Une chambre en désordre

« Goblin mode » : la mollesse généralisée l'emporte, le terme est élu mot de l'année

© Yuri Arcurs

L'expression officialise son existence et vole la vedette au métavers.

« Les éditeurs du Oxford English Dictionary auraient-ils, comme nous, pété un câble ? », s'interroge The New York Times. Ils semblent en tout cas avoir étés eux aussi gagnés par la flemme (doux euphémisme pour évoquer la dépression larvée ? ) et l'envie irrépressible de manger des nouilles froides au lit. Pour l'année 2022, les éditeurs britanniques ont adoubé l'expression goblin mode, pour « mode goblin » en français, en tant que « mot de l'année » (Oxford Word of the Year), et ce au détriment des termes métavers et #IStandWith (#jesoutiens). Une élection qui entérine l'émergence des « Années Molles » tout en signant la profonde lassitude qui nous envahit à l'idée de mettre les pieds dans un monde virtuel un peu ringard. Sauf si c'est pour y faire une sieste.

Comment 2022 a réveillé le goblin qui est en nous

En 2021, c'est le terme « vax » qui avait été sélectionné en tant que « mot de l'année. » Alors que « métavers » a été cette fois proposé, il a finalement été écarté. Le « mode goblin » traduit un état peu reluisant mais assumé où le concerné adopte un modus operandi paresseux et glouton, négligé et dépenaillé. Imaginer un goblin – cette créature issue du folklore médiéval aux traits grossiers – qui hibernerait en pyjama sale au fond de son trou, tout en se gavant de restes périmés et en enchaînant 13 saisons de Keeping Up with the Kardashians (sans le son). En arrière-plan, l'idée de rejet des normes sociales et de modes de vie éreintants qui ne satisfont plus grand monde, entre fatigue existentielle teintée de nihilisme et ras-le-bol généralisé.

En mars dernier, The Guardian notait que « passer en mode goblin » imprègne le zeitgeist et s'impose comme « le mystérieux signe avant-coureur d'un âge à venir. » Pour Dave McNamee, goblin auto-proclamé, le goblin mode n'est en aucun cas une identité figée et permanente, plutôt un état d'esprit transitoire. Concrètement, cet état se traduit par : des cartons de pizzas qui s'empilent à même le lit, des ampoules jamais changées, des poubelles qui s'entassent, des siestes de 5 heures en journée et des nuits passées à lire en ligne des articles sur la fin du monde. Le goblin, c'est donc l'antithèse de that girl, ce persona féminin passé maître dans l'art de la productivité saine, des routines ordonnées et de l’optimisation de soi. Dans sa famille spirituelle, on retrouve en revanche la feral girl (la fille sauvage), née l'été dernier de notre envie de ne plus nous laver les cheveux et de manger des aliments transformés.

En ligne, les internautes commentent : « Je ne me réveillerai jamais à 5h du matin pour boire des jus verts et être hyperorganisée. Je compte plutôt zoner sur Reddit jusqu'à 4 heures du matin, boire du Coca light dès les premières heures de la journée, et m'enfiler des poignées de pâtes crues en guise de snack. » ; « Mon corps est une poubelle avec une date d'expiration, je n'ai pas le temps pour de la bouffe saine. » Dans une vidéo dépubliée depuis, un internaute indiquait aussi : « J'adore sentir ma santé mentale fragile, faire des choix égoïstes et affreux, et entretenir des habitudes malsaines et stratégies d'évitement. »

Pourquoi le mode goblin ?

Si le terme apparaît supposément pour la première fois en 2009 sur Twitter et Reddit, il ne fait son entrée qu'en 2020 dans l’Urban Dictionary. L'une des définitions proposées : « lorsque l'on se perd et que l'on a recours à la transformation en goblin. » Comme en témoigne la pluralité de témoignages, l'étiquette est vaste, et s'applique aussi bien à nos envies libératrices de désordre qu'à une santé mentale vacillante.

« Ce que nous dit le "mode gobelin", c'est que même si la pandémie est finie, on se débat toujours avec. Voulons-nous revenir aux mantras de respectabilité du monde prépandémique ? Plus précisément, le choix se fonde sur l'utilisation du terme dans des corpus de textes anglophones de plus de 19 milliards de mots continuellement mis à jour. Le terme doit « refléter l'éthos, l'humeur ou les préoccupations » de l'année précédente, tout en démontrant « un potentiel en tant que terme d'importance culturelle durable. » Un premier pas vers le rejet massif du capitalisme ? Peut-être.

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