Deux screenshts tiktok entourant le mème couch guy

Couch guy : le fait divers du web qui a enflammé l'Amérique

© Mème couch guy et Tik Tok

À partir d'une vidéo TikTok tout à fait banale, des millions d'internautes se sont lancés dans une folle course aux indices. Notre passion pour les enquêtes et le true crime serait-elle devenue hors de contrôle ?

Mi-septembre dernier Robert McCoy, étudiant américain, chille tranquille sur son canapé. Entouré de quelques amis, ils jouent sur sa Nintendo Switch quand Lauren débarque dans la pièce. Traînant une valise roulante, elle rend une visite surprise à son petit ami. A sa vue, Robbie sourit, se lève et enlace sa copine. Lauren qui a filmé la scène partage sur TikTok la vidéo qu'elle intitule « surprising my boyfriend at college » (je surprends mon copain à la fac). Durée de la vidéo : 19 secondes. Il n'en fallait pas plus pour qu'Internet perde la tête. En deux semaines, la scène est vue plus de 51 millions de fois. Depuis, la séquence a été décortiquée en long en large et en travers par des internautes persuadés que la vidéo cache un sombre secret.

Couch guy, l'étudiant devenu mème

La théorie ? Robbie tromperait sa copine et / ou serait un dangereux sociopathe… Spoiler : il n'en est rien, évidemment.

Très vite après la publication de la vidéo, les hypothèses affluent sur les réseaux. On trouve que Robbie (rebaptisé Couch Guy, le mec du canapé) n'est pas très empressé d’accueillir sa copine. Conclusion : il est donc paresseux et ne fait aucun effort. Pire, il n'est pas assez démonstratif – c'est scandaleux : « Girl he ain’t loyal » , « Red flag! He didn’t get up off the couch and jump up and down in excitement » ( « Meuf, il te trompe » , « Alerte ! Il ne se lève pas du canapé et ne saute pas d’excitation… » ). Les internautes s'énervent et partagent leur indignation car d'autres filles sont assises aux côtés de Robbie : « Bro if my man was on a couch full of girls IM WALKING BACK OUT THE DOOR » ( « Si mon mec est assis sur un canapé plein de filles, JE ME BARRE » )

En quelques jours, des milliers de vidéos étudient seconde par seconde les réactions de Robbie, notant au passage que le jeune homme semble camoufler quelque chose dans sa main : un second téléphone portable coupable ? Qu'il utilisait pour écrire des messages à une autre ? Évidemment ! Pour les internautes, le comportement de Robbie est suspect, et ils le font savoir à coup de commentaires likés parfois près de 200 000 fois.

Et quand les mots ne suffisent plus, il y a la vidéo. Le 3 octobre, @kimcastro poste sur TikTok une vidéo dans laquelle elle zoome sur le téléphone en question, gagnant plus de 11,4 millions de vues en une journée. Assortie des #crimescene, #guilty et #couchguy, la vidéo a été vue près de 25 millions de fois à ce jour.

Et la jeune femme n'est pas la seule à s'improviser détective amateur : pléthores de tiktokeurs proposent leur analyse de la supposée scène de crime, quand ils ne jouent pas sur l'humour en mettant en scène des retrouvailles parodiques glaciales ou tirant sur le vaudeville.

Sur Twitter, Couch Guy est aussi le sujet du jour, ainsi que sur YouTube où un supposé expert en communication non verbale examine le comportement du jeune homme. Pendant ce temps-là sur TikTok, le #couchguy cumule 1,4 milliard de vue et la scène s'érige en mème officiel sur la célèbre plateforme Know Your Meme.

Robbie dit « Couch Guy » tente de répondre à la controverse dans une courte vidéo TikTok où il incite le public à « respirer un bon coup » et à se rappeler que tout dans la vie ne relève pas du true crime. Mais comme il le rapporte récemment dans Slate, le jeune homme se voit une nouvelle fois accusé par les internautes d'essayer de les gaslight, c'est-à-dire de les manipuler pour les faire douter.

Quand les marques et médias s'en mêlent

Ce grand déballage ne reste pas confiné aux réseaux sociaux : enseignes et médias entrent dans la danse.

La marque de prêt-à-porter American Eagle lance un costume d'Halloween Couch Guy « qui ne requiert aucun effort » en proposant un kit reprenant la tenue portée par Robbie dans la vidéo. Et alors que tout Internet mène son enquête pour essayer de déterminer l'identité alors inconnue du Couch Guy, le New York Post s'adresse aussi au mystérieux jeune homme : « Will the real couch guy please stand up ? », implore le média, reprenant à son compte la formule du rappeur Eminem.

Cela ne s'arrête pas là : les médias Rolling Stone, E! Online couvrent aussi le sujet, ainsi que les très populaires talk-shows The View (co-animé par Whoopi Goldberg) et The Daily Show de Trevor Noah. « C'est l'enquête médico-légale la plus intense depuis l'assassinat de Kennedy » , commente ce dernier dans un segment qui traite de la crise pétrolière et de l'état du Congrès américain.

Costume d'Halloween Couch Guy par American Eagle

Les enquêtes en ligne : un phénomène en plein essor

Robbie n'est pas le seul à s'être trouvé plongé au cœur d'une pseudo enquête frénétique menée par des internautes surexcités.

En novembre, c'est la vidéo de Sabrina Prater, une femme trans filmée en train de danser dans une cave en rénovation, qui devient virale : sous les feux des projecteurs, Sabrina est accusée pêle-mêle de dégager des « bad vibes » (des mauvaises ondes), de ressembler à Buffalo Bill du film Le silence des agneaux et d'être une tueuse en série. Aujourd'hui retirée des réseaux, la vidéo a été vue plus de 22 millions de fois et a même donné lieu à subreddit privé r/WhosSabrinaPrater, rassemblant des apprentis détectives un peu (beaucoup) trop zélés. Le subreddit est décrit de la manière suivante : « A subreddit dedicated to solving internet mysteries. The subreddit will be used as a hub to share information pretaining to the case at hand » , pour « Un subreddit dédié à la résolution des mystères d'Internet. Ce subreddit sera utilisé comme un hub pour partager des informations relatives à l'affaire en question. » Et cette fois, ce n'est pas seulement en détectives que se rêvent les internautes, mais en vigilante, comme des voisins de Sabrina Prater proposent sur les réseaux de s'introduire dans le domicile de la jeune femme pour secourir les victimes imaginaires...

Un amour du true crime qui nous perdra

C'est clair, nous sommes devenus accro au true crimes, ce genre de documentaire venus des États-Unis (et né sous la plume du romancier Truman Capote avec De sang-froid) s'attardant à dépeindre crimes et criminels. En témoignent les succès des séries Tiger King et Don’t F**k with Cats sur Netflix. Or, si certains documentaires s'attachent à décrire le réel avec rigueur et minutie, d'autres flirtent sans complexes avec le docufiction...

Comme le souligne la productrice de podcasts Phoebe Lett dans The New York Times, notre obsession collective pour le true crime nous fait plus de mal que de bien. Tout d'abord, notre passion débridée pour le true crime tend à rendre floue la frontière entre l'anormal et le trivial. Notons ensuite que notre appétit pour les true crimes varie grandement en fonction de leurs protagonistes. En effet, la passion qu'a généré le meurtre de Gabby Petito, jeune, blonde et menue, dont la disparition a fait l'objet de nombreuses spéculations dans les médias et sur les réseaux sociaux, incarne parfaitement le Missing White Woman Syndrome (ou syndrome de la femme blanche disparue), à savoir le fait qu'un certain type de victime sera plus à même de mobiliser les foules et d'attirer la sympathie des médias et donc public. À l'inverse, une femme trans comme Sabrina Prater sera promptement dépeinte comme une désaxée maléfique... Internet a encore frappé.

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