Deux hommes torse nu

« Moi je me reconnecte à ma masculinité. Okay, c'est pas très 2022, mais je m'en tape. » Ils se sont mis à la gonflette et nous racontent

© Mike Jones

« Maintenant, je suis "go muscu" » Trois passionnés de musculation décryptent leur pratique.

Aller à la salle et faire du muscle, c'est leur nouveau credo. Entre promesse santé, atmosphère viriliste tranquille et envie d'être beau gosse, lever de la fonte est devenue leur planche de salut. Bienvenue dans le monde des « go muscu ».

« Maintenant, je suis "go muscu" »

Théodore*, 30 ans, n'a jamais été sportif. Quand sa copine le quitte pour son meilleur ami après dix ans de relation, elle l'interroge, autant par sollicitude que par provocation : « Alors, qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?  » La réponse de Théodore lui vient naturellement : « Je vais aller à la salle, je vais niquer plein de meufs et je ne vais pas les respecter. » Le jeune homme tient à rassurer : « Bon, je n'en ai rien fait, j'étais juste énervé. »

C'était il y a un an. À l'époque, le jeune homme milite au sein d'associations féministes, travaille dans l'audiovisuel pour des médias altermondialistes et arrive régulièrement en retard en cours car il s'occupe de sauver des pigeons malmenés par la vie urbaine. Aujourd'hui, il se rend 6 fois par semaine en salle pour s'entraîner au lever de poids et développer sa force athlétique. « Oui, je suis un peu matrixé », admet-il en riant. Bilan de sa pratique : moins 17 kilos (le jeune concède volontiers avoir activé le mode revenge body) et des habitudes alimentaires qui ont un peu changé. En plus de ses 5 compléments alimentaires quotidiens (protéines, zinc...), Théodore s'est remis à la viande après plusieurs décennies de végétarisme dur. « J'ai un gros passif de féministe derrière moi. En fait, j'étais woke avant que cela ne soit à la mode, mais j'ai fait un rejet total, un burn-out de la gauche... Maintenant, je suis go salle !  »

Désormais, sculpter son corps n'est plus sa motivation principale, même si Théodore entend débuter un programme de masse sérieux. « Je ne sais pas trop comment dire mais en fait je me réfugie un peu à la salle... En fait, j'ai l'impression de déconstruire ma déconstruction. Les meufs parlent tout le temps de se reconnecter à leur féminité, et bien moi je me reconnecte à ma masculinité. Okay, c'est pas très 2022, mais je m'en tape. »

Entre deux taffes de cigarette électronique, Théodore détaille son ras bol militant. « Absolument tout devient "problématique", il faut arrêter le délire. » Depuis son petit studio de banlieue envahi par les DVD et les affiches de films, le jeune homme affirme : « ma nouvelle copine peut attester que je n'ai pas viré incel, je prends juste un peu de distance avec le féminisme pour ma santé mentale. Je suis juste très heureux de me retrouver entre gym bro à la salle. Tout le monde est solidaire, il n'y a pas de compétition, c'est assez sain et cela vide la tête. »

« J'ai envie d'être beau quand je suis tout nu »

Pour Guillaume*, 25 ans, pas de burn-out militant. Après avoir longtemps pratiqué le handball et la course, ce chef de projet a adopté le lever de poids pour affûter sa silhouette et prendre soin de sa santé. Accoudé à la terrasse d'un café lyonnais, il glousse. « Je me rappelle de cette scène dans le film American Beauty où le héros crush sur une meuf de l'école de sa fille. C'est glauque mais bref — il se met à tout chambouler dans sa vie, il envoie bouler son patron, sa femme, il se met à la muscu et fume des joints dans son garage. Quand ses voisins lui demandent quel objectif il veut accomplir en levant des poids, il leur répond juste : "j'ai envie d'être beau quand je suis tout nu." Ce passage me parle trop. Moi c'est exactement pareil. J'ai envie de me sentir beau et désirable. » Le jeune homme avale une gorgée de cappuccino, sourit et complète : « Le boulot est brutal en ce moment, les clubs ça me gonfle, je n'y ai pas remis les pieds depuis la pandémie. La salle, ça permet de me détendre, d'habiter mon corps, de me vider. Par rapport à la course, j'ai l'impression que les bénéfices sur ma santé sont plus importants. Aussi, j'en avais un peu marre des sports d'équipe. La muscu, c'est un truc que je peux faire tout seul, mais dans une atmosphère d'effort collectif qui est vraiment agréable. »

Un avis partagé par Medhi*, commercial dans une entreprise d'informatique. « Ça fait du bien d'être entre mecs parfois. Même pas pour déconner ou balancer des blagues de cul, juste pour passer du temps... » Il hésite et détourne le regard avant de rire : « Sans femmes en fait ! Même si elles sont de plus en plus nombreuses en salle - et c'est tant mieux - l'atmosphère est un peu différente quand on se retrouve entre hommes. À la salle, pas de compétition pour draguer ou se faire voir. Je m'entraîne depuis 5 ans, et je ne vois jamais trop de mecs se mettre en avant. C'est un peu comme si toutes les embrouilles et zones de floues qu'il peut y avoir quand on flirte s'effaçaient à la salle. C'est plus doux. Ça fait du bien. » Si pour le jeune homme de 20 ans, travailler sa carrure et sa force physique est le moyen d'intégrer une communauté accueillante, une autre raison encore sous-tend son entraînement rigoureux. « Avec tout ce qu'il se passe de tensions sociales, ces histoires de flics qui tapent un peu à l'aveugle sur des personnes qu'ils interpellent dans la rue, j'avoue que je préfère me sentir prêt, ne serait-ce qu'à me défendre. Je veux me sentir prêt et fort. »

*Le prénom a été changé

Pour aller plus loin :

Regarder la web série Tous musclés de Jérôme Momcilovic et Camille Juza diffusé sur Arte qui retrace l'histoire de la pratique née avec les sociétés industrielles.

Lire l'article La musculation est-elle de droite ou de gauche ? par Libération.

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