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Série Sillicon Valley

Dopamine et addiction, le vrai fonds de commerce de la Silicon Valley

Le 6 févr. 2018

Notre cerveau n’est pas capable de concilier plaisir à court terme et bonheur à long terme. Cette faille est exploitée par les entreprises de Silicon Valley qui favorisent la satisfaction immédiate au détriment de notre bien-être durable. Explications.

On nous le vend à toutes les sauces : en « Happy Meal » entre deux tranches de pain chez McDo ou en « Happy Hour » au bar du coin. Impossible d’ouvrir une canette sans un subliminal « bonheur, bonheur, bonheur » (et un « pshit »). Le pédiatre et neuroendocrinologue américain Robert Lustig a passé des années à étudier le phénomène de plaisir et de bonheur dans notre cerveau. Interrogé par le Supplément du Monde le 29 janvier 2018, il explique que « le bonheur n’est pas la conséquence naturelle de l’accumulation du plaisir ». C’est même le contraire : quand il est occupé à être heureux, notre cerveau ne peut pas atteindre le bonheur parce qu’il est distrait. Nos hémisphères cérébraux n’ont pas assez de bande passante en quelque sorte pour s’occuper des deux à la fois. Chaque cigarette, verre de soda ou chaque notification sur notre smartphone l’en éloigne un peu plus. À l’ère de l’hyper sollicitation et de l’hyperconnexion, c’est ballot ! Mais ce mécanisme n’est pas perdu pour tout le monde. 

Plaisir et bonheur, les deux frères ennemis ?

Pour bien comprendre ce qui se joue dans l’univers des nouvelles technologies, il faut saisir en quoi diffèrent plaisir et bonheur. Selon Robert Lustig, le premier est éphémère, s’obtient seul ou avec des substances (comme la cocaïne, l’alcool ou les réseaux sociaux, les jeux vidéo, le shopping ou la pornographie). Le second est durable, s'acquiert le plus souvent au milieu d’un groupe social et ne peut pas se procurer à l’aide de substituts. Et si le premier est addictif, le second apaise.

Quand nous avons l’impression d’être heureux grâce aux interactions virtuelles, nous n’avons pas tout à fait tort. Sauf qu’il nous en faut toujours plus, comme une drogue, sans être jamais vraiment rassasiés. Alors, pour Robert Lustig, il n’y a pas de doute : ce que l’on nous markète depuis des décennies est une grosse arnaque. C’est même « le plus gros malentendu de notre temps ».

Shoot de dopamine

Si notre cerveau a du mal à faire la différence, c’est que le plaisir déclenche un shoot de dopamine. « C’est un mécanisme fondamental, essentiel à la survie de notre ­espèce : il est impliqué dans la motivation, le moteur de nos actions », explique le spécialiste. Comme un programme informatique, ce fonctionnement est en fait assez simple à hacker. Un joli slogan qui fait gentiment l’amalgame entre plaisir et bonheur, un « like », une notification ? Et hop, un coup de dopamine. « Le bonheur et le plaisir ne sont, en effet, pas identiques. Ce sont des phénomènes distincts, très dissemblables, et si nous ne le percevons pas, c’est ­essentiellement parce que l’industrie vend ses produits ou ses services en faisant passer l’un pour l’autre » analyse le neuroendocrinologue.

La résistance s’organise

Robert Lustig n’est pas le premier à alerter sur les ressorts qu’utilisent les GAFA pour capter l’attention de nos cerveaux.

Alors que les réseaux sociaux ont fait de ces shots de plaisir leur fonds de commerce, de nombreux employés de la Silicon Valley semblent vouloir se repentir. En décembre 2017, Sean Parker, ancien président de Facebook, avait déjà mis en garde contre l’exploitation de «la “vulnérabilité” humaine». Citant le réseau social, le dirigeant avait même fait savoir qu’il ne laissait pas ses enfants « utiliser cette m* ».

Plus récemment, des stars de la Silicon Valley s’organisent pour contrer les dérives des technologies sur le cerveau humain, et particulièrement ceux des enfants. D’anciens employés de Google et Facebook - dont le créateur du « like » Justin Rosenstein - lancent une campagne baptisée « The Truth about Tech ». Ils souhaitent sensibiliser parents, enseignants et enfants sur la monétisation de l’attention. Utiliseront-ils Facebook et Twitter pour faire passer le message ?

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