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Un homme dans un champs de thé
© galitskaya via GettyImages

Plutôt que de subir la peine écologique, ils ont décidé d’agir : voici les néotransitionneurs

Mathilde Ramadier
Le 26 nov. 2019

Éco-anxiété, solastalgie, psychoterratie… la crise du climat est à l’origine de maux inédits. Et parfois d’une prise de conscience radicale.

Ils étaient entrepreneurs, informaticiens, consultants, journalistes... Ils faisaient plus ou moins partie du système, s’en sortaient plutôt bien, ne se posaient pas trop de questions. Et puis, il s’est passé quelque chose. Tout doucement, petit à petit, ou brutalement, d’un coup, leur conscience du désastre écologique a tout emporté. Ils ont changé. De convictions, de personnalité, d’amis, parfois... De métier et de vie, souvent. Le résultat est « radical », au sens premier du terme : désormais, ils veulent s’attaquer à la racine du problème. Ils ont mis la transition écologique au cœur de leur vie. Eux, ce sont les néotransitionneurs.

On ne naît pas néotransitionneur, on le devient

De l’extérieur, on peut les reconnaître. Ils ont cette manière de vivre leurs engagements à fond, de se tenir en cohérence entre leurs pensées, leurs discours et leurs actes. La pêche et l’élevage intensifs sont un fléau ? Les voilà qui deviennent véganes. Le transport aérien pèse lourd dans notre bilan carbone ? Et les voilà qui ne prendront plus l’avion. On peut bien ricaner, s’agacer, tenter de les pousser dans leurs retranchements pour tester leurs contradictions... mais on ne peut pas leur reprocher de souffrir du « syndrome du Titanic ». Non, ils ne dansent plus sur le pont en sachant que la catastrophe est imminente. Eux, de l’intérieur, sentent qu’ils ont connu un avant, et puis un après. Il n’a pas été sans douleur de se détacher des nombreux mécanismes de déni et d’inertie, mais ce fut là la première étape d’un long processus.

Une info, et tout bascule

C’est souvent une information qui fait tout basculer. La démission de Nicolas Hulot, la révélation d’un scandale industriel, les résultats d’une étude scientifique, les images d’un désastre écologique... L’actualité peut venir du bout du monde, mais après des années d’indifférence, un jour, l’une de ces informations les touche en plein cœur. L’ampleur de la crise écologique, son caractère généralisé, son urgence... ce qui était vague, distant, flou, les (r)attrape et ne les lâche plus.

Que s’est-il passé alors dans leurs têtes, dans leurs corps ? D’abord, ils se trouvent submergés par une énorme angoisse. Alice Desbiolles, médecin de santé publique, est spécialisée en santé environnementale. Elle connaît bien ce processus. Dans son travail, elle est de plus en plus souvent confrontée aux multiples émotions de patients envahis par les problèmes liés à l’urgence climatique. Sans pouvoir les rassurer sur l’état du monde, elle tient à les rassurer sur leur état à eux. Selon elle, être anxieux est une réaction parfaitement rationnelle. C’est l’inverse qui serait anormal. Par ailleurs, elle constate que cet état qui accompagne généralement le pic de conscientisation peut aussi être un levier. « L’organisme réagit au stress. Si ce dernier est aigu, il peut être considéré comme positif, car il nous prépare à l’action. »

Mais Alice Desbiolles reconnaît que ce n’est pas toujours le cas. « Le problème, c’est quand le stress devient chronique. Il y a alors un risque de dépression et, sur le volet somatique, cela peut déclencher des problèmes d’insomnie, de céphalées, des troubles cardio-vasculaires... » Au terme d’« éco-anxiété » qui fleurit dans les médias, Alice Desbiolles préfère celui de « solastalgie », moins réducteur. Car ceux qui prennent conscience du collapse ne ressentent pas uniquement de l’anxiété. Leur panel d’émotions est bien plus large.

La solastalgie pourrait devenir un sujet de santé publique

Comme le soulignent les désormais célèbres Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle dans leur ouvrage Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement et pas seulement y survivre, les scientifiques qui étudient les causes ou les conséquences du réchauffement climatique sont les premiers à souffrir de troubles psychologiques. Eux aussi ressentent de l’angoisse et, comme chez les autres, elle s’accompagne de tristesse, de colère, d’un sentiment d’isolement et de vulnérabilité... Un large panel d’émotions donc, mais qui, parce qu’elles flirtent avec le deuil, le sentiment de finitude, ont en commun d’être réfrénées par notre culture. Il faudra bien qu’on apprenne à les regarder en face, car, selon Alice Desbiolles, le constat est clair. Si de plus en plus de médecins et professionnels de la santé s’intéressent à cette question, c’est que la solastalgie pourrait bien devenir un véritable sujet de santé publique.

Il va falloir faire notre deuil

Bref. N’est néotransitionneur que celui qui s’est frotté de très près à la collapsologie. Pablo Servigne, qui a rendu si visible le terme et tout ce qu’il contient, reconnaît qu’il n’est pas sans conséquence de s’intéresser à ces questions. Pour décrire la transformation intérieure que cela provoque, il fait une analogie avec les cinq étapes du deuil. Dans l’ordre, ou le désordre, tout le monde devra d’abord sortir du déni (non, la chose n’existe pas...), puis affronter la colère (quand je découvre l’ampleur du scandale...), la négociation (en est-on bien sûr ?), la dépression (l’éco-anxiété), pour, à la fin, et avec de possibles rechutes, connaître l’acceptation qui permet de passer à l’action. Un cycle que les néotransitionneurs ont donc traversé.

Ce n’est pas le modèle adopté par le psychologue Pierre-Éric Sutter, cofondateur avec Loïc Steffan et Dylan Michot de l’Observatoire des vécus du collapse, lequel a récemment conduit une étude auprès de 1 600 personnes vivant en France pour savoir, d’un point de vue psychologique mais aussi sociologique, comment ils vivent l’évolution des enjeux écologiques ou environnementaux. Lui privilégie une grille de lecture comprenant quatre sociotypes également inspirés par une intuition de Pablo Servigne. Ce canevas croise états émotionnels et postures conatives. Ainsi, on trouve :

  • le pessimiste-passif (« À quoi bon, tout est foutu »),
  • l’optimiste-passif, qui peut être « collapsophobe » (« la science va bien nous tirer de là »)
  • le pessimiste-actif (le survivaliste qui vise l’autonomie)
  • et, enfin, l’optimiste-actif.

C’est dans cette quatrième et dernière catégorie qu’on trouve les néotransitionneurs. L’optimiste-actif admet l’avènement du collapse mais il choisit de s’y préparer activement, pour lui mais aussi pour toute la communauté, avec le souhait de mettre en place un système alternatif.

Les 5 étapes des néotransitionneurs

L’optimiste-actif passerait bien par cinq étapes, mais ce ne sont pas celles du deuil. La première est celle de la distanciation cognitive, c’est-à-dire la mise à distance de l’information anxiogène, son rejet. Ensuite vient le temps de la conscientisation : l’information est si omniprésente qu’il est impossible d’y échapper. Une information plus forte que les autres, qui va nous toucher de plus près, finira par « percer ». Elle peut être incarnée par une personnalité à qui l’on va donner du crédit, ou émerger d’une phase de déprime, de burn-out, d’effondrement intérieur... La prise de conscience est progressive mais connaît un pic de conscientisation, le « Oh my God point », comme le nomme Servigne.

Les questionnements existentiels affluent, il faut tout remettre à plat : son passé, son présent et envisager l’avenir différemment. C’est à ce moment-là que, d’après Pierre-Éric Sutter, notre foi en l’action (individuelle ou collective) nous fait opter pour une attitude plutôt optimiste ou plutôt pessimiste. Si la personne fait le choix d’agir, son domaine d’action dépendra d’une série de critères plus ou moins conscients, tenant compte de ses compétences, de ses valeurs, de son groupe socioculturel... Les uns se tourneront vers la cause des animaux, de la biodiversité, de l’alimentation ou de l’énergie... les autres vers des engagements sociaux.

Des survivalistes pas comme les autres

Réapprendre à vivre plus près de la nature, assumer d’être un peu en marge, ne plus croire à l’émancipation par le progrès, prôner une vie en dehors du système, entretenir un imaginaire plutôt négatif quant à l’avenir... Les néotransitionneurs seraient-ils des survivalistes ? Bertrand Vidal, sociologue spécialiste des mouvements survivalistes, constate effectivement des points communs : « Ils développent une pensée critique et nourrissent un désir compulsif de s’informer. Ce qu’ils veulent, c’est trouver des solutions. Pour cela, ils n’hésitent pas à naviguer d’un penseur à un autre, de Rabhi à Servigne, comme une "religion à la carte" dans laquelle on peut piocher. »

Mais en optimistes actifs, les néotransitionneurs ne font pas que chercher, tenter, discuter, partager. Ils ont surtout envie de trouver des solutions pour l’ensemble du corps social. Ils ne veulent pas s’en sortir seuls ou avec leurs seuls proches. Leur démarche embrasse plus largement la communauté des vivants. Et cette dynamique semble même être au cœur d’un bonheur qu’ils prétendent avoir retrouvé. C’est peut-être dans le bouillonnement généré par ces citoyens qui ont quitté l’autoroute de la grande consommation qu’on verra émerger le monde d’après ? Celui qui naîtra du grand effondrement... ou de l’idée qu’on s’en était faite.

Commentaires

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  • Merci Mathilde, je n'aurais pas pu mieux décrire tout ce qui s'est passé en moi au cours des 12 derniers mois. Je suis maintenant en train de monter mon projet de ferme permacole, et cest bien ça: l'optimisme actif! Merci!

  • Le pessimiste actif n'est pas forcément un survivaliste qui vise l'autonomie... On peut tout à fait être pessimiste sur l'avenir du monde mais néanmoins être engagé dans l'action collective pour tenter quelque chose (c'est donc une action désespérée). C'est mon cas, en tous cas. Je ne crois pas tellement que je vais changer le monde mais je ne peux me résoudre au repli égocentrique du survivaliste (en tous cas, pas pour l'instant). J'ai tout abandonné depuis 10 ans et je consacre tout mon temps à la lutte écologiste, sans vraiment croire qu'on va changer les choses, comme beaucoup d'autres comme moi. Alors pourquoi ? C'est ce que C. Morel-Darleux appelle la dignité du présent je crois... Je veux pouvoir me regarder dans la glace en me disant que j'ai fait tout ce que je pouvais.