l'avatar de Mark Zuckerberg contre un avatar de VRChat

Ni fun, ni libre : la communauté de la VR déteste déjà le métavers aseptisé de Meta

© Meta/VRChat

Sous couvert d'être un safe space, le métavers de Facebook s'annonce lisse et surveillé. Les amateurs de la réalité virtuelle underground qui rôdent sur VRChat regrettent déjà l'arrivée de Mark Zuckerberg sur leur terrain de jeu.

La scène se passe dans Horizon Worlds, le fameux métavers de Meta (Facebook). Des visiteurs se promènent dans cet espace virtuel quand les avatars d'une bande de gamins commencent à les troller. L’un d’eux touche une sorte de coupe posée sur un piédestal. Il crie qu'il vient de « tremper son doigt dans le Saint Graal ». Il se tourne vers l’un de ses camarades, pointe son doigt vers lui en disant : « Je te l’ai mis dans l’œil ». Aussitôt, un « guide de communauté de métavers » intervient. Il est là pour aider les visiteurs à découvrir cet espace virtuel encore en construction. Mais son travail consiste surtout à s’assurer que tout le monde respecte bien les règles édictées par la plateforme. « Écoutez, j’ai vu ce que vous avez fait. Vous ne devez pas toucher les autres joueurs sans leur consentement ». Les gamins explosent de rire en hurlant : « Mais c’est un monde virtuel !  »

Le métavers est-il un safe space ?

Cette vidéo est visible sur le compte TikTok VRPranksters, un groupe de vidéastes qui explorent les mondes de réalité virtuelle pour y troller leurs utilisateurs. Dans une autre vidéo, notre farceur se moque de participants qui parlent « d’agressions et de viols dans le métavers ». Cela fait suite au témoignage qui avait fait les gros titres en décembre 2021 quand une femme avait écrit un post expliquant qu’elle avait subi une « agression sexuelle » au sein de Horizon Worlds. Un avatar masculin avait fait mine de frotter la poitrine de son avatar tandis que d’autres utilisateurs observaient la scène sans intervenir, ce qui lui avait donné un sentiment « d’isolation ».

Cette histoire avait provoqué une réaction immédiate de la part de Vivek Sharma, le vice-président d’Horizon Worlds, qui avait indiqué que l’incident était « absolument malheureux ». Au début du mois de février, Meta a ainsi dévoilé la mise en place d’une « personal boundery » , une sorte de barrière personnelle qu'il sera impossible de franchir. Pour Mark Zuckerberg, le futur métavers doit être un safe space, un endroit où l’on se sent tout le temps en sécurité, et où les interactions sociales sont les plus lisses possibles. Une idée qui n’est pas forcément du goût des vétérans de la VR et notamment de ceux qui fréquentent la plateforme improbable et bordélique VRChat.

Découvrez les geeks bizarres de VRChat

Cathline Smoos est de ceux-là. Cette psychologue et sexologue spécialiste dans les domaines de la sex tech et de la réalité virtuelle estime qu’il existe un fossé culturel entre les internautes habitués aux possibilités sociales et créatives offertes par la VR et la façon dont le géant des réseaux sociaux envisage les choses. « Pour moi, Meta, c’est comme IKEA, résume-t-elle. C’est une expérience de réalité virtuelle sans piquant, assez puritaine, qui va être proposée au plus grand nombre avec un maximum de publicité et un nombre réduit d'interactions. Ils ont même enlevé le bas du corps. Les utilisateurs sont réduits à des troncs flottants, ce qui limite forcément leurs mouvements. »

Cette spécialiste parle par expérience. Elle a passé les dernières années à explorer VRChat, un métavers en réalité virtuelle qui existe depuis 2014 et qui sert de repère à la culture underground du web. Avant d’être dans le viseur de Mark Zuckerberg, la réalité virtuelle était d’après elle, un refuge autant qu’une cour de récréation. « Sur VRChat, il y a deux types de personnes, explique-t-elle. Il y a ceux qui ont bien souvent été rejetés dans le monde réel, soit à cause de leur physique soit parce qu'ils sont très timides ou qu'ils ont des soucis dans la vie. Ce sont des gens qui souffrent d'isolement. À travers la VR, ils vont pouvoir construire une identité qui leur plaît et mettre en avant d'autres compétences. L'autre partie est constituée de personnes qui ont déjà une socialisation dans la vraie vie et qui vont aller là-bas par curiosité pour découvrir d'autres manières d'interagir et de jouer avec les autres. »

Découverte sexuelle en réalité virtuelle

Parce que les utilisateurs peuvent modeler leurs environnements virtuels et créer des avatars personnalisés bien plus délirants que ceux proposés par Meta, VRChat est devenue la plateforme des fans de roleplay ou jeux de rôle. C’est d’ailleurs l’activité principale de ses utilisateurs. « On se crée un groupe d’amis au gré des rencontres et naturellement on va improviser des jeux semblables à des petites scènes de théâtre, poursuit Cathline. On peut s’amuser à recréer une famille, des collègues de bureau… Certains adorent jouer le rôle d’un animal de compagnie. » Cette manière d’incarner n’importe quel personnage ou monstre permet aux utilisateurs de se désinhiber. « La réalité virtuelle crée une légère sensation du toucher fantôme, poursuit notre sexologue. De manière très naturelle, on va donc avoir tendance à toucher les avatars des autres utilisateurs, leur caresser les cheveux ou bien jouer avec leur poitrine s’ils incarnent un personnage avec une grosse paire de seins. Il ne faut pas oublier que ces identités sont empruntées. C’est comme si on mettait un costume et du coup, ce que l’on touche, ce n’est pas le corps d’une vraie personne, mais celui de son avatar. »

Ce genre de comportements ne se fait pas sans consentement. Sur VRChat on demande avant de toucher et dans le cas contraire, il existe toute une panoplie d’outils pour bloquer les inopportuns. Mais pour ceux qui disent « oui », tout un panel d’expériences sexuelles est aussi possible dans VRChat avec des avatars plus ou moins dénudés que l’on exhibe uniquement dans des mondes mis en privé. « Il n’y a pas de vie réelle sans sexualité et il n’y a pas de métavers sans sexualité non plus », confie Cathline. 

Clash de civilisations numériques

Face à cette sous-culture foutraque, Mark Zuckerberg tente donc de refaire le coup de 2007, date de sortie de Facebook. À cette période, les blogs et les forums dominaient le web. Les internautes évoluaient souvent sous pseudo et jouaient déjà des personnages qui les changeaient de la vie réelle. Le réseau social avait balayé tout ça en imposant la photo de profil et à chacun de déclarer son vrai nom, deux obligations considérées comme un véritable schisme à l’époque. Difficile de ne pas reconnaître la même stratégie avec Horizon Worlds. Passer à l'échelle du mainstream une pratique minoritaire en la rendant moins fun. Les tentatives de trolling dans Horizon Worlds devraient sans doute aller croissant, car les geeks de la réalité virtuelle ont bien l'intention de se rebiffer. Mais qui à la fin gagnera le morceau ?

premium2
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.