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2015(10)

Le vrai mystère de l’Affaire Snowden

L'ADN
Le 2 nov. 2016

De l’affaire Snowden, il ne demeure qu’un seul mystère : le nôtre. Pourquoi les révélations d'Edward n'ont pas changé nos comportements ? Par Charleyne Biondi.

Devenu à 29 ans l’homme le plus recherché de la planète pour avoir révélé l’existence de programmes de surveillance de masse mis en place par l’Agence Nationale de Sécurité américaine (NSA), il incarne aujourd’hui l’(anti)-héros le plus marquant de sa génération.

De son asile russe (qui expire dans quelques mois) il alimente un compte Twitter avidement suivi par 2,5 millions de followers, vidéo-conférence des amphis pleins à craquer dans les plus grandes universités (Harvard, MIT, Tokyo, Berlin), remporte un Oscar pour la télé-réalité la plus hallucinante de l’histoire, se télé transporte à Manhattan dans les bureaux d’Amnesty International où son Snowbot (le robot Snowden) répond aux interviews, et se trouve désormais incarné à l’écran par Joseph Gordon-Levitt dans la superproduction Hollywoodienne d’Oliver Stone.

Tout ça ne change rien, le public reste sourd aux alertes lancées contre la surveillance de masse. Mystérieusement sourd. Ou résigné.

Une figure clivante, sans aucun doute, qui inspire aussi sa dose de haine. Traitre, espion, malade mental, les insultes et les diffamations abondent, comme les menaces, comme les chefs d’accusation qui lui promettent une vie en prison et un procès à huis-clos, si jamais il revenait aux Etats-Unis. Pourtant Edward Snowden ne regrette rien, assume tout, et continue d’expliquer ce qu’il répète en vain depuis sa première interview: il a choisi de risquer sa vie pour alerter le public des pratiques liberticides et illégales auxquelles se livrent les services secrets avec la collaboration plus ou moins volontaire de toutes les grandes entreprises de l’internet.

« L’opinion publique », Ed n’a que ce mot à la bouche, « ma plus grande crainte, c’est que les gens voient ces documents et qu’ils s’en moquent », confesse-t-il au journaliste qui s’apprête à publier le premier article de l’affaire Snowden, le 5 juin 2013. Une prophétie auto-réalisatrice, en quelque sorte, car soyons clairs, on a peut-être signé une pétition en ligne pour demander à Obama de gracier le lanceur d’alerte le plus populaire de l’histoire, mais on n’a rien changé à nos habitudes, à nos Google chats, nos profils Facebook, nos comptes Instagram, nos iPhones, nos Outlook, comme si nos métadonnées n’avaient aucune valeur, comme si nous n’avions rien compris à la surveillance, comme si, finalement, Snowden avait fait tout ça pour rien.

Etonnante absence de réaction de la part d’un public occidental plutôt enclin, d’ordinaire, à s’élever contre les abus de pouvoir quand ils ont lieu ailleurs, plutôt enclin, aussi, à célébrer les vertus libératrices de l’internet quand il sert la révolution des opprimés, mais visiblement pas prêt à en accepter la face (plus si) cachée, celle d’une intrusion totale et permanente dans les sphères les plus intimes de notre vie privée. Snowden se sacrifie pour nous dévoiler PRISM et XKeyScore ; le professeur Felten démontre par A+B devant le tribunal de New-York qu’un traitement hyper basique des métadonnées téléphoniques permet de savoir si vous êtes religieux, infidèle, homosexuel ou insomniaque (et où vous serez le lendemain à la même heure, avec une marge d’erreur de 20 mètres) ; des juristes protestent partout que la violation de l’anonymat de nos lectures menace dangereusement l’équilibre démocratique ; mais tout ça ne change rien, le public reste sourd aux alertes lancées contre la surveillance de masse. Mystérieusement sourd. Ou résigné.

Il suffirait pourtant de vouloir être libre sur internet pour pouvoir l’être. Des solutions existent pour se soustraire au tracking constant de nos données, mais nous n’en voulons pas. Nous préférons surfer sans souci sur cet internet ubiquitaire qui nous connaît si bien, qui pense pour nous à ce que nous aimerions acheter ou lire ; et peut-être suffit-il d’ « assurer notre jouissance et de veiller sur notre sort », peut-être suffit-il de « faciliter nos plaisirs » pour que nous abandonnions à un pouvoir « immense et tutélaire » les derniers ressorts de notre libre arbitre.

C’est l’avenir dystopique qu’imaginait Tocqueville il y a plus de 200 ans, préfigurant la société d’exposition décrite par Bernard Harcourt dans laquelle nous, machines-désirantes, humains trop humains en quête permanente de reconnaissance, accros du like et shootés aux plaisirs sensuels des notifications d’une vie hyper-connectée, nous nous exposons « consciemment et volontairement, avec tout notre amour, notre désir, nos passions ». Et quelle plateforme, quel monde enchanteur pour les exhibitionnistes que nous sommes ! Quelle aubaine, de pouvoir ainsi satisfaire, sans honte ni crainte, l’une de nos pulsions les plus anciennes, et les plus perverses ; celle qui pousse l’enfant à se hisser sur la pointe des pieds pour aller coller son œil au trou de la serrure, celle qui procure à l’adulte ce léger frisson érotique — quand il peut épier, et être vu.

C’est Freud qui a conceptualisé, dans les Trois essais sur le théorie de la sexualité, le regard comme source de plaisir et l’œil comme une zone érogène dont l’ambiguïté provocante — c’est à la fois la zone « la plus distance de l’objet sexuel » mais aussi celle qui est « le plus souvent mise en état d’être stimulée » — nourrit les deux vices les plus pardonnables de notre civilisation : le voyeurisme et l’exhibitionnisme.

Pour Eben Moglen, on met ici le doigt sur le dirty secret de la fructueuse collaboration entre les GAFA et la NSA : la pulsion scopique serait la mécanique secrète de ce système de surveillance, nous accepterions d’être nus, entièrement nus devant Google (ou la NSA), en échange d’un petit trou de serrure, d’un petit coup d’œil jeté sur le profil du voisin, parce que « that’s what human beings really love. »

Difficile, cependant, d’accepter d’être réduits à cet état d’irresponsabilité apathique. Difficile d’accepter que nous sommes aliénés au confort et à la jouissance de nos existences virtuelles au point d’être devenu un peuple inerte.

Certains justifient leur non-réaction par l’« acceptation raisonnée des nécessités de la lutte anti-terroriste », d’autres invoquent la peur, « mieux vaut ça qu’un autre attentat ».

Cela revient à mépriser la question éthique qui oppose l’état d’exception à la raison constitutionnelle ; mais la faiblesse de l’argumentaire sécuritaire repose avant tout sur sa réduction du problème à la seule surveillance d’Etat, méconnaissant ainsi l’enjeu central des révélations d’Edward Snowden, celui pour lequel à 29 ans il était prêt à tout sacrifier : l’architecture arachnéenne d’une surveillance de masse made in Silicon Valley, dont nous sommes à la fois le cœur et la proie.

Charleyne Biondi est Maître de conférence à Sciences Po, doctorante en philosophie politique à Columbia University.

Twitter : https://twitter.com/catchthewhistle

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