Une femme qui médite sur la plage face à la mer

Vivre sans boire et manger : le respirianisme, l’inquiétante pratique qui monte

© Processingly

En plein essor, le respirianisme, à mi-chemin entre la méditation, le jeûne et le yoga, est aujourd'hui l'un des plus puissants conduits menant aux dérives sectaires. Une étiquette qui ne décourage pas ses adeptes.

Entre fatigue existentielle, angoisse face à l'avenir et déclin des religions traditionnelles, l'époque signe le grand retour du New Age, du chamanisme et des médecines alternatives. Parmi le florilège de pratiques décriées, le respirianisme affiche des signes de plus en plus alarmants de dérives sectaires.

C'est quoi le respirianisme ?

Le respirianisme, aussi appelé inédie ou pranisme (issu du terme prana qui signifie « souffle » en sanskrit), caractérise l'absence d’absorption de nourriture et boisson. La pratique se fonde sur la croyance qu'il est possible de vivre sans ingérer de nourriture, et ce parfois des années durant. Cette croyance s’appuie sur des écrits et légendes mythiques et mystiques, souvent nés dans des contextes religieux. Les figures régulièrement mises en avant sont Lidwine de Schiedam, sainte catholique hollandaise morte en 1433, connue pour ne s'être supposément nourrie que de l'eucharistie durant de longues périodes, Thérèse Neumann, mystique catholique allemande morte en 1962, célèbre pour ses stigmates, ou encore Prahlad Jani, un sādhu (homme saint) jaïn indien mort en 2020, qui déclarait n'avoir rien bu ni mangé durant 80 ans. (Rappelons que la médecine évalue à 60 jours, 85 dans de rares cas, la durée de survie possible sans nourriture solide.)

À ce jour, les très rares cas d'inédie référencés suivis cliniquement ont été rapidement soupçonnés de fraude. C'est le cas par exemple de Prahlad Jani, suspecté d'avoir profité du laxisme et de la complaisance de la communauté médicale de par son appartenance religieuse.

Selon Le Figaro, on comptait 40 000 adeptes de la pratique dans le monde en 2017, dont 400 en France. Les « respiriens » seraient aujourd’hui bien plus nombreux, mais les associations peinent à quantifier la tendance. En France, c'est l'australienne Ellen Greve, Jasmuheen de son nom de gourou, qui contribue massivement à la diffusion du mouvement via son réseau international, le MAPS (en français, le « Mouvement pour une société éveillée et positive » ). Elle affirme n'avoir rien avalé depuis 1993, se nourrissant exclusivement de la « force de l'amour divin ». Mise au défi il y a quelques années par une émission de télé australienne, Ellen Greve a été contrainte d'interrompre l'expérience filmée de jeûne prolongé sur les conseils d'un médecin. Ce dernier s’inquiétait de son extrême déshydratation après 4 jours de jeûne en forêt. Pour les adeptes, le « processus sacré » du pranisme se différencie du jeûne, puisque la pratique permettrait de « se nourrir » d'air et de lumière. À ce jour, le respirianisme aurait officiellement causé la mort de 7 personnes en Australie, en Allemagne et en Écosse selon la Miviludes.

Le phénomène continue toutefois de fasciner. Sur Netflix sortira le 16 novembre prochain le film irlandais The Wonder, adapté du roman du même nom publié en 2016 par Emma Donoghue. Le film raconte l'histoire de l'infirmière anglaise Lib Wright appelée par une communauté de dévots dans les Midlands irlandais en 1862, 13 ans après la Grande Famine, pour observer le cas d'Anna O'Donnell, une fillette qui n'aurait rien mangé durant 4 mois et aurait miraculeusement survécu.

Une pratique dénoncée par la Miviludes

Dans son rapport de plus de 200 pages rendu début novembre 2022, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) note l' « accroissement inédit des agissements à caractère sectaire » en France. D'après l'organisme, les saisines observées en 2021 (4 020) auraient augmenté de 50 % par rapport à 2015.

Dans la ligne de mire de la Miviludes, le respirianisme et la multiplication des jeûnes à visée spirituelle ou thérapeutique. L'organisme précise dans son rapport : « Les groupes ou individus à l’origine de dérives sectaires sont nombreux à y recourir. Ils organisent des stages de jeûne particulièrement onéreux, généralement d’une semaine et se déroulant en milieu rural. (...) Les jeûnes à vocation thérapeutique sont d’abord conduits dans une recherche de bien-être. Ils prennent généralement place durant des séjours d’une semaine, en milieu rural autour de la pratique du jeûne et de la marche, associées à des prestations diverses, notamment du yoga, du shiatsu, de la kinésiologie, de la programmation neurolinguistique (PNL), de l’hypnose, de la sophrologie, des élixirs floraux, du rebirth, du chamanisme, de la bio-respiration, du biomagnétisme, etc. Les organisateurs font état de formation à la naturopathie. »

D'autres pratiques dites thérapeutiques y sont souvent associées, comme l’utilisation de compléments alimentaires ou le crudivorisme, pratiques d'autant plus susceptibles de conduire à des « situations dramatiques » que les encadrants manquent généralement cruellement de qualifications. La Miviludes rappelle qu'en « privant l’individu d’aliments, celui-ci peut se retrouver particulièrement vulnérable en raison de l’affaiblissement de son corps et donc de son esprit. »

En France, l’activité de Jasmuheen fait l’objet d’une surveillance étroite lorsque des colloques et des stages sont programmés sur le territoire. Sur TikTok, le #prana compte déjà plus de 85 millions de vues.

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commentaires

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  1. Orban dit :

    Merci pour ce mail. Attention à garder les nuances. Un jeûne de nourriture solide pendant une semaine associé à la méditation n'a rien de sectaire. Etre précises évitera d'offrir un champ de polarisation pour ou contre le jeûne.

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