Un visage de femme dédoublé plusieurs fois

Santé : détecter la schizophrénie en quelques tweets grâce aux algorithmes

© Cottonbro

Pour mieux identifier les individus à risque, certains psychiatres et institutions misent sur les technologies numériques. En ligne de mire : faciliter les diagnostics et l'accès aux soins.

« Pas de santé sans santé mentale », rappelle l'OMS. Alors pour pallier nos désordres mentaux dans un contexte de dégradation du secteur de la santé qui frappe durement les services psychiatriques, certains se tournent vers les nouvelles technologies. C'est le cas de Stéphane Mouchabac, psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. Il fait partie de l’unité de recherche de l’Institut du Cerveau et codirige la section e-santé de l’Association Française de Psychiatrie Biologique et de Neuropsychopharmacologie. Son objectif : étudier l'impact des nouvelles technologies sur les soins en psychiatrie, et développer — en collaboration avec des équipes spécialisées en intelligence artificielle — des outils numériques thérapeutiques à destination des patients et professionnels.

Pourquoi faire appel aux technologies en psychiatrie ?

Stéphane Mouchabac : Nous avons récemment traversé des périodes qui ont pu affecter les plus vulnérables : attentats, crise sanitaire, tensions géopolitiques... Que se passe-t-il entre deux consultations si les patients ont besoin d’aide, comment peuvent-ils se faire accompagner en cas d’urgence s'ils sont seuls ? Il faut garder à l’esprit que la prise en charge, toujours complexe, des maladies psychiques se heurte bien souvent à un manque de moyen. L’accès aux soins est parfois limité sur le plan de l’offre, les psychothérapies peuvent avoir un coût qui ne peut être assumé par tous. En outre, le cerveau, organe complexe, est loin d’avoir dévoilé tous ses secrets. Les technologies numériques peuvent apparaître comme une solution intéressante, même si elles ne constituent pas la seule alternative. Notons qu’en 2020, on recensait plus de 10 milliards d’objets connectés, dont 80 % en lien avec la santé. La psychiatrie numérique peut selon moi contribuer à améliorer les soins actuels en permettant un accès facilité à un plus grand nombre, et peut-être de façon moins stigmatisante. Elle apporte aussi de nouvelles modalités thérapeutiques via des applications et permet de produire de nouvelles connaissances scientifiques et médicales à l’aide d'algorithmes. C’est dans ce cadre que certains estiment que l’on pourra mieux détecter et prévenir la survenue de symptômes psychiatriques. En effet, de nombreux paramètres peuvent être collectés numériquement en temps réel, véritables marqueurs comportementaux susceptibles de caractériser la « signature numérique d’une pathologie ».

Quelles solutions à l’œuvre à ce jour ? Que proposent les applications et algorithmes ?

S. M : Nous en sommes encore aux prémices ! En clair, bon nombre des applications recensées relèvent encore de la recherche. Sur le marché, on trouve surtout des « thérapies digitales » centrées sur des pathologies précises. Les États-Unis ont structuré il y a plusieurs années la recherche en e-santé, proposant des solutions agréées par la Food and Drug Administration dans le domaine de la dépression ou des addictions. En Europe, les politiques de santé ont compris les enjeux, et des doctrines du numérique ont été proposées pour favoriser l’émergence de ces outils tout en assurant leur fiabilité et utilité. Les concepteurs peuvent être des institutions (des unités de recherche comme l'INSERM ou le CNRS en France), des start-up ou encore des laboratoires pharmaceutiques qui investissent dans ces technologies. Mais les processus sont lents ; les différents acteurs n’ont pas toujours la même temporalité : la recherche prend du temps, alors que les marchés évoluent vite...

Comment nos smartphones peuvent-ils aider à détecter les risques suicidaires ?

S. M : Le smartphone est un outil idéal pour ce type de modèle. Il permet de traiter des informations issues de capteurs internes reflétant notre niveau d’énergie et d’activité (GPS, accéléromètre...), d'indicateurs périphériques (paramètres biologiques), ou encore d’analyser la nature de nos communications (traitement du langage et analyse des émotions, temps passé à communiquer, nombre de contacts). À partir de ces données, et si l’on dispose de grandes banques de données interindividuelles, les algorithmes peuvent tester des centaines de configuration pertinentes pouvant caractériser une pathologie. Ils permettent aussi de comparer chez un même sujet des variations de comportement pouvant être en lien avec une rechute. Le contenu des réseaux sociaux est riche en informations, les GAFAM ne le savent que trop bien... Mais nous pouvons aussi les exploiter pour, par exemple, identifier une personne à risque. Les algorithmes peuvent déterminer automatiquement la signature numérique d’une tendance suicidaire à partir de l’analyse de ses communications.

Certains algorithmes pourraient aussi détecter les pré-symptômes schizophréniques en analysant quelques tweets. Comment ?

S. M : Un travail expérimental publié en 2015 s’est intéressé au contenu des réseaux sociaux pour voir si l’on pouvait détecter une maladie telle que la schizophrénie chez les utilisateurs de Twitter. À partir de paramètres aussi simples que le nombre de contacts, l’utilisation d’émoticônes, l’heure de publication et le délai entre deux tweets, paramètres combinés à une analyse automatisée du contenu du langage, il a été possible de produire un algorithme automatique dit « supervisé ». Il s'agit d'un algorithme construit d'après le décryptage de contenus dont le diagnostic des auteurs est déjà connu. Sur cette base, le logiciel identifie des différences sur ces paramètres (heure de publication etc.) entre les sujets souffrant de schizophrénie et les sujets non porteurs. L’algorithme permet donc de créer des « règles » de classification permettant d'attribuer une catégorie (schizophrénie /non schizophrénie) aux nouveaux sujets non diagnostiqués à partir de leurs tweets. Ce modèle a une précision de classement de 92 %.

Comment et par qui ce type de solutions pourront-elles être utilisées ?

S. M : Pour les créateurs de l’algorithme, ce dernier permettrait de toucher directement les sujets non diagnostiqués, d’aider les médecins et de déstigmatiser la maladie. Plus globalement, les « gourous de la tech » considèrent aujourd’hui qu’il est difficile de prévoir l'usage des technologies, tant les connaissances et pratiques évoluent rapidement. Certaines technologies sont dites « émergentes », d'autres « disruptives ». D'autres encore demeurent « immatures », ce qui est majoritairement le cas dans le domaine de la psychiatrie numérique. En France, les agences cherchent à favoriser l’innovation et le déploiement national des plateformes numériques de santé, pour permettre aux professionnels d’accéder à des outils numériques communicants qui seront soigneusement sélectionnées, référencées et validés.

Quels sont les risques associés à ces nouvelles pratiques ?

S. M : Notre société ne tolère plus l’incertitude. Il lui faut des prédictions, et surtout que celles-ci soient justes, même lorsqu'il s'agit simplement de la météo. Or, l’exercice de la psychiatrie repose sur des modèles complexes et poly-factoriels... Si le numérique et ses prédictions sont prometteurs, il demeure toujours une marge d’erreur, qui à l’échelle individuelle n’est pas acceptable. Il va falloir apprendre à gérer cette nouvelle forme d’incertitude. En cancérologie, on détecte des tumeurs à des stades si précoces que l’on s’interroge parfois sur la pertinence d’une prise en charge médicale, car les médecins estiment que notre système immunitaire peut « s’en occuper » avec efficacité. En considérant que certains marqueurs numériques prédisent un évènement pathologique, n’y a-t-il pas un risque à médicaliser des comportements trop précocement, alors qu’ils auraient été gérés par le sujet ou son environnement ? Toutefois, les algorithmes sont partout, nous les utilisons au quotidien : il serait dommage de ne pas en exploiter le potentiel pour le traitement de la souffrance psychique. Cela réclame néanmoins une bonne dose de réflexion éthique et un bon pragmatisme : le glissement vers « Big Brother » ou « Minority Report » peut très vite survenir. C’est pour cela que nous militons pour une implication directe des usagers, pour que les soignants soient aussi mis à contribution et que la recherche publique ait les moyens de participer à cette révolution.

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