Pharrell Williams, Timothée Chalamet et ASAP Rocky

Les jeunes hommes à la perle : une nouvelle représentation de la masculinité ?

© Timothée Chalamet, Pharrell Williams

Jusqu'alors réservés aux podiums, à A$AP Rocky ou Harry Styles, les colliers de perles, régaliens et élégants, arrivent aujourd'hui au cou des hommes. Anecdotique ou expression d'une nouvelle masculinité ?

Ils étaient censés être la tendance bijoux de 2022, mais on les attendait encore. Or, impossible depuis l'été de croiser un ado dégingandé en jean large ou maillot de basket sans voir briller à son cou un collier de perles délicieusement Queen Elisabeth II. La popularité de cet accessoire marque-t-elle une étape vers une représentation plus protéiforme de la masculinité ? Pas si sûr...

Perles à gogo : s'affranchir des normes de genre

Ce n'était qu'une question de temps avant que les colliers de perles deviennent incontournables chez les hommes. Rendus cool en 2019 par l'artiste au style vestimentaire ultra-pointu Harry Styles (dont la passion pour le bijou a d'ailleurs donné son nom à une catégorie Etsy, le Harry styles necklace), les colliers de perles sont désormais partout.

Avant le chanteur britannique, le collier de perles avait aussi été adopté par A$AP Rocky, Shawn Mendes, Pharrel Williams ou encore Billy Porter. Aujourd'hui, on le retrouve au cou de jeunes branchés, de Marseille à Paris en passant par Berlin et Brighton. Traditionnellement perçu comme un accessoire féminin, l'essor de la popularité du collier de perles — orchestrée par de grandes marques comme Gucci ou Mikimoto — est bien le signe d'un affranchissement des normes de genre et d'une redéfinition de la masculinité. « La mode du collier de perles blanches est une nouvelle expression, à travers les accessoires, de la fluidité entre les genres qui existe depuis déjà quelques années dans le milieu », expliquait le journaliste PK Douglas à Terrafemina.

Pied de nez à la bourgeoisie et nouvelle chaîne en or ?

Alors que la colère contre les ultra-riches gronde sourdement, il n'est pas anodin que de jeunes hommes issus de tous milieux et origines s'approprient — dans sa version pacotille — l'accessoire sage et emblématique, en vraies perles de culture, de femmes blanches, plutôt âgées, et issues de la bourgeoisie traditionnelle. S'il s'agit de se jouer des codes en travestissant un esthétique hyper BCBG, le collier de perles peut aussi être vu comme un signe distinctif permettant non seulement de réaffirmer sa compréhension fine des tendances, mais aussi un certain statut social.

En effet, Shaun Leane, designer britannique, expliquait déjà en 2020 au Guardian : « À l'époque élisabéthaine, les hommes étaient tout aussi parés de bijoux que les femmes, car ils symbolisaient la mode, le statut et l'innovation. » Le collier de perles, accessoire historiquement aristocratique, est-il aussi un bijou que l'on aborde sans second degré, comme jadis les rappeurs de la fin des années 90 pour notifier leur ascension sociale et leur pouvoir d'achat ? À l'heure où l'esthétique old money séduit de plus en plus la génération Z, probablement. Mais pas que...

L'effet Timothée Chalamet : l'essence du jeune homme à la perle ?

En 106 ans de parution du célèbre magazine de mode britannique, c'est la première fois qu'un homme s'impose en solo sur la couverte de l'édition papier. Pourquoi l'acteur Timothée Chalamet a-t-il décroché cette distinction ? Le rédacteur en chef Edward Enninful explique l'attraction que le jeune acteur exerce sur le public par la fluidité avec laquelle il détourne les codes de genre, à la façon des femmes dans les années 20 : « [Il] suit furieusement la mode avec un style si inné et si sûr de lui qu’il inspire les hommes comme les femmes. » Comme note Vogue, le succès de sa silhouette réside dans un savant mélange de symboles traditionnellement féminins et masculins : « Des looks à la juste dose de sportswear, du monochrome apprivoisé avec brio, du rose à gogo (...), il cultive une allure de "cool kid" qui ose toutes les folies. »

En 2019 à la première de Little Women à Londres, l'acteur avait déjà fait tourner les têtes dans un costume en velours rose pâle Thom Browne combiné à une paire de chaussettes jaune canari. Pour Edward Enniful, l'acteur de Call me by your name serait l'incarnation de cette « nouvelle génération qui démantèle les notions démodées de la masculinité comme une évidence ».

Timothée Chalamet

Les hommes sont-ils aussi libérés qu'on veut nous le faire croire ?

Attention, toutefois à ne pas se laisser aller à croire que tous les verrous ont sauté. En effet, brouiller les codes resterait réservé à un certain profil d'homme : hommes cis et (souvent) hétéros, blancs et plutôt minces. Et globalement jugés beaux (David Bowie, Harry Styles…) selon les critères du moment, critères s’inscrivant toujours dans la tradition millénaire de l'éphèbe de la Grèce Antique.

En outre, cette libération des hommes serait principalement imputable aux avancées du féminisme.

Aline Laurent-Mayard, journaliste spécialiste des questions de genre et autrice de Libérés de la masculinité – comment Timothée Chalamet m’a fait croire à l’homme nouveau (éditions JC Lattès, octobre 2022) rappelle à Madmoizelle : « Cela arrive régulièrement à l’échelle de l’histoire que les femmes se montrent fatiguées du virilisme, de l’incapacité des hommes à exprimer leur sentiment, et de leur rigidité dans l’expression de la masculinité. » Pour l'autrice, il faudrait aussi rester vigilant quant aux signaux envoyés par ces hommes qui se plaisent à jouer avec des codes, dans la mesure où la pratique peut résulter d'une stratégie de prédation : « Aussi, cela arrive régulièrement que des hommes s’approprient des atours de la féminité, se montrent comme allié et abusent pourtant de femmes. » Ne pas crier victoire trop tôt, mais se réjouir tout de même.

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