Sur fond gris, un homme avec un haut noir et une jupe rose

Ces hommes qui s'aiment en jupe : « Je me suis senti vivant puissance 1 000 »

© jacoblund

Jupe fendue, eye-liner violet et fard à paupières à paillettes... Ils sont de plus en plus nombreux à intégrer des pièces jugées traditionnellement féminines à leur garde-robe. Ils racontent.

Non, sortir des cases n'est pas réservé à Lil Nas X, Harry Styles ou Billy Porter. L’idée leur trottait dans la tête depuis un moment. Après une rupture amoureuse, un café entre collègues, un déménagement ou un changement de boulot, ils ont franchi le pas et adopté un nouveau look, s’essayant timidement au mascara ou arborant fièrement une robe flamenco à dentelles rouge et noire. Depuis, ils respirent beaucoup mieux. Témoignages.

« Ce changement de look a été une bouffée d’air frais »

Un soir d’été, Luca s’invite à une soirée organisée par des amis de ses parents, anciens habitués de la scène rave des années 90. Parmi la bande de cinquantenaires qui se trémousse verre de vodka en main, le jeune homme est frappé d’une révélation : « On a beau s’enorgueillir d’être hyper libérés, je trouve que l’on a perdu le sens de la fête, on ne sait plus se mélanger, en termes de classes et de générations. Je ne sais pas pourquoi mais cette soirée a provoqué chez moi un grand vent de confiance en moi. Cela a été un déclic, c'était un espace de liberté immense. » Une rupture amoureuse ( « la première sérieuse, celle qui fait mal et dont on pense qu'on ne va jamais se relever » ) achève de le convaincre.

Aujourd’hui, Luca a 23 ans. Il vit dans le 19ème arrondissement, étudie la publicité et signe ses textos d’une fleur rose. Depuis cette fameuse soirée « qui lui a donné un souffle », sa garde-robe a beaucoup changé. Il adopte les robes cintrées, flottantes ou moulantes, les kurtas indiennes, les couleurs vibrantes, et surtout les bijoux : « Il n’y a rien de plus beau que des bijoux féminins sur un homme, il y a quelque chose de très poétique là-dedans. »

Très touché par l’esthétique et la beauté des années 60 et 70, Luca est particulièrement ému par l’ambiguïté que dégagent des artistes comme la photographe Cindy Sherman ou le chanteur Mick Jagger : « Ce charisme masculin m’a bouleversé, j’ai trouvé ça très beau. Il y a quelque chose d’assez dark dans notre génération. Au propre et au figuré. Ce changement de look a été une bouffée d’air frais »

Si Luca a adopté robes, maquillage et bijoux, ce n’est pas car il s’interroge sur son genre ou sa sexualité. « J’avais envie de me libérer. À Paris, cela passe très bien, mais quand je rends visite à mon père à Rouen, ce n’est pas la même histoire, on me regarde comme un OVNI. J’avoue que je ne déteste pas. À l’époque, j’avais une revanche à prendre, j’étais un peu dans la provoc' et j'avais besoin d’attirer l’attention », rit le jeune homme. Et de son propre aveu, cela lui réussit plutôt bien. « Cela permet de se questionner, sur qui on est, et qui on est pour le monde. »

Aujourd’hui, son look s’est assagi ( « je ne mets plus de vernis » ) mais il continue à porter des bijoux et un maquillage léger. « Avec les filles, cela me donne un pouvoir de séduction. On adore ou on déteste, je me retrouve bien là-dedans. »

« J’ai fait une école de commerce, j’ai bossé dans des grosses boîtes, je me faisais chier »

Gamin, Anthony* aime piquer le maquillage de sa mère pour s’en tartiner le visage. Plus tard en boom, il se plaît à « se déguiser en nana » pour rigoler. « Dans ma vie d’adulte, j’ai perdu ça. J’ai fait une école de commerce, j’ai bossé dans des grosses boîtes, je me faisais chier. »

À 26 ans, le jeune homme plie bagage et part s’installer à Barcelone pour se former à l’illustration et à la bande dessinée. Deux ans plus tard, Anthony s'est émancipé. « J’avais besoin de changement, j’ai commencé à porter de grandes boucles d’oreilles et à me maquiller. Je n’utilise pas trop de fard à paupières, je ne sais pas bien faire, mais j’aime bien me dessiner un trait de crayon sous les yeux. Quand je saurais mieux m’y prendre, je mettrais du doré, comme le personnage de Lenny Kravitz dans Hunger Games. Cela lui va vraiment hyper bien. » Si ses amis parisiens « pas très alternatifs » ne comprennent pas et le questionnent sur sa sexualité, son entourage barcelonais est bien plus compréhensif.

Anthony insiste : son look n’a rien à voir avec son orientation sexuelle, sa motivation est purement esthétique. « C’est triste que notre société soit si genrée et normée. C’est bizarre car dans plein de cultures les bijoux et le maquillage sont une affaire d’hommes. Je trouve hyper inspirantes les images de certaines communautés africaines par exemple. Ça fait vraiment colon de dire ça, rit le jeune homme. Mais je les trouve vraiment belles. » Si Anthony ne s’est pas encore essayé à la robe ou à la jupe, ce n’est pas faute d’envie, mais plutôt de modèle. « Mais je me vois assez bien avec un kilt par exemple. »

« Quand j’ai eu dit que j’avais envie de porter une jupe, j’ai eu droit à des ricanements nerveux »

Le kilt, c'est justement le truc de Patrice*. Suite à un voyage en Écosse, ce professeur en école de commerce parisienne en arrive à la conclusion que le port du kilt est chic et élégant. « Un homme en jupe, je trouve ça sexy et viril, explique l’enseignant. J’ai du mal à dire pourquoi, mais je trouve que cela donne de l’allure, ça a de la gueule. C’est un look très flatteur pour la silhouette. » C’était en 1998. Pendant quelques années, Patrice déclare régulièrement son intention d'adopter le kilt, et s'amuse de faire glousser ses amis en soirée. Près de 20 ans plus tard, c'est une conversation menée autour de la machine à café avec une collègue lors d'un séminaire dédié aux questions de genre qui finit de le convaincre. « Quand j’ai eu dit que j’avais envie de porter une jupe, j’ai eu droit à des ricanements nerveux, c'était quand même un comble !  D'un point de vue vestimentaire, cela a énormément bougé pour les femmes, pratiquement plus rien pour elles n'est tabou, mais c'est loin d'être le cas pour les hommes. » Il déniche en ligne une jupe plissée noire en coton. Sous le regard amusé et bienveillant de sa compagne, Patrice sort en balade un après-midi avec son nouveau kilt, puis file dîner avec des amis « un peu rock and roll. » Encore aujourd’hui, l’enseignant soupçonne certains de penser qu’il désire faire l’original. « Ce n’est pas le propos. Je fais ça par goût, et aussi un peu par militantisme. Je trouve que c’est un exercice intéressant de réflexion sur la représentation des genres. » Encouragé par sa copine, Patrice envisage de s'essayer à la robe : « Le problème, c'est que je n'arrive pas à me visualiser dans une robe qui corresponde à mon aspiration de virilité. Mais pourquoi pas un jour, en attendant je suis prêt à en essayer quand l'occasion de présentera. »

Et les deux fils de Patrice, ont-ils été éberlués par ce choix vestimentaire ? « Je dois dire que non. Le roulement d'yeux qu'ils m'ont administré n'était pas vraiment différent de ceux auxquels ils m'ont habitué. Je pense que pour eux, je reste résolument ringard. »

« Quelque chose de sauvage et guerrier »

Cette fascination pour le port du kilt, Antoine* la partage. Cela fait d'ailleurs longtemps qu'il assume le look. « C'était juste après ma phase robe de flamenco » , raconte ce libraire trentenaire. Après avoir grandi et étudié en Mayenne, il part s'installer quelques mois dans le nord-est de Londres. « Cela m'a ouvert les yeux sur l'étroitesse des tenues que j'avais toujours portées. Avant, je ne me posais pas de questions. Et ma nouvelle vie londonienne a été comme un feu d'artifice » , raconte Antoine, les yeux brillants.

Une fois de retour dans la ville de son enfance où il ouvre une petite librairie, Antoine n'hésite plus : pour échapper à une atmosphère parfois étouffante, il s’emmitoufle dans de riches dentelles rouges et noires. « La première fois que j'ai porté une robe flamenco, je me suis senti vivant puissance 1 000. Depuis, je me suis un peu calmé. Mais quand j'ai besoin d'un coup de boost, je sors mon kilt du placard. C'est classique, intemporel. » Et quand vraiment Antoine a besoin d'une double dose d'énergie, il se dessine à l'eye-liner de grands yeux de chat qu'ils surmonte de fard à paupières vert sapin. « Je trouve ça canon. Il y a quelque chose de sauvage et guerrier là-dedans qui me donne de la force. »

*Le prénom a été modifié

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