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internet nous rend cons Eldad-Carin -min

Internet nous rend-il cons ?

Le 23 avr. 2018

Il semblerait que la réponse soit : oui. Et ça fait flipper ! Heureusement... on commence à prendre conscience du problème, et quelques solutions émergent...

Google nous rend-il stupides ?

En 2008, dans un article fameux paru dans The Altantic, Nicholas Carr posait la question. Il avait préféré la forme interrogative. Il n’était pas certain de la réponse. Bien sûr, le journaliste américain, essayiste et geek de la première heure, avait réuni une somme étrangement concordante de soupçons.

« Me plonger dans un livre ou un long article a toujours été facile. Mon esprit était saisi par le récit ou les méandres de l’argumentation, et je passais des heures à flâner dans ces longues proses. C’est rarement le cas désormais. Ma concentration dérive après deux ou trois pages. Je deviens nerveux, perds le fil, commence à chercher autre chose à faire. J’ai l’impression de devoir toujours ramener mon cerveau rebelle au texte. La lecture profonde qui me venait naturellement est devenue une lutte. »

En essayiste scrupuleux, il avait confronté ses intuitions à celles de confrères et de quelques experts. Tous ressentaient les mêmes effets. Maryanne Wolf, professeure de psychologie à l’Université Tufts, confirmait : « Nous ne sommes pas seulement ce que nous lisons. Nous sommes comme nous lisons. » Dans cette ère pré-règne-absolu de Facebook, elle aussi s’inquiétait du style de lecture promu par le Net : « Quand nous lisons en ligne, nous avons tendance à devenir de “simples décodeurs d’informations”. Notre capacité à interpréter le texte, à créer les riches connexions mentales qui se forment lorsque nous lisons profondément et sans distraction, reste largement désengagée. »

L’article avait soulevé l’ire rageuse de tous les ardents précurseurs du Net. Depuis, beaucoup de like ont coulé sur nos news feeds, mais la question de Nicholas n’a pas pris une ride. Au contraire. Force est de le constater. Nicholas avait raison : Internet conspire à nous rendre cons, très cons, de plus en plus cons.

GAFAM : les bandits manchots de la guerre de l’attention

Tristan Harris connaît bien l’arrière-boutique des géants de la tech. Il sait comment et pourquoi les nouvelles technologies orientent nos pensées, nos actions et nos relations. Il a appris les techniques de manipulations au Persuasive Tech Lab de Stanford, sous la direction de B.J. Fogg, un psychologue comportementaliste. Beaucoup de ses étudiants ont poursuivi une carrière prospère dans la Silicon Valley, et Tristan a été quant à lui Design Ethicist chez Google.

« J’étais à l’intérieur. Je sais ce que ces entreprises mesurent. Je sais comment ils parlent, et je sais comment leur ingénierie fonctionne », aime-t-il à souligner. Un insider donc, qui, avec quelques brillants résiliants de la Valley, anciens de chez Facebook, Apple ou Google, a lancé en janvier 2018 le Center for Humane Technology. Leur objectif ? Dénoncer les pièges de ces systèmes qu’ils ont contribué à fabriquer, et lancer l’alarme : les géants de la tech ont déchaîné la guerre de l’attention, et leur principal but est de nous tenir scotchés à nos écrans. Pour ce faire, chacun a sa méthode. Des systèmes de notifications qui vous interpellent sans cesse, des vidéos qui s’enclenchent automatiquement et qui enquillent direct sur la suivante, un news feed sans fin, des systèmes de bonifications… Rien de tout cela n’engage beaucoup de votre temps. Lire un commentaire, compter vos like ou scroler sur votre mur… ne prend pas plus de quelques secondes. En principe.

Mais toute l’économie de l’attention repose sur la mécanique des machines à sous. Si la mise de départ n’est jamais bien conséquente, quelques secondes de votre temps, l’addiction, elle, emporte la mise tout d’un bloc… À la manœuvre : notre angoisse de manquer quelque chose – Fear of Missing Out, le fameux FOMO – et notre goût immodéré du jeu qui active notre archaïque besoin de récompenses et nous gorge de dopamine. Les géants de la tech l’ont bien compris. Efficaces et sans scrupule, ils raffinent sans cesse la bonne vieille recette du bandit manchot.

 

Mais que fait l’Internet à nos cerveaux ?

Les sollicitations permanentes – combien de petits cœurs sur votre nouvelle photo de profil ? – vous paraissent innocemment ludiques ? Les vidéos qui s’enchaînent les unes après les autres vous semblent bien pratiques ? Que nenni. Le temps sur nos écrans éparpille notre attention façon puzzle, parce que tout clignote dans ce but, parce que tout est fait pour nous hypnotiser dans cet objectif.

Et les effets commencent à être visibles et massifs. En 2000, la mémoire immédiate permettait de capter un message durant douze secondes. En 2013, cette durée chute à huit secondes quand l’attention d’un poisson rouge est estimée, elle, à neuf secondes. Les troubles de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDHA) touchent 11  % des jeunes entre 4 et 17 ans et 20  % des étudiants aux États-Unis, et sont la deuxième cause de maladie chez les jeunes Américains, après l’asthme.

Mais hélas, l’attention n’est pas la seule victime. Plusieurs études soulignent le lien entre le sentiment de solitude, la dépression, la baisse de l’estime de soi, et le temps passé sur les réseaux sociaux. Last but not least… Facebook et consorts nous servent volontiers des contenus agressifs et bas de plafond. Dans une enquête détaillée parue dans The Guardian le 2 février 2018, le développeur français Guillaume Chaslot, fondateur de l’association AlgoTransparency, démontre que les algorithmes de YouTube valorisent systématiquement les vidéos les plus clivantes. Pourquoi ? Parce que l’humain réagit très bien à ce type de stimulations… Même s’il sait que ce n’est ni bon, ni intéressant, il lui est difficile de ne pas cliquer.

Ainsi, Internet est devenu comme un distributeur géant de sucre et de mauvais gras destiné à nous faire perdre toute notion de satiété. Une comparaison que ne renie pas Nir Eyal, un des gourous de l’expérience utilisateur, auteur du best-seller international Hooked: How to Build Habit-Forming Products. « Tout comme nous ne devrions pas blâmer le boulanger de vendre de délicieuses friandises, nous ne pouvons pas reprocher aux fabricants de technologies de rendre leurs produits si attractifs que nous ne pouvons que les utiliser. Bien sûr, c’est ce que les entreprises technologiques veulent faire. Et franchement : voudrions-nous qu’il en soit autrement ? »

 

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Pour une histoire de sous ! Si les géants de la tech ont disrupté certains modèles, il est une chose qu’ils n’ont pas changée. Leur modèle d’affaires est strictement le même que celui de la télévision à la papa : ils vivent de leurs recettes publicitaires. Ils vendent notre fameux « temps de cerveau disponible ». En 2004, la formule avait été édictée par un ancien patron de chaîne de télévision, Patrick Le Lay. Elle avait fait hurler. Aujourd’hui, habitués à trouver Internet si indispensablement pratique, nous peinons à la trouver gênante.

Si l’objectif est strictement identique, les méthodes pour l’atteindre s’avèrent nettement plus sophistiquées. Internet peut tabler sur des audiences qui se comptent en milliards, les cibler 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, en visant le profil individuel de chaque internaute, ses habitudes, ses centres d’intérêt, ses réseaux, ses états d’âme… Maintenant que l’on peut prédire les comportements, et personnaliser toutes les interactions, le ciblage publicitaire est devenu un missile à tête chercheuse, et il a bien l’intention de ne pas vous lâcher le train… Et dans ce cadre, il serait tellement plus simple que vous arrêtiez de bouger.

Les cartels de l’attention ou ces nouveaux barons qui nous droguent

Est-ce que les grands patrons de la tech ont conscience des dérives de leurs système ? Aucun doute là-dessus. « Les technologies que nous utilisons sont devenues des compulsions, sinon des addictions à part entière, écrit Nir Eyal dans son ouvrage. Rien de tout cela n’est un accident. Tout est “juste comme leurs concepteurs l’ont voulu”. »

En novembre 2017, lors d’une conférence organisée à Philadelphie, Sean Parker, premier président de la compagnie créée par Mark Zuckerberg, le raconte également sans l’ombre d’une nuance. « Le truc qui motive les gens qui ont créé ces réseaux c’est : “Comment consommer le maximum de votre temps et vos capacités d’attention ?” »

Et ils ont trouvé la seule dope qui ne coûte pas un rond. « Il faut vous libérer un peu de dopamine (sorte de récompense que reçoit l’organisme quand il est satisfait), de façon suffisamment régulière. D’où le like ou le commentaire que vous recevez sur une photo, une publication... Cela vous pousse à contribuer de plus en plus, et donc à recevoir de plus en plus de commentaires et de like, etc. C’est une forme de boucle sans fin. »

Les barons des géants de la tech ont si bien compris le caractère addictif et abrutissant de la mécanique qu’ils interdisent formellement à leur progéniture de mettre le nez dedans. Dans les établissements scolaires de la Valley, ils sont purement et simplement prohibés. « Je n’ai pas de gosses, mais j’ai un neveu auquel j’impose des limites. Il y a certaines choses que je ne lui autorise pas. Je ne veux pas qu’il aille sur un réseau social », déclarait Tim Cook en janvier 2018 dans The Guardian.

Sean Parker - Facebook Exploits Human Vulnerability (We Are Dopamine Addicts)

Comment lutter ?

« J’ai essayé pendant deux ans et demi de faire changer Google de l’intérieur. Il n’y a aucun moyen de les faire bouger », déclarait Tristan Harris à Ezra Klein dans Vox en février 2018.

Il ne baisse pas les bras pour autant. Avec les membres de Center for Humane Technology, en lobbyistes patients, ils ne cessent d’enjoindre les gouvernements de contraindre les modèles d’affaires des GAFAM. Ils vont aussi sensibiliser leurs anciens collègues – salariés des acteurs de la tech – pour les engager à pratiquer un « design éthique ». « La plupart des développeurs souhaitent construire des produits qui améliorent la société, et refusent de participer à un système qui la ruine », prétend le site de l’association. Par ailleurs, avec l’ONG Common Sense Media, le Center for Humane Technology a lancé une campagne de sensibilisation. Baptisée « The Truth About Tech » (la vérité sur la technologie), elle est déployée depuis début 2018 dans 55 000 écoles publiques des États-Unis afin d’expliquer aux plus jeunes les mécanismes auxquels ils sont soumis. D’autres voudraient aller plus loin. On commence à parler des néoluddistes (en référence au luddisme, conflit qui opposa entre 1811 et 1812 en Angleterre des artisans aux manufacturiers qui favorisaient l’emploi de machines à tisser). Le mouvement est encore informel, mais on sent planer parmi les geeks ce désir d’une déconnexion maîtrisée. Même le forum économique et social de Davos invite à cette prise de conscience. En mars 2017, le DQ Institute a lancé l’opération #DQEveryChild. L’opération milite pour une éducation qui formerait aux pièges du numérique aussi bien en termes de protection de nos données personnelles, que de cyberattaques, d’économie de l’attention…

L’institut veut forger la notion d’intelligence digitale. Après le QI, le quotient intellectuel, le QE, le quotient émotionnel, le QD, le quotient digital, intégrerait la connaissance fine de ces sujets. L’idée paraît plus qu’intéressante. Elle permettrait à chacun de ne plus être l’objet d’un Internet devenu prédateur, mais de redevenir sujet en capacité de comprendre les règles du jeu dans un écosystème où chacun joue la carte de ses intérêts. Alors, à l’heure où l’on fantasme beaucoup sur les potentiels ravages d’une intelligence artificielle devenue omnisciente, il est plus que temps de nous intéresser au combat d’aujourd’hui qui consiste à protéger une forme d'intelligence nativement organique : la nôtre.


Cet article est paru dans la revue 14 de L'ADN. Pour vous la procurer, cliquez ici.


Crédit photo : Eldad Carin

À LIRE

Nicholas Carr, « Google nous rend-il stupides ? », The Atlantic, juillet, août 2008.

Maryanne Wolf, Proust et le Calamar, Éditions Abeille & Castor, collection « Castor », 2015.

« Will 2018 be the year of the neo-luddite ? », Jamie Bartlett, The Guardian, 4 mars 2018.

 

À VOIR

humanetech.com

Le Persuasive Tech Lab de Stanford : captology.stanford.edu

algotransparency.org

 

À ÉCOUTER

Entretien d’Ezra Klein avec Tristan Harris, « How technology is designed to bring out the worst in us », Vox, février 2018.

Commentaires
  • Agé de 92 ans,internet me semble merveilleux.Dommage si il rend con.D'ailleurs,la connerie est

    une caractéristique de l'homo sapiens,l'histoire le prouve:il est tellement prédateur qu'il se détruit lui même.10 puissance 15 de connexions cérébrales,ça fragilise

  • Commencez déjà par relire votre article... Effectivement, la concentration n'est pas allez au bout, c'est sûr ^^
    Et l'accès à la culture, la formation pour les autodidactes et le partage d'idées ont en parle ou bien?
    Par contre, je suis assez d'accord sur les danger de sanctuarisation (voir pillage) de nos données par des gros acteurs type GAFAM.

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