendre mon VTT pour aller dans la montagne, et si demain cela n’arrive plus, je serais hyperfrustré. Mais la vision que l’on a de la vie est toujours relative à soi-même, à son époque. Une réalité hyperconnectée nous effraie aujourd’hui mais elle sera peut-être une norme totalement admise demain. »

Moins que les risques, Ludovic aime à imaginer le champ des possibles. « La digitalisation est une chance. Elle sera fondamentale pour décrypter les phénomènes qui parsèment l’Univers, de l’infiniment grand à l’infiniment petit. L’avènement du deep learning et des technologies de Big Data permettront de lire au cœur des données des éléments jusqu’alors invisibles. C’est ce qui me motive : faire converger les sciences du vivant avec l’informatique. Le vrai défi de l’Internet des objets est là : pouvoir traduire et décrypter les interactions du monde réel. » Les capteurs actuels restent triviaux – ils n’émettent que peu de données –, mais on pourrait enrichir leurs fonctionnalités pour que chaque objet soit porteur d’un ADN numérique. « On peut imaginer qu’ils soient en capacité non seulement d’émettre des informations, mais aussi de les stocker et de les partager dans le cloud. » Ouvrir le grand livre de la matrice pour accéder à d’autres modes de compréhension, d’autres modes de connexions… un peu comme les chamans savent le faire. Et Ludovic Le Moan nourrit le projet d’initier un programme de recherche multidisciplinaire sur ces questions.

En attendant, Sigfox a créé une Fondation autour d’initiatives nonprofit : dans l’Antarctique pour mesurer les effets du réchauffement climatique, et en Afrique pour la protection des espèces en voie de disparition comme les rhinocéros.

Une première étape pour relier le vivant au cyberespace… et découvrir, peut-être, qu’il est écrit dans le même langage ?

 

 

 


Cet article est paru dans le numéro 8 de la revue de L’ADN. Ludovic Le Moan est l’un de nos 42 superhéros de l’innovation. Votre exemplaire à commander ici.


 

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