Des avatars autour d'une table

J'ai testé pour vous : la première réunion des Narcotiques Anonymes tenue dans le métavers

Comme d'habitude, Lara, Fred et Amir se sont donné rendez-vous pour parler de leur addiction. Mais cette fois, la réunion s'est déroulée dans le métavers.

Le métavers, tout le monde en parle mais peu le pratiquent. Pour accéder à cet univers immersif, il faut déjà un casque de réalité virtuel type Oculus. Une fois cet inconfortable objet vissé sur sa tête, que fait-on ? Un peu comme dans la vraie vie, pas forcément grand-chose : on se balade, on achète des articles de luxe, ou comme Snoop Dog, des terrains immobiliers (toujours virtuels donc). Mais surtout, on se parle. Ce soir, c'est ce qu'ont décidé de faire quelques membres de l'association Narcotiques Anonymes. Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ? En période de confinement, cela permettrait à des personnes déjà fragilisées par leur addiction de ne pas perdre contact avec leur groupe de soutien. Pendant près d'une heure, j'ai assisté à leurs échanges et fait des selfies dans le métavers. Récit.

See you dans le métavers, le nouveau à plus dans le bus ?

Avant d'enfiler mon casque de réalité virtuelle, je ne m'attends pas à grand-chose. Mais il faut bien le reconnaître : découvrir un univers virtuel immersif est tout de même rigolo, même pour les plus technophobes d'entre nous.

Même « la salle d'attente » , l'équivalent de la page d’accueil d'un site web, ou du menu déroulant de Netflix, sorte de grand carrefour numérique par lequel il faut passer avant de rejoindre « son » métavers, me fait un peu d'effet. L'expérience peut sans doute paraître banale aux blasés de la RV, mais pour moi qui débute, c'est déjà tout un truc. En une seconde, je quitte notre monde pour me retrouver projetée dans une terre tropicale et ensoleillée, dans une sorte de grande maison troglodyte entourée de palmiers, de coussins accueillants et de pépiements d'oiseaux. Le ciel est bleu, les collines sont proches. Malgré moi, je laisse échapper un petit soupir de satisfaction. La nature luxuriante que j'aperçois au loin me donne envie d'inspirer à pleins poumons l'odeur des arbres. J'irais bien faire un petit tour, mais il est bientôt 19h et la réunion va commencer.

Pour la rejoindre, je dirige le rayon laser produit par la manette que je tiens dans ma main et clique sur la salle indiquée par VR Académie, le prestataire technique qui accompagne l'agence Socialyse (groupe Havas), l'agence à l'origine de cette opération. Cela mouline gentiment, et me voilà cette fois dans un loft aux immenses baies vitrées surplombant des gratte-ciel et un grand pont qui pourrait bien être le Brooklyn Bridge. Dans la pièce, une table de billard, un panier de basket et un canapé. Autour de moi, quelques avatars flottent, un peu désœuvrés. Maladroitement, nous essayons de nous rapprocher les uns des autres, et tâtonnons pour faire marcher nos micros, échanger quelques mots timides et grimper les escaliers qui nous mènent à l'étage où se tiendra la réunion.

Photo prise dans le métavers lors de la première réunion de l'Association Narcotiques Anonymes

Comme je ne suis pas hyper à l'aise avec les manettes, je n'ai pas personnalisé mon avatar, qui de toute façon me plaît bien comme il est : une silhouette fringante amputée à partir des genoux, sans bras mais avec des mains. Sa coupe de cheveux sage, son short bleu et sa chemise à pois lui donne un air juvénile et innocent. D'autres ont été plus créatifs et n'ont pas hésité à se teindre les cheveux en rose, se parer de vestes bariolées et de chapeaux un peu cool. L'ambiance est détendue, malgré quelques gloussement un peu gênés et nos tentatives apprivoisement des lieux un peu empotées.

Le métavers c'est bien, les gens c'est mieux

À l'étage, les membres de l'Association sont déjà là. Ils se connaissent bien, certains depuis des années, et se saluent chaleureusement. L'une d'entre elle peine à déplacer son avatar et se retrouve juchée sur la table. Pendant qu'ils prennent place autour de la table, notre petit groupe de journalistes se range sagement dans un coin de la pièce pour ne pas déranger. Un faux mouvement me fait aussi tomber de la mezzanine, je m'empresse de reprendre ma place tandis que les habitués entament la séance. Chacun se présente avec la traditionnelle phrase d'introduction : « Bonjour, je m'appelle XXX, et je suis dépendant » . Tour à tour, les membres lèvent la main pour parler de leur expérience et se soutenir les uns les autres. Très rapidement, on oublie l’univers virtuel pour se concentrer sur les voix, tantôt assurées, tantôt hésitantes.

Et toutes les histoires sont bouleversantes. Amir*, 54 ans, a derrière lui la rue et l’héroïne. Il est clean depuis près de 27 ans. Amir non plus n'a pas pris le temps de changer son avatar, et il y a quelque chose de très touchant à entendre sa voie douce et rauque sortir de ce corps fluet de dessin animé. Ai-je versé quelques larmes, cachée la gorge nouée derrière mon casque ? Clairement. Au fil des discussions, nos petits avatars peuvent envoyer des cœurs, des applaudissements et des sourires pour manifester notre soutien, qui s'envolent au-dessus de nos têtes comme des bulles de champagne. En élève appliquée, je ne m'en prive pas. Entre deux témoignages, je tourne la tête pour observer les alentours et pousse un cri : la grosse tête d'un avatar, à quelques centimètres de la mienne, m'observe fixement sans cligner comme dans un film d'horreur. Visiblement, il est plus facile de parler que de gérer ses déplacements et son espace par ici...

À la fin de la réunion, les membres joignent leurs mains flottantes pour réciter la prière des Narcotiques Anonymes, célébrer les anniversaires de sobriété (qui de 1 an, de 12 ans, de 20 ans...) avant de clôturer la séance et que l'on se retrouve tous en bas pour discuter.

Bizarrement, le moment a été intense et riche en émotions. Beaucoup à cause du contenu, un peu à cause de la forme. Très vite, l'incongruité de la situation disparaît, en même temps que Twitter ou les notifications incessantes de nos portables. Ne restent plus que les voix qui racontent.

*Les prénoms ont été changés

commentaires

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  1. Vervelle Alexis dit :

    Merci Laure pour ton retour. On a été ravi chez VR Academie de pouvoir participer à l'organisation de ce meeting, cas unique en France à ce jour. A très bientôt. https://vr-academie.fr

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